Le député Mohamed Khendek dénonce un cas de torture

La wilaya de Tipaza en a été le théâtre

Le député Mohamed Khendek dénonce un cas de torture

El Watan, 14 juin 2009

Omar Imekraz, un jeune homme de 30 ans, habitant Nador dans la wilaya de Tipaza, a déposé plainte auprès du procureur militaire de Blida contre un officier de la gendarmerie pour torture. Le député du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Mohammed Khendek, qui a tenu à médiatiser cette affaire, dénonce le mutisme des autorités civiles et militaires de la wilaya de Tipaza face à ce cas « d’atteinte à la Constitution et aux droits élémentaires des citoyens ». « En date du 17 mars 2009, ce citoyen, convoqué à se présenter dans les locaux de ladite section pour un interrogatoire, subira une véritable torture physique », souligne M. Khendek dans sa lettre adressée au journal. Alors qu’« il ignore toujours les griefs retenus contre lui, le jeune Imekraz a été victime d’une torture qui lui a occasionné une interruption temporaire de travail de douze jours, le certificat médical du médecin légiste faisant foi, et dont une copie nous a été remise », indique l’élu du RCD qui affirme, toutefois, ne pas remettre « en cause la convocation et n’a pas l’intention de s’immiscer dans le fonctionnement de l’instance sécuritaire ».

M. Khendek précise en outre que la plainte déposée le 30 mars 2009 auprès du procureur militaire est restée lettre morte. Nous avons confirmé ces dires auprès du jeune Omar Imekraz, qui affirme « avoir été battu » par le chef de la section de recherche et d’investigation de la Gendarmerie nationale. « Ce jour-là, je me suis rendu dans un bar-restaurant à Tipaza pour honorer un rendez-vous avec une jeune femme. Je mangeais lorsque douze éléments de la gendarmerie m’ont demandé de les suivre à la brigade qui se trouvait juste en face. On m’a retenu de 17h jusqu’à 22h. Et là, le chef de la section m’a tabassé, j’ai eu droit à des coups de pied, des coups de poing. J’avais un abcès et l’officier me donnait des coups de poing à l’oreille. A ce jour, mon oreille me fait mal », nous confie Imekraz. A la question de savoir ce qui justifie sa convocation, notre interlocuteur indique que l’officier en question « m’a intimé l’ordre de ne plus revoir la jeune femme avec qui je me trouvais ». Le calvaire d’Imekraz ne s’arrête pas là. « Je suis fatigué de recevoir depuis ce jour des convocations de sa part », note le jeune homme.

« Le 4 mai 2009, deux personnes en civil se pointent au domicile d’Imekraz, lui demandent de se munir du livret de famille et de les suivre. Il sera dirigé vers les mêmes locaux où il avait été torturé », précise M. Khendek dans son courrier. Et d’ajouter : « Il sera reçu par ce même chef de section qui lui fera comprendre qu’étant intouchable, il avait tout intérêt à retirer sa plainte sous peine de voir son père et ses frères emprisonnés. » Mohammed Khendek continue son récit des faits et indique qu’« avant d’être relâché, l’officier prendra soin de lui couper une mèche de cheveu pour, dira-t-il, l’analyser ». Le député RCD a entrepris comme action d’informer, par écrit, le wali en date du 10 mai dernier. « En insistant sur le fait qu’en sa qualité de représentant de l’Etat, il était garant de la sécurité des biens et des personnes », note M. Khendek. « Suite à ce courrier, le jeune Imekraz n’a plus été inquiété. Mais le 10 juin, l’officier récidive. Il convoque de nouveau le jeune homme pour lui faire signer un document reconnaissant qu’une mèche de cheveu lui avait été prélevée lors de son premier interrogatoire », indique le député.

Le commandement de la gendarmerie dément

Contactée par nos soins, la cellule de communication du commandement de la Gendarmerie nationale s’interroge pourquoi le jeune Imekraz ne s’est pas plaint auprès du chef hiérarchique de la compagnie et du groupement de gendarmerie. « Si cette personne se sent lésée, elle est la bienvenue au niveau du commandement de la gendarmerie et nous l’assurons qu’une enquête sera immédiatement ouverte. Si cette enquête détermine que les faits relatés sont avérés, l’officier sera sanctionné. Par contre si elle détermine que le citoyen a fait une fausse déclaration, il sera poursuivi en justice », indique le commandant Kerroud, réfutant l’existence d’un tel cas. Il indique que la procédure veut que le procureur de la République soit avisé de chaque arrestation et que chaque prévenu lui soit présenté à la fin de la garde à vue muni d’un procès-verbal et d’un certificat médical. « Les seuls cas signalés à Nador sont ceux des jeunes émeutiers qui ont incendié la brigade de sécurité routière. Ces personnes ont été gardées à vue pour des raisons d’enquête pour troubles à l’ordre public », dit-il.

Par Nadjia Bouaricha

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CONFÉRENCE DE PRESSE DE BOUCHACHI ET ALI YAHIA ABDENOUR

CONFÉRENCE DE PRESSE DE BOUCHACHI ET ALI YAHIA ABDENOUR

«La torture est toujours pratiquée en Algérie»

Le Soir d’Algérie, 31 juillet 2008

Ne faisant plus partie des réalités officiellement admises, la torture continue en vérité à être pratiquée en Algérie. C’est, du moins, ce qu’atteste la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), dont le président et le président d’honneur, Mes Mustapha Bouchachi et Ali Yahia Abdenour, ont animé conjointement hier un point de presse à Alger.
Sofiane Aït Iflis – Alger (Le Soir) – Me Bouchachi, qui a officié en tant que conférencier en chef, a été affirmatif : «Ce ne sont pas des actes isolés, comme prétendu. La torture est bel et bien une pratique générale. » L’avocat, qui n’ignore pas le droit, a soutenu que cette pratique, répandue dans les commissariats de police, est favorisée par un code de procédure pénale qui ne protège pas le justiciable. En sa qualité de président de la LADDH, il sait pertinemment de quoi il parle. «Durant les deux derniers mois, nous avons enregistré une dizaine de plaintes de citoyens victimes de tortures dans les commissariats de police.» L’orateur a déploré que les victimes ne saisissent pas les tribunaux. Il comprend que c’est la peur des représailles qui les retient d’engager des actions en justice contre leurs tortionnaires. Mais il n’y a pas que cela : la flegmatique attitude des procureurs devant des affirmations à la barre de torturés. «Il y a eu des affirmations devant le juge ; des citoyens qui ont affirmé avoir fait l’objet de tortures. Les procureurs ne se sont jamais saisis pour ordonner l’ouverture d’enquêtes.» Me Bouchachi a plaidé la révision du code de procédure pénale, dans le sens d’une meilleure protection des citoyens. Ceci sur la très sensible question de la torture. Cependant, l’actualité nationale, faite de conflits sociaux et d’arbitraires professionnels, n’a pas laissé indifférent le militant des droits de l’homme. La situation des enseignants contractuels grévistes de la faim, plus immédiatement. Le conférencier a considéré que ce que subissent les enseignants contractuels est contraire à la loi. Il a dénoncé l’attitude de la tutelle qu’il a qualifiée de méprisante envers les grévistes de la faim et l’ensemble du corps enseignant contractuel. «C’est le mépris total. Aucun responsable du ministère de l’Education n’est venu les voir et s’entretenir avec eux.» Le conférencier a rappelé que parmi ces contractuels, certains cumulent 14 années d’exercice. «Comment se fait-il qu’un Etat qui s’engage à recruter 10 000 policiers, se déclare incapable de régulariser la situation de 40 000 enseignants ? » Me Bouchachi est convaincu que c’est là l’expression d’un Etat de non-droit. Il a voulu pour preuve supplémentaire la situation de ce magistrat, Ali Chemloul, qui a eu maille à partir avec le ministère de la Justice en 2002 et qui reste à ce jour victime d’un arbitraire. En effet, le magistrat, suspendu de ses fonctions, a recouru au Conseil d’Etat qui a statué en faveur de sa réintégration. Le ministre de la Justice fait et continue à faire fi de ce jugement rendu. Cela dure depuis 4 années. Me Bouchachi a, par ailleurs, dénoncé la loi sur l’entrée et le séjour des étrangers dans notre pays. Il a estimé que cette loi est une atteinte aux libertés consacrées par les textes et conventions internationaux. Pour sa part, Me Ali Yahia Abdenour est revenu sur la question des droits de l’homme dans son rapport à la politique. Le dernier discours de Bouteflika lui a inspiré une critique bien ajustée. «Quand on échoue, on démissionne», a-t-il affirmé. Selon lui, l’Algérie est dans la situation de la fin des années 70, lorsque Boumediene, malade, a laissé la succession ouverte.
S. A. I.

Amnesty dénonce la torture en Algérie

Amnesty dénonce la torture en Algérie

Arezki Aït-Larbi
15/10/2007

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«LES COUPS, les décharges électriques et l’ingestion forcée d’eau sale, d’urine ou de produits chimiques font partie des nombreuses méthodes que les forces de sécurité algériennes continuent à utiliser en bénéficiant d’une impunité constante.» Dans un rapport publié aujourd’hui, Amnesty International dresse un réquisitoire impitoyable contre le Département du renseignement et de la sécurité (DRS, services spéciaux), accusé de «pratique persistante de la torture».Témoignages recueillis entre 2002 et 2006 à l’appui, l’organisation révèle que «les agents du DRS arrêtent des individus et leur infligent des tortures et des mauvais traitements essentiellement parce qu’ils les soupçonnent de détenir des informations sur des groupes armés». Ces arrestations, qui échappent au contrôle de la justice, autorisent tous les dérapages. Comme ces «milliers de personnes [qui] ont «disparu» après avoir été détenues dans des centres secrets dans les années 1990, sans que leur sort ait été élucidé».

Sur fond de «réconciliation nationale», ces violations des droits humains – certes «moins nombreuses que dans les années 1990» – contrastent avec «l’impunité pour les crimes de droit international commis tant par les membres des groupes armés que par les agents de l’État». Selon Amnesty International, «plus de 2 000 individus inculpés ou condamnés pour leur participation à des activités terroristes ont été remis en liberté en mars 2006. Parmi eux figuraient des chefs connus de groupes armés, emprisonnés depuis plusieurs années». Comme Abdelhaq Layada, condamné à mort en juin 1994. Dans la posture du vainqueur, le premier «émir» du GIA a exigé, il y a deux semaines, l’instauration d’un État islamique pour convaincre les 800 militants du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) toujours en activité de déposer les armes.

Dialogue de sourds

Considérant «que les intérêts de la justice et de la sécurité ne peuvent être servis si les détenus sont privés de leurs droits fondamentaux», Amnesty International propose au gouvernement une série de recommandations pour mettre fin aux détentions secrètes et renforcer le contrôle judiciaire. Entre les autorités algériennes et l’ONG, le dialogue de sourds risque toutefois de perdurer.

Depuis les années 1990, Alger, tenté de justifier les «dépassements» des forces de sécurité par les impératifs de l’antiterrorisme, accusait les ONG de fermer les yeux sur les crimes des islamistes. En déclarant que «la campagne de l’Algérie contre le terrorisme vise avant tout à anéantir des groupes armés dans le cadre d’une lutte pour le pouvoir au niveau national», Amnesty International tend à donner au terrorisme «intra muros» une légitimité politique. Une «exception algérienne» qui, à l’heure de la lutte planétaire contre l’intégrisme, pourrait conforter les islamo-conservateurs et les partisans d’une normalisation autoritaire dans leur fuite en avant.

source: le figaro.fr

X Y Z-Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

X Y Z


X*. Mounir, 1995

Je m’appelle Mounir, suis né le 14 novembre 1973 et habite la cité Sidi-Moussa, tout près de Bentalha. Depuis le 28 juillet 1997, je me trouve en Allemagne.

Un cousin à moi qui était membre d’un groupe armé a été tué par les forces de sécurité en novembre 1996. Son corps a été exhibé sur la place publique pour montrer à tous le sort réservé aux « terroristes ».

Son ralliement aux groupes armés, ainsi que celui de beaucoup de jeunes de la région, était un fait bien connu, ce qui a conduit à des opérations de ratissage régulières et systématiques au niveau de nos quartiers ainsi qu’à des arrestations arbitraires dans le but de leur extorquer des informations concernant les groupes armés.

La première opération de ratissage que j’ai subie personnellement a eu lieu en janvier 1995. Des unités de la gendarmerie, de la police et de l’armée ont encerclé le quartier et procédé à des arrestations au sein de la population. J’ai été arrêté avec environ vingt autres personnes et emmené à la brigade de Bourouba (El-Harrach). On nous a enfermés dans une cellule située dans le sous-sol. Privés de nourriture, on nous a fait subir des sévices corporels et soumis à des séances d’interrogatoire interminables. On nous a reproché de ne pas avoir pris suffisamment de distance vis-à-vis des terroristes. Après vingt-cinq jours, j’ai été relâché. Pendant toute la période de détention personne ne savait où j’étais et ce qui était advenu de moi. Il ne m’a pas été permis de prendre contact ni avec ma famille ni avec un avocat. La loi prévoit de plus une garde à vue qui ne dépasse pas les douze jours.

Lors d’un deuxième ratissage en février 1995, je fus emmené dans le tristement célèbre centre de torture de Châteauneuf. On m’y a enfermé pendant deux semaines, nu, après m’avoir arraché les habits du corps. Je fus soumis de manière régulière à des séances d’interrogatoire accompagnées de torture. On me fit subir deux méthodes de torture : la méthode du chiffon (un chiffon souillé et nauséabond est introduit dans la bouche du supplicié avant de le faire ingurgiter une grande quantité d’eau qui fait gonfler le ventre et provoque des suffocations et des vomissements. Souvent des produits chimiques sont ajoutés à l’eau) et celle de l’électricité (gégène).

J’ai été témoin de la mort d’un prisonnier à qui on avait serré la tête dans un étau jusqu’à éclatement du crâne.
Une fois de plus, ma famille ne connaissait ni mon sort, ni l’endroit où je me trouvais. Et puis on me relâcha.
Le 20 mars 1995, je fus arrêté une troisième fois, ensemble avec un ami, à un arrêt de bus. On me conduit au commissariat de Badjarah à El-Harrach et me garda à cet endroit pendant deux semaines. J’ai eu à subir les mêmes pratiques d’interrogatoire et de tortures que les deux fois auparavant.

Une quatrième arrestation eut lieu en avril 1995. Cette fois, on m’emmena à la brigade de Baraki. Après trois jours sans nourriture, on me relâcha.
En juin 1995, des éléments de l’armée et de la gendarmerie, environ une vingtaine de membres, ont investi notre maison. Dans cette opération de ratissage, survenue à 4 heures du matin et dont mon arrestation était l’objectif principal, vingt-deux personnes ont été arrêtées. Les forces de sécurité nous ont transportés avec un camion de l’armée vers une caserne, et peu de temps après transférés à la brigade de Baraki. Nous étions accusés de travailler avec des groupes armés. Ils m’ont enfermé pendant dix-sept jours. En guise de nourriture, ils nous donnaient une croûte de pain sec tous les trois jours. Nous étions douze personnes dans une cellule de 3 m sur 2 m. Un à un, on nous sortait pour nous interroger, une fois tous les deux jours. Lorsque c’était mon tour, je devais me déshabiller pour subir des coups et des tortures (chiffon et électricité). Ces séances de tortures duraient entre une heure et une heure et demie. Ils exigeaient des noms de personnes ayant rejoint le maquis.

Après ces dix-sept jours, je fus présenté au juge d’instruction de la cour militaire de Blida qui me fit incarcérer dans la prison d’El-Harrach. J’y suis resté pendant dix mois, sans jugement, seulement sur la base de soupçons quant à ma prétendue appartenance aux groupes armés.
Immédiatement après mon arrivée dans cette prison, je fus rasé et accueilli avec des coups. On m’enferma dans une grande salle avec environ soixante-dix autres détenus qui eux aussi avaient été emprisonnés pour des raisons politiques sans avoir été présentés devant le tribunal. Ce centre n’était apparemment pas destiné à la torture. Pour cette fin, il était fréquent que des détenus, soupçonnés d’être impliqués dans une affaire terroriste, soient transférés dans des centres « spécialisés » pour être traités en conséquence. Ceux qui finissent par être présentés devant la justice et condamnés à plus de vingt ans sont emmenés dans d’autres centres de détention. Certains semblent disparaître parce que leurs familles ne savent pas où ils se trouvent après leur transfert et continuent de les chercher.

Les conditions d’incarcération étaient insupportables. Aux souffrances dues au manque d’hygiène et à la malnutrition, s’ajoutent les états de tourmente et d’angoisse ainsi que les sévices corporels dont font l’objet les détenus au quotidien.

Durant les sorties de cour (chaque salle a sa propre cour), qurante gardiens de prison environ se « divertissent » en nous faisant courir en rond pendant une heure sous les coups de matraque et de tuyau dont ils sont armés.
Je garde des souvenirs horribles de cette période. Après dix mois enfin, je fus présenté au juge qui a ordonné ma libération. Sur le document attestant mon acquittement, il était mentionné que rien n’avait été retenu contre moi.

Pas plus tard que deux semaines après, des gendarmes sont venus m’arrêter. Ne m’ayant pas trouvé chez moi, ils me convoquèrent pour le lendemain au poste de gendarmerie de Baraki. Après m’y être présenté, je fus gardé pendant deux jours. Ils prirent le soin de me soustraire ma carte d’identité nationale. Un mois plus tard environ, je fus contrôlé à une station de bus de Baraki par des patriotes (groupes d’auto-défense armés et payés par l’état). J’attendais le bus qui devait me conduire vers Bentalha : ils demandèrent mes papiers. Comme je n’étais plus en possession de ma carte d’identité, je leur montrai un papier qui certifiait mon exemption du service militaire. Ils reconnurent mon nom qui était identique à celui de mon cousin qui avait rejoint les groupes armés. En réaction, ils m’enfoncèrent un sac sur la tête en me battant à coups de crosse de fusils. Ensuite, ils me poussèrent dans leur véhicule, la tête appuyée vers le sol et m’emmenèrent vers la caserne militaire de Baraki. Après m’avoir présenté à leur commandant, ils m’accusèrent de complicité avec mon cousin.

Pendant une semaine j’ai été isolé dans une cellule d’1,5 m sur 1,5 m. Plusieurs fois ils m’ont sorti pour m’interroger au sujet de mon cousin. Les mauvais traitements physiques me furent cette fois-ci épargnés.
Puis j’ai été conduit au poste de gendarmerie de Baraki où je fus enfermé pendant deux jours. Là par contre, je subis de nouveau les tortures que je connaissais déjà, et ce pendant deux heures le premier jour et 4 heures le second.

Les murs de la cellule où je fus enfermé font état des souffrances endurées par d’anciens détenus : tel détenu témoigne de ses innombrables transferts pendant cinq mois d’une brigade à l’autre, tels autres des périodes de trois ou quatre mois passés dans cette cellule.
Au troisième jour, j’ai été récupéré par quatre patriotes. Au lieu de me conduire vers leur quartier général, comme je l’avais présumé, ils m’emmenèrent dans une forêt. Après m’avoir ligoté les mains derrière le dos, ils s’apprêtèrent en toute quiétude à m’égorger. Je dois mon salut à l’intervention in extremis d’un capitaine de l’armée. Grâce aux efforts de ma mère qui, utilisant ses relations, essaya de me sauver des griffes de la gendarmerie, cet officier de l’armée réussit à trouver ma trace après s’être informé auprès de la brigade. Son apparition subite dans la forêt troubla mes bourreaux qui, pour cacher leur confusion, affirmèrent qu’ils n’avaient nullement eu l’intention de me tuer, leur objectif aurait seulement été de me faire peur. Le capitaine me ramena au poste de gendarmerie. De là, je fus transféré vers la cour de justice militaire de Blida. Après m’avoir interrogé, le juge d’instruction décida de m’envoyer en prison, affirmant que j’y serai mieux protégé des dépassements des patriotes. Je ne pus d’abord croire qu’il voulait par là effectivement m’aider. Pour moi, il était clair que son seul but était de me voir derrière les barreaux. Par la suite et avec un peu de recul, j’ai fini par croire que sa décision avait réellement été motivée par un souci de sécurité pour ma personne.

Après quarante jours de détention, je fus relâché et reçus un certificat attestant mon innocence.
Je me suis alors réfugié dans une chambre d’hôtel et j’ai pris contact avec ma mère. Il n’était plus question pour moi d’envisager de retourner au quartier ou de rester en Algérie. Après avoir récupéré mon passeport et un peu d’argent de chez ma mère, j’ai quitté le pays pour la Libye. J’y ai passé onze mois. Pour subvenir à mes besoins, j’ai du exercer au sein d’une troupe musicale à Tripoli. Mais je ne me sentais pas en sécurité sachant que les services secrets algériens, très actifs en Libye, ont déjà procédé à des arrestations et des déportations de ressortissants algériens. J’en fus personnellement témoin.

En juin 1997, je suis revenu en Algérie. J’ai trouvé refuge chez ma sœur et j’évitais ainsi la maison de mes parents. Après deux semaines de préparation, le plan de ma deuxième tentative de fuite était prêt et je suis parti en Tunisie. Là, j’ai acheté un billet d’avion pour la Thaïlande via Frankfurt. Arrivé à Frankfurt, je me suis caché pendant deux jours dans la salle de transit d’où j’ai pris la fuite. J’ai pris soin d’envoyer mon passeport et mon billet d’avion en Algérie. Ils ne sont jamais arrivés à destination. J’ai déposé ensuite une demande d’asile sans donner de faux nom, comme on me l’avait conseillé. De Frankfurt, on m’envoya vers Wismar, mon nouveau lieu de résidence. Peu de temps après, au mois d’août, je fus informé que ma demande d’asile avait été rejetée. Le récit que j’ai fait aux autorités allemandes n’est de loin pas aussi complet que celui que je viens de faire ici. Je peux me laisser envoyer les deux certificats attestant mon innocence. Je ne peux malheureusement pas fournir de preuves concernant les détentions répétées dont je fus l’objet, vu que les services de sécurité (pour des raisons évidentes) ne délivrent pas de papiers documentant de tels agissements.

Je ne peux, en outre, retourner en Algérie sans avoir en permanence à chercher un refuge pour assurer ma sécurité et sans être — comme je viens de le relater- en permanence sous la menace, la persécution et la tourmente.
Je suis désormais taxé de « terroriste » et cela au mépris des décisions de justice qui par deux fois ont confirmé mon innocence.

Témoignage recueilli en décembre 1997



Y*. Ahmed, 1994

Lundi 19 décembre 1994. Il était 14 heures. Une vingtaine de policiers cagoulés dans trois Nissan firent irruption dans ma boutique située au bas de mon domicile. Ils saccagèrent tout sur leur passage. Ne m’ayant pas trouvé, ils montèrent au domicile où se trouvait mon épouse. Ils la brutalisèrent et la menacèrent de leurs armes. Elle était terrorisée par leurs cagoules, leurs armes et leurs obscénités. Ils lui dirent que si son mari ne réapparaissait pas, ils finiront par le trouver et l’égorger. Ils lui laissèrent en partant, une convocation. Ils prirent avec eux le livret de famille qui est toujours en leur possession jusqu’à ce jour.

À mon retour à la maison, j’ai trouvé mon épouse dans un état de santé déplorable. Pâle et tremblotante, elle n’arrivait pas à articuler les mots. Elle me tendit la convocation. Je pris immédiatement mon épouse à l’hôpital pour tenter de calmer son état de nervosité. Elle fut hospitalisée durant cinq jours.

Le mardi 20 décembre, je me suis rendu, muni de la convocation, au commissariat de Bourouba (Hussein Dey). Dès la présentation de la convocation, je fus jeté sans ménagement ni explications dans une pièce où il y avait cinq citoyens détenus. J’y suis resté huit jours. Au huitième jour, on se rappela de moi. À 23 heures, on m’appela et me monta dans le bureau du commissaire, un certain Boualem. Il me posa la question : « Que fais-tu là ? » Il ne savait même pas qui séjournait dans son commissariat. Je lui répondis calmement : « J’ai répondu à une convocation de la police. » « Tu es courageux », me lança-t-il d’un sourire narquois.
« Pourquoi n’as-tu pas rejoint le maquis », me lança-t-il d’un air menaçant. Son visage se transforma en un quart de tour. Des tics nerveux remplacèrent le sourire cynique du début. Il se mit alors à me donner des coups de pieds et de poings si violents que je me suis retrouvé allongé sur le sol.

Des obscénités énormes indignes de son rang se mirent à sortir de sa bouche grande ouverte. Ses grossières vociférations s’accompagnaient de crachats sur mon visage.
« Je te laisse la nuit pour réfléchir, me dit-il et demain tu viendras dans mon bureau pour me raconter tes activités subversives. Si tu mens ou tu refuses de parler, je détruirais ta maison et je jetterais ta famille dans la rue. »

Dégage ! Me lança-t-il et d’une manière grossière que je ne peux répéter par respect, dans ce témoignage. Il ordonna à de policiers présents de me remettre dans la cellule. Je fus une nouvelle fois oublié durant quatre jours.
Au douzième jour de détention, à 19 heures, des policiers me montèrent au troisième étage dans une salle où se trouvaient quatorze autres personnes dont deux filles qui étaient là depuis une semaine. Nous restâmes là jusqu’à une heure du matin. Puis des policiers nous descendirent à la fameuse cave où nous fûmes gardé cent un jours. Je fus soumis régulièrement à des interrogatoires par quatre policiers qui m’assénaient coups de poing et de pieds. La question qui revenait avec insistance dans leurs interrogatoire était : « Où est l’argent que tu collectes et que tu verses aux terroristes ? »

Je leur répondais, malgré les coups que je ne savais pas de quoi ils parlaient. Le commissaire adjoint ordonna alors à ses sbires de me pratiquer la technique du chiffon.
À sa sortie, l’un des policiers qui avait encore des sentiments humains dira à ses collègues de ne pas m’appliquer le chiffon. Ils se regardèrent et acquiescèrent. On me redescendit dans la cave.

Au troisième jour du Ramadhan, d’autres policiers vinrent me prendre et m’emmenèrent dans une salle près de la cave. C’était la salle de torture. Ils me déshabillèrent et me jetèrent sur le sol cimenté. Je suis resté allongé de 10 heures jusqu’à 17 heures. Puis, à l’approche de la rupture du jeune, ils vinrent me reprendre et me jeter dans la cave après m’avoir remis mes habits. Je n’avais pas été torturé physiquement cette fois-ci mais je souffrais moralement attendant d’un instant à l’autre leur irruption.
Le 15 mars 1995, un policier vint de la direction générale de la sûreté (DGSN) avec quatre dossiers dont le mien. Il appela quatre détenus dont moi et nous fit monter au 2e étage pour remplir des fiches de renseignements. Il nous tendit des feuilles qu’il nous demanda de signer. Terrorisés et sans demander d’explications, nous avons signé sans broncher. Le policier nous dit alors que nous étions libres, sans autres explications après cent un jours de garde à vue. Les policiers refusèrent de me remettre mon livret de famille. Mes habits étaient sales et déchirés. Mes chaussures avaient disparu. Un détenu, que j’ai laissé sur place, m’a remis ses propres chaussures pour sortir et rejoindre mon domicile. Que Dieu le protège.

Y. A, Avril 1995


Yazid Bachir, 1994 Samedi 15 janvier 1994. Je sortais du travail avec mon collègue et nous nous dirigions en voiture vers notre quartier quand soudain un véhicule nous dépassa et nous bloqua en pleine autoroute. Trois hommes armés en sortirent et nous braquèrent. Nous sortîmes du véhicule, les mains en l’air. Ils nous fouillèrent et l’un d’eux qui semblait être leur chef nous intima l’ordre de remonter dans notre véhicule mais à l’arrière sous la surveillance armée de l’un d’eux alors que l’autre conduisait. Nous étions suivis par le troisième policier dans son véhicule.
Après quelques kilomètres, ils nous demandèrent de nous baisser et recouvrèrent nos têtes de nos vestes. On entra dans un local qui s’avéra par la suite être la sûreté de daïra d’Hussein Dey. On nous fouilla et nous enleva nos papiers d’identité ainsi que nos ceintures. On me mit dans un couloir sombre et étroit où je suis resté attaché par des menottes au radiateur pendant 48 heures.

Au troisième jour, on me détacha et me jeta dans une cellule, où l’on allait m’oublier pendant cinq jours. La cellule de 3 m sur 3 m avec une porte à barreaux était exiguë. Elle n’était pas éclairée, le seul éclairage venait du couloir. Dans cette cellule nous étions au nombre de cinq. Durant ces cinq jours aucun repas ne nous a été donné. Seule l’eau était disponible. Pendant les deux premiers jours, on nous a interdit même les toilettes. Durant ces moments j’ai eu à connaître d’une manière indirecte les affres de la torture à travers les récits de mes compagnons de cellule.

Mercredi 19 septembre 1994. Il était 15 heures quand un policier appela du premier étage le gardien de la geôle lui demandant de me monter pour l’interrogatoire. Mes compagnons de détention conscients de ce qui m’attendait me regardèrent avec pitié et prièrent Le Tout Puissant d’alléger mes peines. On me sortit, menottes aux poings et la veste sur le visage. D’après les voix, il me semblait qu’il y avait quatre ou cinq personnes dans cette salle d’interrogatoire.
J’étais debout et dès mon arrivée des questions commençaient à fuser de partout, me demandant en particulier où se trouvait H. Au même moment, je reçus des coups, sans pouvoir les parer car j’avais le visage recouvert par ma veste. Les insultes, les grossièretés accompagnaient chaque question, tout comme les coups. Deux coups de matraque à l’abdomen me firent plier en deux. Non satisfaits de mes réponses, ils passèrent à un degré supérieur dans la bestialité et la sauvagerie. Je n’avais jamais pensé que des Algériens avaient une haine aussi profonde contre d’autres Algériens, moi qui avais échappé à la mort à la suite d’un attentat de l’OAS me visant en 1962. On m’attacha à un banc en bois, les poignets fixés par des menottes et les pieds ligotés par une corde. On éteignit la lumière et on me mit un chiffon sur le visage. Je ne pouvais plus respirer. L’un des tortionnaires me boucha les narines et un autre me versa de l’eau mélangée à du Sanibon (désinfectant) dans la bouche. C’était de l’eau utilisée par les femmes de ménage au commissariat. L’épreuve se répéta à trois reprises. Au même moment d’autres me donnaient des coups de pied et de poing. C’était atroce comme douleurs et je ne pouvais pas bouger pour parer les coups.

Cela dura près d’une heure. Pour moi, cela durait une éternité. Des questions concernant mon appartenance et mes activités politiques me furent posées. Je ne pouvais plus respirer, j’étais asphyxié. Puis on me détacha et on m’enleva le chiffon. J’ai pu happer une bouffée d’oxygène après une heure de calvaire. J’étais trempé d’eau. On me ramena ainsi à la cellule située à l’étage inférieur me demandant de réfléchir. Ils me laissèrent tranquille pendant une semaine. Dans la cellule c’était une véritable torture morale car à chaque fois qu’on entendait frapper où qu’une porte s’ouvrait à l’étage supérieur, chacun pensait que son tour était arrivé.
Lors de la deuxième séance, ils me mirent torse nu et m’assenèrent des coups au dos avec un gros bâton, et ce pendant près d’une demi-heure. J’avais échappé cette fois-ci au supplice du chiffon et à l’asphyxie.

Tendu et endolori par les coups, je vivais aussi le supplice de mes compagnons d’infortune. C’est ainsi que l’un d’eux a été isolé dans un WC, dans le noir, menottes aux poings, et ce pendant deux jours puis a été à plusieurs reprises torturé.
La gégène (électricité) chère à Bigeard a été pratiquée sur plusieurs personnes dans ce centre. Des électrodes étaient placées sur le sexe et les mamelons.
Les tortionnaires de ce centre avaient une sorte de gourdin avec une boule à l’extrémité (qui avait une consistance de bois bien qu’on ne pouvait rien distinguer dans l’obscurité) avec lequel ils frappaient les organes génitaux.

L’un des co-détenus, à la troisième séance, fut déshabillé et ligoté. On l’arrosa avec un tuyau d’eau froide et on ouvrit la porte pour créer un courant d’air et ce pendant près de deux heures. On entendait de notre cellule ses gémissements. Par son poids et la fatigue, les menottes avec lesquelles il était suspendu créèrent une véritable strangulation des poignets. Au bout de deux heures, un tortionnaire vint l’interroger en l’avertissant qu’en cas de réponses non satisfaisantes, il le laisserait ainsi suspendu durant deux jours. Il finit par le relâcher et lui demanda comme pour moi de réfléchir. Il était trempé jusqu’aux os. On le remit dans le W.C., attaché et isolé.
Il est à noter que lors d’une visite impromptue, le chef de sûreté de daïra, un certain Rachid surnommé « Yeux bleus », découvrit le malheureux dans cette position inconfortable et s’écria : « Nous n’avons pas affaire à un sanglier, non ? » Le supplicié ne fut détaché qu’au deuxième jour et ce, malgré les « injonctions » de leur chef. L’un des geôliers lui sécha son linge par pitié.
À sa deuxième séance, après le chiffon, la gégène et les bastonnades, on lui donna un produit à boire. Il nous raconta par la suite, qu’en le buvant, il avait senti une sensation d’anesthésie de ses lèvres et de sa bouche. Il présenta juste après un malaise et s’évanouit. Ce n’est qu’après avoir vomi qu’il se senti relativement soulagé. Cette fois-ci on le mit dans une cellule. Je lui ai donné un peu de lait qui me restait et que mes parents ont pu me ramener avec l’accord tacite du geôlier. Depuis, il n’a plus été torturé jusqu’à sa comparution devant le juge d’instruction.
Il y a aussi un deuxième cas que je voudrais relater pour l’Histoire. Il y avait parmi nous un jeune citoyen de 24 ans qui était là depuis vingt-trois jours. Je l’avais trouvé déjà à mon arrivée. Il était dans un état de délabrement physique et psychique inquiétant. Il présentait une plaie infectée de ses testicules, provoquée par les tortures subies. La plaie non seulement suppurait mais saignait aussi. Il s’agissait d’une véritable castration. On voyait l’un des testicules sortir avec son réseau veineux. L’un de nous, secouriste, a pris son courage à deux mains, a pu lui remonter le testicule et le maintenir avec un chiffon. On lui conseilla de ne pas bouger pour que la cicatrisation puisse s’opérer rapidement. Le soir, une fièvre avec frissons et sueurs le faisait grelotter. On le recouvrait avec nos vestes et nos pulls et on priait pour lui. Tout soin lui était interdit par les tortionnaires. Heureusement qu’il fut après cela, « dispensé » de torture. Il fut incarcéré un mois plus tard à la prison d’ El-Harrach.

Le troisième cas que j’ai vu et que je voudrais porter à la connaissance de l’opinion publique est celui de B. Kamal, 23 ans qui a été arrêté à son domicile situé à Oued Ouchayah le 19 janvier 1994 après que des « nindjas » aient pris d’assaut son domicile tuant son cousin sommairement de deux balles dans la tête. Lui, a été blessé à la main gauche et ramené vers deux heures du matin, pieds nus et sans soins malgré l’hémorragie.

C’est nous-mêmes qui l’avons « soigné » dans la cellule avec les moyens de bord.
Dans la même semaine, malgré sa blessure non traitée et infectée il fut torturé à trois reprises. Son bras était oedématié et cyanosé. Ce n’est que dix jours plus tard que son état commença à s’améliorer, mais sa main restait inutilisable et déformée. Il a été incarcéré à Serkadji le 9 février 1994.
Personnellement j’ai passé 51 jours en garde à vue au même lieu. On m’a fait signer un PV la veste sur la tête et à genoux, en me mettant un stylo entre les doigts et en guidant ma main. J’ai seulement paraphé en écrivant mes initiales.
Lors de mon passage chez le juge d’instruction alors que je m’attendais à être incarcéré, on me dit que j’étais libre !!

Yazid Bachir.
El-Madania le 12 mars 1994



Ykrelef-Abdesssamad Mazari, 1994

En 1978, j’ai été recruté au sein de la police communale d’El-Affroun et en 1984 j’ai été intégré au sein de la sûreté nationale (El-Affroun).
Un certain jour d’avril 1994 le commissaire Daci Nacereddine me demanda d’opérer des arrestations dans certains quartiers de la ville, ville où j’habite et où je suis respecté par mes concitoyens. Cette opération que me demandait le commissaire n’était pas dénuée d’arrière-pensées, car c’était un moyen de se débarrasser de moi. Devant ce danger, je demandais, comme un certain nombre de collègues qui refusaient l’arbitraire, mon congé.
Il me fut refusé. Je pris alors un congé de maladie de dix jours qui fut considéré par le commissaire comme étant un certificat de complaisance.

Je fus suspendu sur le champ. Je suis parti alors avec un collègue au Maroc et on a demandé le statut de réfugié politique auprès du H.C.R. de Casablanca. Non seulement notre demande fut refusée mais aussi nous fûmes expulsés par la police marocaine.
Je me suis alors réfugié à Oran ou j’ai trouvé un emploi de crémier à Aïn-Turk. Puis je suis resté une quinzaine de jours à Tlemcen chez les parents de mon ami Abderrahmane, ex-collègue de travail.

Le 30 juillet 1994, après mon retour depuis quelque temps à El-Affroun, je fus arrêté vers midi par des ex-collègues de police à mon domicile.
Je fus gardé 48 heures au commissariat d’El-Affroun sans boire ni manger. Mes ex-collègues étaient gênés. Puis je fus transféré vers Blida (P.J.) où je fus sauvagement torturé, sans pitié, en me collant des accusations sans fondements ni preuves, et ce durant 11 jours. Je fus ensuite transféré à l’ONRB de Châteauneuf d’Alger dans des conditions difficiles où j’ai passé 7 jours dans une geôle souterraine. On me conduisait à l’interrogatoire, le visage caché par une cagoule et on m’ordonna de signer le P.V., les yeux bandés, sans savoir de quoi j’étais accusé, et sous la menace de me torturer à nouveau en cas de refus.
Je fus présenté au juge d’instruction le 16 août 1994 et je fus incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Ykrelef-Abdesssamad Mazari
Ex-brigadier de police
Prison d’El-Harrach, le 26 août 1994



Zaoui Said, 2001

A 70-year-old former member of a banned Islamist organization has reportedly been tortured while in security force detention. Amnesty International believes that he is at risk of further torture and fears for his safety.
Said Zaoui, a former member of the banned Front islamique du salut (FIS), Islamic Salvation Front, was arrested on 7 February 2001 in Dellys, a coastal town some 100 kilometres east of the capital, Algiers. He was taken to a nearby security force base, where he remains in detention. Other detainees, who were arrested at the same time and later released, have reported that he has been tortured.
Said Zaoui was arrested with about 20 other people following a recent bomb attack against a military unit in the area. All but Said Zaoui were released without charge after two or three days. The security forces apparently used torture to extract information from the detainees, all of whom were reportedly beaten. Some also had electricity applied to their bodies, others were made to swallow dirty water through a cloth placed in their mouths.



Zemzoum Nawal, 1997

Arrêtée à son domicile près d’Alger le 15 octobre 1997 par des hommes en civil qui l’ont conduite dans un véhicule banalise vers une destination inconnue. Sa mère l’a recherchée au commissariat mais sans résultats. Ce n’est que le 10 novembre 1997 qu’elle réapparut. Elle raconte :
Des hommes armés sont venus à mon domicile situé près d’Alger, m’ont embarquée dans une voiture de marque Daewoo. Après plusieurs kilomètres de trajet on est arrivé dans un grand immeuble surveillé par des policiers (pendant tout le trajet il m’était interdit de voir et je gardais constamment la tête entre les genoux).
Ensuite ils m’ont conduit dans un bureau pour me questionner sur mon mari. Comme je persistais à dire que je ne savais rien, deux hommes m’ont couvert les yeux avec un tissu et m’ont emmenée dans une autre salle de torture. Une fois sur place, ils m’ont attachée les mains avec une corde et m’ont versé de l’eau et du savon dans la bouche et dans le nez a plusieurs reprises, et m’empêchaient de respirer en mettant sur la bouche et les narines un chiffon sale qui dégageait une odeur et un goût nauséabonds. Cette manière de torturer vous met dans un état oú vous franchissez la frontière de la mort chaque fois que vous perdez complètement le souffle jusqu’à l’asphyxie totale et votre bourreau joue avec la vie et la mort en mettant et ôtant le chiffon et en déversant des quantités inimaginables d’eau a sa guise.
Devant mon silence à leurs questions dont je ne connaissais pas les réponses, ils me brûlèrent la main gauche avec des cigarettes. Les deux hommes m’injuriaient, me menaçaient de mort et me disaient des mots que je n’oserai raconter. Le lendemain, ils m’ont mis dans une cellule ou je suis restée quatre jours avant d’être présentée à un tribunal. Le juge a refusé d’informer ma famille et je ne sais pour quelle raison on me priva de ma liberté jusqu’au 10 novembre 1997 où j’ai enfin pu voir ma famille et surtout ma fille âgée de deux mois pour laquelle je m’inquiétais car je l’allaitais.

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

T


Takarli Mohamed Amine, 1997

Arrêté le 6 décembre 1997 par des militaires et embarqué dans un fourgon sans visibilité. Il a été conduit dans un lieu non déterminé où il a été soumis à une torture sauvage : nuit et jour à la gégène, supplice du chiffon trempé à l’eau sale, coups sur toutes les parties du corps au moyen de tuyau en caoutchouc, séance de sévices corporels jusqu’à ce que Monsieur Tarkali soit victime d’une crise nerveuse suivie d’évanouissement entraînant une injection intraveineuse d’un produit non identifié. Remise en cellule jusqu’à la reprise de conscience. Répétitions des tortures trois à quatre fois ce même jour, puis trois jours après, puis une semaine plus tard.
Après 22 jours de détention arbitraire, il fut présenté au parquet par des « civils » le 28 décembre 1997.

À noter qu’il s’agit d’un malade atteint d’affections psychologiques traité régulièrement par des spécialistes avant son arrestation. Il possède un dossier conséquent, connu des services, d’où les injections au cours des séances de torture. Sa mise sous traitement médical à la prison a nécessité l’intervention de son avocat, Me Khelili, auprès de l’administration pénitentiaire.

Détenu à la prison d’El-Harrach, écrou n° 90808.


Tayane Mohamed, 1994

J’ai été arrêté le 1er septembre 1994 aux environs de midi à Bouzaréah-centre alors que j’étais avec un ami, M. Goudjil. J’ai été emmené au centre de Châteauneuf. On m’a conduit directement avec mon ami à la salle de torture. J’ai subi plusieurs fois des supplices sous les formes suivantes :

• la technique du chiffon qui consistait à me mettre un chiffon mouillé sur le visage et à me faire ingurgiter des quantités d’eau jusqu’à l’asphyxie ; durant cette pénible épreuve, j’avais les jambes et les mains ligotées à la table de torture ;
• la technique de l’électricité, branchée sur mes deux pouces ; malgré mes attaches, je sursautais à chaque décharge ;
• les coups de pied et de poing sur tout le corps, en pleine figure, à la poitrine et aux parties génitales ; ces coups étaient donnés de manière à ne pas laisser de traces ;
• les insultes et les menaces de mort ; mes tortionnaires menaçaient de m’exécuter et de jeter mon corps quelque part dans la forêt.

Lors de l’établissement du procès-verbal, on n’a pas arrêté de me frapper à coups de poing et avec un bâton. Mon fils, âgé de douze ans, a été amené au centre à deux reprises pour interrogatoire. Cette situation a duré vingt-trois jours. J’ai été torturé quotidiennement le matin, parfois la nuit. À plusieurs reprises mes tortionnaires m’ont jeté dans la malle de leur voiture, m’ont emmené de nuit dans la forêt et ont simulé mon exécution. Depuis ces tortures, j’ai noté une baisse de mon ouïe et des douleurs thoraciques. Lors de la présentation devant le juge, le 23 septembre 1994, j’ai été menacé d’être à nouveau torturé si je revenais sur mes déclarations. J’ai été agressé devant le bureau du juge par des policiers. Le juge a décidé de m’incarcérer à la prison d’El-Harrach.

Tayane Mohamed, 47 ans.
Prison d’El-Harrach, le 10 octobre 1994.



Tayebi M’Hamed, 1993

Les gendarmes ont fait irruption à mon domicile le samedi 18 décembre 1993 à 6 h 30. Après avoir perquisitionné, ils m’ont placé les menottes et m’ont conduit à la brigade de gendarmerie de Saoula (Tipaza), où j’ai été enfermé dans une cellule avec d’autres détenus. On m’a transféré ensuite à la compagnie de gendarmerie de Chéraga. On est restés huit jours dans une cellule, sans aération. On dormait à même le sol, dans un froid glacial. Au neuvième jour, les gendarmes nous ont transférés, menottes aux poignets, les yeux bandés, vers la brigade de gendarmerie de Baba Hassen. Là, nous avons eu droit à toute une variété de supplices, et au mépris des gendarmes qui nous ont traités comme des animaux. Nous étions dans une cellule exiguë d’où se dégageait une odeur fétide. Nous pataugions dans nos urines et nos excréments. Nous sommes restés cinq jours dans cette cellule. Personnellement, je suis resté trois jours sans manger ni boire. Les gendarmes voulaient me punir à leur façon, car je refusais de reconnaître les faits qu’ils me reprochaient. C’était un véritable scénario.

Dans la nuit du quatrième jour nous avons été brusquement envahis par une horde de gendarmes. Ils se sont rués sur nous et nous ont agressés, certains avec les crosses de leurs armes, d’autres avec des barres. Cette bastonnade collective a duré une heure. Ils nous ont enchaînés les poignets et les chevilles et sont partis. Au cinquième jour, ils sont revenus et nous ont brutalisés à nouveau d’une manière cruelle. Du sang coulait de nos visages. Je n’arrivais pas à comprendre cette haine qui marquait ces gendarmes et cette férocité animale. Ils nous cognaient la tête contre les murs. Nous étions ensanglantés. Je garde, à ce jour, les traces des coups sur mon corps. Nous étions traités de traîtres et de fils de harkis. Les gendarmes m’ont menacé personnellement de ramener mon épouse à la brigade si je ne reconnaissais pas les faits. Puis on m’a transféré vers un autre lieu de détention qui s’est avéré être la brigade de gendarmerie de Aïn Benian, où on m’a enfermé dans une cellule exiguë de 1,5 m x 1,5 m. Nous étions quinze personnes à être entassées dans cet endroit. Nous ne pouvions même pas bouger. Les conditions de détention étaient plus que bestiales. Nous étions traités comme des animaux par nos frères. C’était désolant. Je suis resté dans cette cellule dix-huit jours. Dans cette brigade, on nous a affamés. C’était leur méthode préférée de torture, nous restions jusqu’à trois jours sans manger ni boire. Du fait de l’exiguïté de la cellule, il nous était impossible de nous allonger. Nous dormions accroupis et à tour de rôle.

J’ai été présenté le 18 janvier 1994 à la cour spéciale d’Alger. Avant d’entrer dans le bureau du juge d’instruction, le chef de brigade m’a averti qu’en cas de libération par le juge, il m’exécuterait.

Tayebi M’hamed.
Prison d’El-Harrach.
(Salle 4 bis, n° d’écrou 70325)


Ter Ali, 1992

Arrêté le 15 juillet 1992 à 15 h 30 à la sortie de la mosquée par la gendarmerie.
Après mon arrestation je fus conduit chez moi par des gendarmes qui effectuèrent une « perquisition ». En fait ils n’étaient munis d’aucun mandat, ni de perquisition ni d’arrêt. Ils n’ont rien trouvé chez moi, à part de vieux journaux (El Mounquid, El Forkane, l’Eveil), qui se vendaient dans tous les kiosques. Ils ont pris le montant de 18 750 DA qu’ils n’ont pas déclaré.
Puis ils m’ont conduit à la brigade de gendarmerie de Aïn Taya. Après quatre heures passées dans la cellule, ils me torturèrent en enfonçant dans ma bouche une serpillière, puis ils versèrent de l’eau savonneuse, et de l’« esprit de sel ». Ils m’attachèrent ensuite à une chaise et me frappèrent avec un bâton sur la plante des pieds le dos au sol. Après avoir pratiqué toutes sortes de tortures, ils m’ont ordonné avec la force d’enlever mes habits et m’ont attaché de manière à m’enfoncer un bâton dans l’anus.
La torture dura une semaine et j’éprouvais une douleur atroce, à chaque fois que je me rendais aux WC, et tard dans la nuit ils m’ont fouetté avec des fils électriques.
Ils m’ont torturé avec l’électricité et l’eau chaude.
Ils m’ont arraché la barbe à l’aide de tenailles.
Le sang coulait à flot de mon visage et de tout mon corps.
Les insultes et humiliations.
Gifles, coups de poings et coups de pieds sur le corps.
Grossièretés et menaces.
Je souffre toujours de douleurs dans mon corps, surtout au niveau de l’anus, et j’ai peur à chaque fois que je me rends au WC.

Ter Ali
Détenu à la prison d’El-Harrach, écrou no 63111.



Thamert Hocine, 1994

Ceci est le récit des jours sombres que j’ai passés dans les geôles du régime, entre la vie et la mort. J’essaie, après tant d’horreurs, de rassembler les morceaux du puzzle que ma mémoire, bouleversée par ce drame, tente de réunir.

J’attendais le jour de mon arrestation… C’était presque normal que cela arrive. On arrêtait arbitrairement et à tout bout de champ des citoyens pour leurs opinions politiques. C’était prévisible, d’autant plus qu’un ami intime venait d’être arrêté.

C’était un mercredi, le 6 avril 1994. Je me suis levé à l’aube pour accomplir la prière du fadjr. Pendant que je priais, j’ai entendu un bruit de moteur qui se rapprochait de plus en plus. En regardant par la fenêtre, j’ai vu plusieurs véhicules, tous feux éteints, s’approcher de notre domicile. Ils étaient à 500 m de la maison. Je suis sorti immédiatement du domicile en courant pour ne pas être capturé. Il faisant encore sombre. Je me suis mis hors de portée de ces intrus et j’ai observé. Les militaires ont encerclé la maison. Des ombres furtives bondissaient de tous les côtés. Ils ont défoncé la porte et envahi la maison, mettant en émoi mes parents réveillés brutalement par ces envahisseurs.

Mes parents, par la suite, en venant me rendre visite après mon incarcération à El-Harrach, m’ont informé de toutes ces péripéties, de la façon avec laquelle ces militaires ont perquisitionné partout, brutalisé femmes et enfants et demandé après moi. Ils ont pris de nombreuses cassettes de ma bibliothèque et jeté à terre et piétiné tous mes ouvrages. Comment ils ont frappé mon frère aîné et menacé ma sœur. Ils ont quitté la maison après l’avoir mise sens dessus dessous, et emmené l’un de mes frères.

Cette nuit-là, il y avait trois véhicules de type Toyota de la gendarmerie, trois véhicules banalisés de la Sécurité militaire et trois Land Rover de l’armée. Je venais d’échapper de peu à une arrestation, mais pas pour longtemps. Je décidais de quitter Dellys et de me réfugier à Alger.

Les étapes chronologiques : de l’arrestation à la détention

Dimanche 24 avril 1994

J’étais à Alger en compagnie de deux amis, Mahboub et Faouzi. Il était 11 heures. Nous marchions dans l’une des ruelles de la ville. Il y avait peu de monde. Une camionnette blanche s’est arrêtée brusquement à notre niveau et nous a abordés. De l’arrière ont bondi une dizaine d’hommes cagoulés et armés de pistolets. Ils nous ont entourés et maîtrisés rapidement. Ils nous ont jetés à l’arrière du fourgon, en nous assénant de coups de poing. Ils nous ont ôté nos vestes pour nous couvrir la tête. Nous nous sommes mis ensuite à plat ventre sur injonction des hommes cagoulés. Et le véhicule a démarré en trombe.

On s’est dirigé vers le commissariat central d’Alger, haut lieu de la torture et des crimes politiques. Ils nous ont jetés dans un coin. Un policier m’a enlevé mes papiers d’identité : le permis de conduire, le passeport, la carte du service national, ainsi qu’une somme d’argent, des lunettes et un bracelet-montre.

Ils m’ont jeté dans une pièce sombre où il y avait quatre prévenus de droit commun. J’y suis resté pendant trois heures. La porte s’est ouverte, et un individu en civil m’a appelé par mon nom. Il m’a pris par le col de ma veste en m’insultant. Je tiens à préciser que depuis mon arrivée sur les lieux, le seul langage que j’entendais était fait d’obscénités et de mots orduriers indignes d’être entendus dans une institution dite d’« État ». L’agent m’a conduit vers la salle de torture. Devant la porte, il m’a enfoncé un sac sur la tête. Il m’a couvert le visage pour que je ne puisse pas apercevoir mes tortionnaires. Je sentais la présence d’au moins six ou sept personnes dans la salle. Des coups de poing et de pied se sont abattus sur moi de toutes parts. Je ne pouvais pas parer les coups, le sac sur le visage m’empêchant de voir.

L’un des tortionnaires m’a assené avec une barre un violent coup à la nuque qui m’a fait chuter au sol. J’ai perdu connaissance.

Lorsque j’ai repris mes esprits, un tortionnaire m’a ordonné de dire tout ce que je savais sur certaines personnes et comment je les ai connues. Il m’a aussi ordonné de parler de mes contacts avec les groupes de la résistance armée et d’indiquer le lieu des caches d’armes.

Je leur ai décliné mon identité en leur demandant de vérifier sur les pièces qu’ils avaient saisies sur moi. Un tortionnaire m’a répondu brutalement que les papiers saisis sur moi étaient falsifiés.

Ils m’ont ensuite déshabillé de force. Ils m’ont allongé et attaché solidement. La torture infernale allait commencer. Ils se sont excités autour de moi comme des animaux sauvages autour d’une proie. C’étaient de véritables malades mentaux livrés à eux-mêmes. Un tortionnaire m’a arrosé d’eau froide en poussant des cris d’hystérie. Je grelottais de froid. Un autre m’a mis un chiffon sur le visage, en me versant de l’eau sale qui avait un goût de Crésyl. Les autres tortionnaires me frappaient, qui avec un bâton sur les pieds, qui avec des coups de poing dans le ventre. J’étouffais. Mon estomac avait ingurgité des litres d’eau crésylée, j’avais l’impression qu’il voulait éclater. Je me suis mis à vomir tandis que le tortionnaire continuait à me verser de l’eau dans la bouche. C’était horrible, un véritable cauchemar. Il y avait un tel brouhaha autour de moi que je peux comparer cela aux films de mon enfance, quand les Indiens tournaient autour d’un « visage pâle » ligoté.

Après cette épreuve, ils m’ont questionné sur le lieu où se trouveraient Redjem, Mokhtar Djillali et Brahim Gharbi. J’ai répondu que je ne savais pas où ils se trouvaient.

Alors a commencé la deuxième phase du supplice. On m’a attaché les mains avec des menottes sous le banc et un tortionnaire s’est mis à tirer de toutes ses forces sur ces menottes. Je sentais mes épaules se luxer. Un autre tortionnaire s’est assis sur mon ventre, tandis que ses acolytes me bastonnaient les jambes et la plante des pieds. C’était insupportable. Je me suis une seconde fois évanoui.

Quelques instants après avoir repris connaissance, les tortionnaires m’ont fait subir à nouveau l’épreuve du chiffon, puis m’ont brûlé les parties sensibles avec des mégots. Je criais de toutes mes forces : « Je ne sais pas, je ne sais pas ! » Le tortionnaire qui tirait sur mes menottes sous le banc redoublait d’efforts. J’étais agressé de partout. Je voyais un voile noir, je faiblissais puis disparaissais.

Je sentais vaguement qu’on me détachait, qu’on essayait de me mettre debout, qu’on me cachait le visage avec mes vêtements… Était-ce la réalité ou un cauchemar ? Je ne savais plus… Je ne sentais plus rien.

Je me suis retrouvé plus tard dans une cellule, complètement endolori. Je ne pouvais effectuer aucun mouvement. J’avais horriblement soif mais il n’y avait pas d’eau. Je voulais m’asseoir mais je ne pouvais pas. Je voulais dormir mais le sommeil ne venait pas. J’ai passé une nuit atroce.

Deuxième jour

Il était environ 10 heures. Les tortionnaires sont venus me sortir de la cellule et m’ont couvert le visage avec un vêtement. Ils m’ont transféré vers un autre lieu et m’ont fait asseoir dans un coin, en m’ordonnant de ne pas bouger et de ne pas enlever la chemise qui me cachait le visage. Je suis resté ainsi près de deux heures. Puis les tortionnaires sont revenus pour me faire monter dans un véhicule de la police de type Patrol. Ils m’ont ordonné de me mettre à plat ventre à l’arrière du véhicule. Un policier en civil s’est assis sur ma tête et m’a dit : « Nous allons te conduire vers un lieu d’où tu ne reviendras pas. »

Le véhicule a démarré brutalement et a pris une vitesse folle. J’étais persuadé qu’ils allaient m’exécuter et me jeter dans la rue comme ils l’ont fait avec d’autres. Je me suis mis à réciter des versets du Coran. Le trajet a été long. De temps à autre, le véhicule s’arrêtait en bord de route. Je pensais alors que mon heure était arrivée.

Finalement, le véhicule est entré dans la cour du centre de torture de Châteauneuf qu’ils appellent, eux, le PCO « antiterroriste ». On m’a sorti du véhicule sous les coups de poing et de pied. D’autres m’insultaient. C’était leur langage ordinaire.

Un policier m’a violemment cogné la tête contre le mur et m’a jeté dans une cellule qui portait le n° 3, dans laquelle se trouvait un compagnon d’infortune.

Il était environ 16 heures quand la porte de la cellule s’est ouverte. Une profonde angoisse m’a pris à la gorge. Le supplice allait certainement recommencer. On m’a couvert le visage et on m’a emmené vers ce qu’ils appellent « la salle d’exploitation », c’est-à-dire la salle de torture. Un tortionnaire m’a pris violemment par le cou et m’a lancé : « Crache tout ! » J’ai répondu instinctivement, de peur : « Oui. » Ils m’ont déshabillé et m’ont allongé et attaché sur un banc. Ils m’ont versé, comme la première fois, de l’eau froide sur le corps. Puis ils m’ont appliqué un chiffon sur le visage. La séance a duré longtemps. L’interrogatoire a tourné autour de Redjem, Mokhtar Djillali et des groupes de la résistance populaire. Ils notaient scrupuleusement mes réponses. On m’a ramené ensuite dans la cellule où j’ai passé ma deuxième nuit sans boire ni manger. Mon corps était traversé par des douleurs atroces.

Troisième jour

Il était aux environs de 9 heures. Ils m’ont sorti de la cellule pour m’emmener vers un bureau. Ils m’ont ordonné de m’asseoir à même le sol tout en me couvrant la tête avec ma chemise. L’un des policiers me posait des questions qui tournaient autour de Redjem, Mokhtar Djillali et des groupes de la résistance. Un tortionnaire s’est mis à me donner des coups de poing dans le dos et sur la tête. Un autre me fouettait avec un câble électrique. Ces coups ont duré pendant tout l’interrogatoire.

Un tortionnaire, excité, n’était pas satisfait des réponses que je donnais, elles ne correspondaient pas au scénario qu’il voulait ; soudain il a pris la machine à écrire avec laquelle il rédigeait le PV et me l’a fracassée sur la tête. J’ai poussé un violent cri de douleur. Le sang coulait, mes cheveux ruisselaient. Mes yeux et la chemise qui me recouvrait le visage étaient trempés de sang. Les autres tortionnaires étaient effrayés par la brutalité sauvage de leur acolyte. L’un d’eux s’est inquiété du devenir de la machine ; le sang qui coulait de mon cuir chevelu ne semblait pas l’inquiéter. J’avais des douleurs atroces au crâne, ma tête voulait exploser. J’ai été pris d’un vertige violent. Je voyais tout tourner autour de moi. Mes vêtements étaient pleins de sang.

Quatrième jour

Comme à l’accoutumée, et à la même heure, les tortionnaires sont venus me sortir de la cellule en me couvrant la tête. J’avais de violents maux de tête. Le traumatisme de la veille me faisait extrêmement mal. Les mêmes voix que celles de la veille m’ont interrogé. Les questions portaient cette fois-ci sur mes études, mon travail, mon appartenance politique, mes relations avec le FIS et la résistance populaire, la date de mon passage à la clandestinité etc. Cet interrogatoire était toujours accompagné de violences et d’insultes. Ils voulaient à tout prix que je reconnaisse être un « émir » de la résistance. Devant mon refus d’admettre ce scénario, l’un des tortionnaires a sorti d’un placard de gros ciseaux de tailleur. À ma grande stupéfaction, il s’est mis, aidé par ses acolytes, à vouloir me couper les extrémités des doigts de la main droite. Il s’acharnait, car il ne pouvait briser l’os des phalanges. Du sang coulait abondamment. Je criais en le suppliant d’arrêter. Plus je criais, plus il s’acharnait à tenter de couper l’os. Je sentais une véritable décharge électrique à chaque fois qu’il tentait de couper un doigt. Je hurlais de toutes mes forces. C’était horrible, inimaginable. Je n’ai jamais pensé que des Algériens pouvaient arriver à de tels actes bestiaux contre leurs propres frères. Jamais je n’aurais pensé que des policiers algériens commettraient un acte aussi criminel et crapuleux : couper les doigts d’un citoyen, impunément. Quatre doigts de ma main droite ont été atteints. Seul le pouce n’a pas été touché. Les os des quatre doigts étaient à nu, le sang continuait à couler. Le tortionnaire, hors de lui, a tenté de m’étrangler avec les ciseaux. J’étouffais. Le tortionnaire a été pris d’une crise de tremblements. C’était une véritable crise d’hystérie. Je ne pouvais plus ni parler ni respirer. Je me suis effondré d’épuisement. J’ai cru que mes cordes vocales étaient coupées à force de crier et de hurler.

Puis est venue ma quatrième nuit d’insomnie. En plus des douleurs atroces de la tête et de la main, il y avait les cris et les gémissements des autres suppliciés. C’était l’enfer.

Du cinquième au septième jour

Ces trois jours ont été des jours de répit. Cela m’a permis malgré la faim et la fatigue de faire le bilan de mon état physique : les plaies commençaient à s’infecter au niveau de la main droite et du cuir chevelu. Mon visage avait enflé. Les tortionnaires m’ont oublié durant ces trois jours. Ils avaient d’autres proies à transformer en loques humaines.

Huitième jour

C’était le 1er mai 1994. Il était environ midi. La porte de la cellule s’est ouverte. Les tortionnaires m’ont couvert la tête et m’ont descendu dans la cour. J’ai retrouvé un autre détenu, Brahim Gharbi. Ils nous ont mis des menottes et nous ont jetés à l’arrière d’une camionnette de type Mazda banalisée, à plat ventre. Trois ou quatre hommes armés sont montés avec nous à l’arrière. À chaque fois que nous étions transférés d’un lieu à un autre, je pensais que mon heure était arrivée. C’était leur méthode préférée pour se débarrasser d’un détenu, l’exécution sommaire et l’exposition du cadavre sur la route, pour l’exemple, pour terroriser la population.

Le véhicule a roulé près d’une heure et est entré dans la cour du bâtiment du centre de la sinistre Sécurité militaire de Blida.

Dans un bureau dans lequel nous avons été introduits, un officier hautain et méprisant nous a dit : « Vous êtes ici dans un autre monde. Ou vous parlez et vous resterez en vie ou vous vous taisez et c’est la mort qui vous attend. Nous vous égorgerons et vous jetterons devant vos maisons ! » On nous a emmenés ensuite dans un autre bureau pour prendre notre filiation et d’autres renseignements avant de nous enfermer dans des cellules individuelles.

Neuvième jour

Un militaire m’a emmené dans un bureau où j’ai été reçu par un officier qui m’a invité à m’asseoir sur une chaise. Il était en présence de trois autres civils que j’ai rapidement reconnus. il s’agissait des trois civils qui accompagnaient les militaires lors de leur descente sur ma maison le 6 avril 1994. Les questions qu’il m’a posées étaient diverses, portant sur la région de Dellys où j’habitais, sur les groupes armés et mes relations avec eux, sur les caches de la résistance, où se cachaient les personnes recherchées de la région, etc.

J’ai répondu que j’ignorais tout cela. Il a donné un ordre à ses sbires : « Emmenez-le sur la table ! » Là j’ai découvert de sinistres individus qui se comportaient comme des animaux sauvages, sans foi ni loi. Ils n’avaient ni conscience, ni morale, ni miséricorde. De leurs bouches ne sortaient que des insanités épouvantables.

Ils m’ont déshabillé et m’ont allongé et ficelé sur un banc. Ce qui était curieux c’est que les méthodes étaient les mêmes partout, au commissariat central, à Châteauneuf et au centre de la Sécurité militaire de Blida. Ils ont probablement reçu les mêmes cours sur les méthodes de torture. Ils m’ont arrosé d’eau froide, puis m’ont appliqué la technique du chiffon. Dès que je prononçais un mot, ils s’arrêtaient, et quand la réponse ne les satisfaisait pas, ils reprenaient de plus belle.

Puis ils se sont mis à me bastonner avec une barre de métal et à me faire ingurgiter de l’eau puante, qui venait probablement des W-C. Elle avait une odeur d’excréments. L’un des tortionnaires s’est mis à me verser de l’eau froide dans l’oreille, en me donnant des coups dessus. J’avais des douleurs atroces à l’oreille. Je n’entendais plus avec. L’interrogatoire tournait autour des caches de la résistance de Dellys et de certaines personnes en fuite.

J’ai finalement perdu connaissance. Quand j’ai repris mes esprits, les tortionnaires étaient encore en train de frapper sans répit. Je ne sentais plus rien. Tard dans la nuit, je me suis rendu compte que j’étais dans ma cellule, affaissé sur le sol.

Dixième jour

Aux environs de midi, un geôlier me sortit de la cellule et m’emmenadans la cour ou m’attendait un véhicule banalisé de type Peugeot 505. Ils m’ont passé les menottes et poussé à l’intérieur en compagnie de trois civils armés. La voiture a démarré, suivie d’une autre occupée par deux autres civils. J’ignorais la destination, et à chaque moment je pensais à la liquidation physique. L’officier qui était assis à mes cotés était âgé. Il essayait d’un ton paternaliste de me persuader de collaborer et de « revenir au droit chemin ». « Comment se fait-il qu’un intellectuel, un professeur puisse faire des choses pareilles ? » me disait-il, comme si défendre des principes et le droit d’un peuple à s’autodéterminer était un crime.

Lorsque nous étions sur le point d’arriver, ils m’ont couvert la tête et m’ont couché sur le plancher du véhicule, pour que je ne puisse pas reconnaître les lieux.

Le véhicule s’est arrêté devant un hangar et des bâtiments mitoyens. Ce lieu s’est avéré par la suite être une caserne située à cinq kilomètres au nord-est de Dellys. On m’a fait rentrer dans le hangar où il y avait deux personnes en train d’être torturées. C’étaient des personnes de Dellys que je connaissais, Abdelkader et Mahmoud. Les tortionnaires m’ont pris dans un coin du hangar et m’ont questionné à leur sujet. Il y avait de nombreux officiers et soldats qui m’attendaient. L’un des officiers a d’abord utilisé la méthode douce. Il m’a offert la possibilité de travailler pour la Sécurité militaire et de sauver ma vie. Un autre a pris le relais en me disant d’un ton péremptoire : « Sinon, tu seras exécuté ! »

Un agent de la Sécurité militaire m’a pris à part et m’a présenté une liste de personnes qui auraient constitué la base arrière des islamistes. Puis il m’a présenté de nombreuses photos et m’a demandé des informations sur chacune d’elles. L’interrogatoire a duré plusieurs heures.

Tard dans la soirée, nous avons repris le chemin de Blida. À notre arrivée, un officier est venu me dire, après avoir été informé de l’interrogatoire de Dellys : « J’espère que tu as dit la vérité, dans le cas contraire, c’est la mort qui t’attend. »

Onzième jour

Il était à peu près 11 h 30. On m’a emmené à nouveau dans le bureau de l’un des officiers. Il m’a invité à m’asseoir et m’a questionné sur les caches de la résistance de Dellys. La séance a duré environ une heure.

Du douzième au seizième jour

Les journées se ressemblaient. La torture avait changé de nature. On nous sortait pour aller aux W-C trois fois par jour. Ces derniers étaient distants de nos cellules de quarante à cinquante mètres. Avant de nous ouvrir les portes, cinq à six tortionnaires se mettaient le long du couloir menant de la cellule aux W-C et dès que l’un de nous passait, il recevait des coups le long du trajet. Cette nouvelle forme de torture se déroulait donc trois fois par jour. Sur le plan de la santé, mes plaies continuaient à s’infecter et aucun soin ne nous était donné.

Dix-septième jour

J’ai été réveillé très tôt par le geôlier qui m’a ordonné de mettre ma veste. Il m’a couvert la tête et m’a conduit dans la cour. Un fourgon blindé nous attendait. J’ai retrouvé les frères Brahim Gharbi et Omar Khider. On nous a enchaînés ensemble et le fourgon a démarré. Chacun posait des questions à l’autre. Chacun pensait comme l’autre. Allait-on nous exécuter sur la route et jeter nos cadavres ? On s’est mis à réciter la chahada et des versets de Coran. Finalement, ils nous ont emmenés au centre de torture de Châteauneuf. On nous a mis à genoux, face au mur, dans l’un des couloirs. Il était environ 10 heures. Nous sommes restés dans cette position jusqu’à la tombée de la nuit. Puis on nous a enfermés dans des cellules.

Dix-neuvième jour

Il était 9 heures. Un geôlier est venu me chercher, et m’a couvert la tête. Il m’a conduit dans un bureau où je me suis retrouvé face à un responsable. On m’a fait asseoir. Ce responsable criait sans raison, puis s’est mis à m’insulter et à lâcher une flopée obscénités. Il m’a traité de traître, de fils de harki. Puis il m’a questionné sur ma vie, mes études, mes fréquentations, mon passage dans la clandestinité etc. Il tapait nerveusement sur sa machine à écrire. Ses questions m’étaient posées en français. Je n’ai pas compris une de ses questions. Il a sursauté en me disant : « Je ne comprends pas l’arabe ! » À la fin, je lui ai demandé de lire le PV. À ma grande surprise, il m’a tendu les feuilles. Il s’est calmé temporairement. J’étais stupéfait à la lecture du PV. Il avait écrit exactement le contraire de ce que je lui avais dit ! C’était un véritable scénario pour film. On se serait cru dans un asile de psychiatrie ! J’ai protesté vainement. Avec un rictus, il m’a ordonné de signer, sinon… l’instinct animal reprendrait le dessus. Que Dieu nous protège !

Du vingtième au vingt-cinquième jour

Les journées étaient tristes mais calmes. Les tortionnaires avaient d’autres personnes à torturer. Mes plaies de la main et du crâne suppuraient. Mon corps était plein d’ecchymoses. L’insomnie ne me quittait pas. J’ai réclamé en vain un médecin, j’ai reçu en réponse des insultes et des obscénités.

Vingt-sixième jour

On m’a sorti de la cellule après m’avoir couvert la tête avec ma chemise. On m’a conduit dans la cour où nous attendait un fourgon cellulaire. Les frères Brahim Gharbi et Omar Khider étaient là aussi. D’autres prisonniers nous ont rejoints. On nous a emmenés au palais de justice de la rue Abane Ramdane. On nous a conduits à l’un des étages du tribunal d’exception. Nous étions une vingtaine, menottés. Nos têtes étaient recouvertes de nos chemises.

Nous pensions avoir échappé aux coups. Malheureusement ce n’était pas le cas. Les policiers se sont mis à nous frapper en plein palais de justice, sans retenue.

On nous a appelés au bureau du juge à tour de rôle. On nous a alors ôté les menottes et les chemises de nos visages. J’avais peur de retourner au centre de torture de Châteauneuf ou au commissariat central. Je priais pour être le plus rapidement incarcéré pour échapper aux affres du supplice.

À la fin de l’instruction, j’ai montré au juge mes doigts mutilés par les ciseaux du tortionnaire ainsi que la plaie purulente de mon crâne. Il avait l’esprit ailleurs. Mes doléances semblaient le déranger. Il a fait un signe pour que je sorte du bureau. C’est la justice de notre pays. On nous a descendus dans une cellule du sous-sol, puis quelque temps après on nous a embarqués dans le fourgon cellulaire. Il a démarré en trombe, toutes sirènes actionnées, vers la prison d’El-Harrach. De loin, elle nous est apparue comme un lieu de villégiature, après toutes les douleurs subies pendant les vingt-cinq jours de séquestration.

Nous avons été accueillis à la prison par un gardien excité et heureux de nous souhaiter la bienvenue… avec des coups de pied. De l’excès de zèle devant les policiers. Il était heureux !

Thamert Hocine,
Professeur de lycée à Dellys (Boumerdès).
Prison d’El-Harrach, le 5 octobre 1994.

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

S
Sadat Mohamed, 1994

J’ai été arrêté le 7 septembre 1994 aux environs de 10 heures, alors que je venais de quitter le centre médical d’Air Algérie à proximité de mon lieu de travail, accompagné de ma petite fille âgée de 7 ans venue consulter le dentiste. Je fus séparé de mon enfant qui fut emmenée dans la voiture de service d’Air Algérie que j’avais garée à proximité du centre médical. J’ignore jusqu’à présent le sort de ma fille.

On m’a emmené directement dans une caserne (Châteauneuf) et je fus immédiatement roué de coups et insulté, on a enlevé tous mes vêtements et on m’a allongé sur un banc en ciment et ligoté les jambes et les cuisses, les mains liées par des menottes très serrées sous le banc de façon à être entièrement saucissonné sans possibilité de bouger. Commença alors une torture atroce dénommée « chiffon », un chiffon mouillé sur le visage sur lequel on verse continuellement de l’eau tout en bouchant les narines avec les mains, le résultat est tel que la respiration est entièrement coupée, je commence alors à avaler l’eau ; au bout d’un moment lorsque le ventre s’arrondit, l’un des tortionnaires monta sur mon ventre pour me faire vomir, puis c’est au tour de l’électricité (400 volts) accompagnée de coups assenés avec les poings et un gourdin (casse-tête muni d’une vis) qui blesse en même temps la peau. Puis ils recommencèrent de nouveau avec le chiffon et ainsi de suite. Cette torture durait environ douze heures par jour.
À la fin de chaque séance de torture ils étaient obligés de me porter dans la cellule d’isolement, étant incapable de marcher et souffrant de douleurs atroces sur tout le corps et en particulier au niveau des épaules. Ils me jetaient dans la cellule tout nu et ils recommandent à tous les gardiens de me priver de toute nourriture.

Le lendemain, toute l’opération recommença dans ces détails ; ils me dirent à chaque fois : « tu vas mourir aujourd’hui, et si tu ne meurs pas sous la torture on te mettra deux balles dans la tête et on te jettera devant chez toi. » Ils m’ont menacé à plusieurs reprises de faire venir ma femme et de la faire violer par tous les soldats.

Cette situation dura dix-huit jours, durant lesquels je fus systématiquement torturé chaque jour pendant douze heures et jeté nu dans la cellule d’isolement.
La dernière séance fut la plus atroce : on me cassa le bras en me frappant de toutes les forces avec une chaise alors que j’étais ligoté sur le banc de ciment, l’officier qui me frappa avec la chaise (c’est lui qui supervisait toutes les opérations de torture depuis le début), pressa sur mes yeux avec ses pouces de toutes ses forces dans le but de les faire éclater et ce, pendant plus de quinze minutes. En même temps, je subis le supplice de l’électricité avec les électrodes branchées sur mes orteils, puis sur mes parties génitales, tout cela ajouté à l’étouffement par l’eau et les coups qui ne s’arrêtaient pas.

Les coups intenses sur le crâne et la face ont entraîné un œdème important du visage, des yeux et du cuir chevelu, d’où l’impossibilité d’ouvrir les yeux ou la bouche, les tortionnaires ricanaient de me voir aussi enflé qu’une outre.
En me faisant monter et descendre de ma cellule, les soldats m’assenaient des coups et éteignaient leurs mégots sur ma peau (le nez, le ventre et les oreilles).
Actuellement interné à la prison d’El-Harrach, j’ai été plâtré pour fracture de l’avant bras droit confirmé par radiographie pratiquée à l’infirmerie de la prison le 3 octobre 1994.
Je vous signale aussi que l’on a menacé de détruire la villa où j’habite avec mes parents et ma famille.

Avec un bras cassé et presque aveugle, ma vue étant très trouble depuis la torture, j’ai beaucoup d’ecchymoses sur la peau, des séquelles psychologiques, ma survie est un miracle. Jusqu’à la dernière minute ma vie était menacée et ce jusqu’au jour de ma présentation devant le juge d’instruction de la cour spéciale d’Alger, où j’étais roué de coups et menacé d’être à nouveau torturé si je récusais le procès-verbal de la police. Cela s’était passé devant le bureau du juge dans le couloir du cinquième étage du tribunal d’Alger.

Sadat Mohamed
Chef de section administrative à Air Algérie, Aéroport d’Alger
Marié, 3 enfants, âgé de 39 ans.
El-Harrach, le 4 octobre 1994


Salah Abdallah, 1995

J’ai été arrêté ou plutôt kidnappé par les services de sécurité le 24 mai 1995 aux environs de 11 h 50 à la rue Hassiba Ben Bouali à Alger. J’ai été transféré au commissariat de Chéraga où on a commencé à me frapper. Ensuite, j’ai subi l’épreuve du chiffon et des bastonnades. Des policiers m’ont menacé de me tuer. Après ces dures épreuves, j’ai été isolé dans une cellule jusqu’au mardi 30 mai 1995, date à laquelle j’ai été transféré au centre de Châteauneuf. Dès mon arrivée là-bas, j’ai été pris en charge par les tortionnaires qui ont utilisé diverses techniques (chiffon, manche de pelle, électricité, suspension…), jusqu’à une heure tardive de la nuit. Ces supplices se sont répétés pendant quatre jours.

Les tortionnaires ont inscrit sur le PV des faits inimaginables n’ayant rien à voir avec la réalité. Il était écrit noir sur blanc que j’appartenais à un groupe armé, que j’avais organisé des attentats et que j’étais en liaison avec des hommes armés recherchés. Il y avait même des noms de personnes qui n’avaient aucune relation avec moi, même si elles habitaient mon quartier.
On m’a fait signer le PV sous la menace de retourner sur la table de torture.

J’ai été transféré à nouveau au commissariat de Chéraga le 17 juin 1995, en compagnie d’autres dont Mohamed Boughaleb. Le même PV a été rédigé en arabe alors qu’il avait été écrit en français à Châteauneuf. Je l’ai signé à nouveau le 19 juin 1995, sous les menaces et les contraintes. J’ai été présenté au juge du tribunal de Chéraga le samedi 24 juin 1995. Ce dernier n’a rien trouvé à me dire d’autre que de trouver un avocat. J’ai été incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Salah Abdallah.
Prison d’El-Harrach, le 5 juillet 1995.



Sari-Ahmed Mahfoud, 1993

J’ai été arrêté le 2 mai 1993, à mon lieu de travail, à l’hôpital de Baïnem alors que j’assurais ma consultation de cardio-pédiatrie.
J’ai reçu un appel téléphonique de la direction de l’hôpital me disant que j’étais convoqué au bureau du directeur. Là, je fus reçu par deux policiers en civil qui m’ont fait savoir que j’étais en état d’arrestation et qu’au « moindre geste inopportun j’étais un homme mort ». Ce sont leurs propres termes. Après m’avoir fouillé de la tête aux pieds, ils m’ont demandé de les suivre. Je fus conduit vers un véhicule de type Peugeot 505 où deux autres policiers m’attendaient, armés de Kalachnikovs. Il était 10 heures environ.

Après cela, je fus conduit au commissariat de Cavaignac. Là, je fus remis à une meute d’inspecteurs de police qui m’accueillirent par des insultes et des mots grossiers et orduriers. Des coups de poings pleuvaient sur moi. Après un bref interrogatoire, je fus conduit au cachot où se trouvaient une dizaine d’autres personnes ; il y avait là un ami chirurgien, le Docteur Benadda Houssem Eddine et un étudiant en médecine, Saci Hichem.

Vers 2 heures du matin, je fus « recueilli » par un sinistre personnage trapu et grossier, masqué, qui m’ordonna de mettre une cagoule mouillée et sale sur la tête puis je fus conduit dans une salle où je fus accueilli par des coups de poings.
Puis je fus attaché à un banc, les pieds attachés par une corde, les mains menottées sous le banc, la tête attachée par le front.

Je fus soumis au même régime d’insultes, mes épaules étaient presque luxées. Après m’avoir « installé » commença l’interrogatoire. Un tortionnaire me boucha les narines, l’autre me faisait ingurgiter de l’eau sale sans arrêt. C’est ce qu’on appelle l’épreuve du chiffon. On répéta la manoeuvre jusqu’à épuisement. À la fin, j’avais un ventre de batracien et je me mis à vomir.
Par la suite, je fus arrosé d’eau froide, de la tête aux pieds. J’étais là sur le banc pendant 3 heures. Puis j’eus droit à une bastonnade.

Je ne cessais de hurler de douleurs. J’étais gelé. Vers l’aube, je fus jeté dans ma cellule. Le geôlier m’apprit que j’aurais droit à d’autres séances. J’étais affolé et paniqué à l’idée de subir le même supplice, j’étais en proie durant toute la journée à une torture morale à la pensée de ce qui m’attendait. Je ne pouvais ni manger ni boire ni dormir.
La deuxième nuit, je fus réveillé par le même hideux personnage, mais cette fois en plus des techniques de la veille, j’eus droit à un simulacre macabre. Après m’avoir fait subir le même traitement que la nuit précédente, on me mit un pistolet sur le crâne et on se mit à manoeuvrer. Au cas où je n’avouerai pas, on me « ferait sauter la cervelle ».

Par la suite j’eus droit à deux autres séances. Après cette descente aux enfers, je fus conduit au commissariat central pour être fiché comme un vulgaire malfrat. J’ai passé la journée dans ce commissariat.

Le Samedi matin, je fus conduit chez le « juge » d’instruction. Il m’a menacé de me reconduire à Cavaignac si je ne disais pas la vérité. Sa vérité !
Après un bref interrogatoire, je fus mis sous mandat de dépôt et incarcéré à la prison d’El-Harrach, le 8 mai, pour y végéter jusqu’à ce jour où je rédige ce témoignage.
Les faits qui me sont reprochés : j’ai remis une lettre d’introduction à un jeune étudiant en médecine, Saci Hichem, parent d’un voisin, pour une consultation en chirurgie orthopédique, chez un ami et ancien élève, en la personne du Docteur Benadda à l’hôpital Selim Zmirli. J’ai remis cette lettre, comme j’ai l’habitude de le faire pour des voisins et des amis pour leur faciliter l’accès.

Par ailleurs, tous les aveux du procès-verbal de la police m’ont été extorqués sous la torture et en plus, ce même procès-verbal a été signé, sous la menace et les yeux bandés.
Je tiens enfin à signaler que durant ma détention à Cavaignac, un jeune citoyen âgé de 24 ans, originaire de Staoueli est mort sous la torture. Il a agonisé durant 2 jours et a rendu l’âme le Mardi.

Prison d’El-Harrach le 16 juillet 1993
Docteur Sari-Ahmed Mahfoud
Professeur agrégé en Pédiatrie
Hôpital de Bainem. Alger.



Sebane Kamal, Dergana, Bordj El Kiffan.

Il a été arrêté dans la rue et transféré à la brigade de gendarmerie de la localité où il fut torturé durant 17 jours. La salle de torture comportait toute une variété d’instruments dont il se rappelait seulement de quelques-unes : pinces coupantes, plâtre, chignole électrique, chalumeau. Les murs étaient sales, tachés de sang. Chaque matin, il était transféré de sa cellule vers cette salle sinistre. On l’attachait à une table après l’avoir déshabillé. Les gendarmes commençaient à lui poser des questions sur ses relations avec certaines personnes et quand ses réponses ne leur convenaient pas, l’un d’eux commençait par lui arracher la peau avec des pinces puis lui fixait des fils électriques sur ses organes génitaux. Il sursautait à chaque décharge. Les douleurs étaient atroces. Il essayait à chaque fois d’arracher ses attaches. Un jour ils ont barbouillé sa barbe de plâtre et ont essayé de l’arracher. La nuit ils emplissaient la cellule d’eau sale et jetaient les prisonniers dedans, nus. Au 17e jour il fut transféré à la prison militaire de Blida en détention préventive, sans jugement.



Selmane Abdelaziz, 1993

Agé de 27 ans, sans profession demeurant à la cité Diar El Baraka à Baraki.
Il a été arrêté à son domicile le mardi 6 juillet 1993 à 1 heure, par la police puis torturé au commissariat : fracture de la base du nez et éclatement de vessie.
Il a été transféré le jour même, devant l’ampleur des dégâts, à l’hôpital Mustapha où il fut admis d’urgence en urologie et opéré de son traumatisme de vessie.



Silem Abdelkader, 1992

Je m’appelle Abdelkader Silem. Je suis né le 22 février 1956 à Alger (9e arrondissement). J’ai été arrêté dans la nuit du jeudi 28 février 1992. Des militaires accompagnés de « civils » dont la majorité portait des cagoules ont investi notre maison avec une barbarie inouïe. Nous avons été réveillés par un énorme fracas. (Ils venaient de casser la porte d’entrée). J’ai cru, tout d’abord, que j’étais en train de faire un cauchemar. Mais lorsqu’ils m’ont tiré du lit par les cheveux tout en appuyant les canons de leurs armes sur ma tête et ma poitrine, j’ai vite réalisé ce qui était en train de se passer. Ma femme n’a pas été épargnée non plus. J’ai eu le temps de voir son visage déformé par la peur juste au moment où l’un d’entre ces policiers la prit par les cheveux et la poussa par terre. (L’expression qu’avait pris alors son visage restera à jamais gravée dans ma mémoire.) Insulte, grossièretés et menaces de mort étaient en même temps proférées à notre encontre.

Mes enfants, âgés de deux et quatre ans, ont eu tellement peur qu’ils sont restés traumatisés jusqu’à aujourd’hui.
La dernière image que je garde d’eux est celle de deux enfants en pleurs, complètement affolés. Le plus âgé criait : « Yemma, yemma… » tout en tentant de rejoindre sa mère. Il voulait sans doute la protéger contre ces brutes. L’un des policiers mercenaires le gifla si fort qu’il le fit tomber à la renverse. (je ne peux plus continuer à décrire la suite. cela me fait trop mal).
J’ai ensuite été transporté dans une « enceinte » située à Bouzaréah, où j’ai passé la nuit avec mon frère dans la même cellule. Il n’y avait qu’un seul lit.

Le lendemain de mon arrestation, vers 6 h 30 du matin du vendredi 29 février 1992, un gardien m’a demandé mon nom et m’a ordonné de le suivre. Nous sommes rentrés dans une pièce qui se situe hors du « quartier des cellules ».
Un grand chauve vêtu d’une veste en cuir noir, d’un pantalon « blue-jean » et portant des lunettes de vue (sa monture recouverte de cuir, genre Ray-Ban) s’y trouvait déjà. Deux autres individus étaient là aussi :
L’un était de taille moyenne et l’autre, un peu plus petit, mesurait 1,60 m environ. (Je tiens à signaler que je me rappelle avoir déjà vu ce grand chauve au bureau de M. Bouferrache à Hussein-Dey en juin 1990).

Commença alors la première séance de l’interrogatoire. Le grand chauve m’ordonna de m’asseoir, me cita plusieurs noms et me relata un certain nombre d’affaires. De tous les noms des personnes citées, je n’en connaissais qu’un seul.
Mais quand je lui ai dit cela, il devint comme fou, et me frappa de toutes ses forces. À coups de poings et de pieds. À coups de bâton aussi ; Il faut dire que ce « bâton » était très particulier. Il s’agissait en fait d’une matraque électrique dont une partie est recouverte de cuir et l’autre comporte trois pointes métalliques. J’ai été tellement battu que cette partie de la matraque s’est cassée. Je saignais beaucoup de la tête et du nez et j’avais atrocement mal partout. Après quoi, mon tortionnaire principal demanda qu’on lui ramène un autre type de matériel : un sommier métallique composé d’un seul dossier et penché d’un côté, ainsi qu’une gégène (ou Magnéto). Il m’allongea brutalement sur le sommier métallique, l’autre individu, le plus petit de taille, me passa les menottes en les plaçant très haut, à mi-hauteur du coude, accrocha une paire de pinces métalliques aux lobes de mes oreilles en me disant : « Je vais te placer des boucles d’oreilles, fils de… » Ils étaient très excités.

Puis il actionna la gégène. À plusieurs reprises, j’ai mordu ma langue. La douleur était foudroyante.
Je criais et me débattais comme je pouvais, car mes pieds étaient restés libres. En même temps, le grand chauve s’était remis à me frapper avec une autre matraque électrique au bas ventre. J’ai fait un grand effort pour réussir à lui dire que j’étais porteur d’une prothèse cardiaque. Il me répondit tout en continuant à me frapper avec plus d’acharnement : « Je vais te la recharger ta pile ! ». Etant sous traitement anti-coagulant, je perdais beaucoup de sang. Et comme je me débattais encore, il ordonna qu’on me passe les menottes aux pieds et actionna lui-même ensuite la gégène.

L’intensité électrique devenait insupportable, et j’ai failli perdre connaissance à plusieurs reprises. J’ai été ainsi torturé jusqu’aux environ de 11 h 30. (J’ai entendu quelqu’un demander l’heure à 11 h 45 précises).

Une dizaine de minutes plus tard, trois autres tortionnaires sont venus pour continuer le sale boulot. J’avais très froid et tremblais de tout mon corps. Mes yeux me faisaient très mal et j’avais l’impression qu’ils allaient éclater. Le grand brun s’est mis à me poser les mêmes questions que ces prédécesseurs. Le type à lunettes et le grand blond s’occupaient du reste. Ils se sont ensuite relayés. Sans interruption, j’ai enduré la gégène et les coups jusqu’aux environs de 16 heures (Au loin, l’appel à la prière m’a rappelé pendant un laps de temps qu’au dehors, la vie continuait et que beaucoup de gens ne se doutent peut-être même pas de l’existence du lieu maudit où je me trouvais). Je suis resté ainsi enchaîné au sommier métallique jusqu’à la tombée de la nuit. C’est alors que débuta la troisième séance de torture pendant laquelle j’ai dû accepter toutes accusations, aussi fausses les unes que les autres. C’était le seul moyen d’arrêter mon supplice. Mes tortionnaires savaient que je disais n’importe quoi. Et ils savaient très bien pourquoi je le faisais. Mais la recherche de la vérité est leur dernier souci. La torture, c’est leur métier ! Tout indique qu’ils la pratiquent pour le plaisir !

Cette « mascarade » a duré jusqu’au matin du samedi 1er mars 1992. Après quoi, un homme vêtu d’un costume bleu (et que j’avais déjà vu rentrer et sortir à plusieurs reprises pendant les séances de tortures) me demanda de me lever. J’ai essayé mais je n’ai pas pu me mettre debout, quelques instants plus tard, une ambulance m’emmena à l’hôpital militaire de Aïn-Naâdja.

A la salle des urgences, on me plaça sous perfusion avant de me transférer au troisième étage dans une chambre au fond de couloir, à gauche cette chambre donne sur la cité Jolie-Vue, que j’ai reconnue grâce aux minarets de la mosquée. J’ai passé deux jours à l’hôpital.
Le lundi 3 mars 1992, j’ai été reconduit à Bouzaréah où j’ai encore subi des séances de tortures jusqu’au lendemain. Puis j’ai été conduit une deuxième fois, le mardi 4 mars 1992, à l’hôpital de Aïn-Naâdja, où j’ai passé une échographie au quatrième étage (Service de cardiologie). Le médecin de la « Sécurité » et le cardiologue sont sortis, je n’ai pas pu entendre ce qu’ils se disaient.

C’est à partir du mercredi 5 mars que cessèrent les séances de torture. Je parle bien entendu de la torture physique. Car malgré mon état de santé, qui était très critique, les interrogatoires acharnés, avec leur lot d’insultes et de menaces, ont continué toute la nuit. Ils procédaient par groupes et à tour de rôle. J’ai été ensuite emmené dans une cellule où il n’y avait qu’un matelas en éponge (très sale) et une seule couverture alors que mes tortionnaires savaient que je souffrais du RAA (rhumatisme articulaire aigu). Mais dans ce genre d’endroit et avec des barbares pareils, l’humanisme est absent. C’est donc dans cette cellule, et dans ces conditions que j’ai passé les quelques moments de répit, entre les séances de torture, du 28 février au 5 mars 1992.

J’ai été transféré dans une autre cellule le jeudi 6 mars 1992, où on me donna deux couvertures. Mais là j’ai failli étouffer à plusieurs reprises, surtout le samedi 7, dimanche 8 et lundi 9 mars. Cette cellule ne possède pas de bouche d’aération.

J’ai finalement été consulté par le médecin dans une pièce à côté en compagnie duquel je suis resté près de deux heures avant que je ne me sente quelque peu mieux.
Ce n’est que le mardi 10 mars 1992, que je fus transféré à la prison militaire de Blida.
Mon état de santé étant toujours critique, au 18 mars 1992, je fus transporté de nouveau à l’hôpital de Aïn-Naâdja où je suis encore, à ce jour, sous surveillance médicale. Mon état de santé n’est pas très encourageant. Je pense à ma famille.
Je suis triste pour mon pays.

Ceci est mon témoignage. Il est modeste. Mais j’espère qu’il va contribuer à faire un jour cesser la barbarie que j’ai moi-même subie dans ma chair et mon âme.


Simozrag Mohamed Yacine, 1993

Il est né le 19 janvier 1971. Il a été exécuté dans le carnage de Serkadji, en toute impunité et sans qu’il ne soit donné aucune suite judiciaire à la plainte déposée par ses avocats depuis le 20 mars 1995 et rappelée à plusieurs reprises, l’autorité judiciaire faisant la sourde oreille. À noter que lors du procès de Serkadji, le directeur de cette prison, entendu comme témoin a été incapable de donner la moindre explication au sujet de l’assassinat de Mohamed Yacine. La police judiciaire scientifique (identité judiciaire) n’a même pas fait figurer sur son rapport technique le nom de cette victime expiatoire.

Mohamed Yacine n’a pas cessé avant sa mort brutale, d’être soumis à une torture féroce, tant par les policiers qui l’avaient enlevé de chez lui que par ses geôliers. Ils n’ont pas été inquiétés à ce jour, malgré plusieurs plaintes de ses avocats contre les directeurs de prison d’El-Harrach et de Serkadji. Il a été arrêté le 5 août 1993 par les services de police et soumis une première fois à un traitement inhumain entraînant des séquelles corporelles graves : détérioration sensible de la vue et de l’audition, fractures de côtes, brûlures de peau à la cigarette, etc. Ces sévices ont nécessité une demande d’expertise médicale de ses avocats. Incarcéré à la prison d’El-Harrach, il sera de nouveau soumis à des actes de torture, coups et blessures avec arme blanche. Une plainte fut dûment déposée auprès du procureur de la République près le tribunal d’El-Harrach (restée sans suite).

Le 9 octobre 1994, il a été extrait de sa cellule de la prison d’El-Harrach et jeté dans la malle arrière d’un véhicule de tourisme Daewoo puis conduit au commissariat central où il a été sauvagement torturé par des policiers : chiffon, gégène, coups de bâton sur toutes les parties du corps, etc.. Ces sévices ont duré toute une journée. Il a ensuite été transféré à la prison de Serkadji et placé dans une cellule de deux mètres sur trois, contenant sept autres détenus avec une couverture pour deux détenus. Il y faisait très froid. On lui retira ses « baskets » (arbitrairement confisquées) et on l’y laissa pieds nus à même le sol très froid. Il y restera deux mois. Il a été contraint de signer des PV les yeux bandés. Mohamed Yacine est le fils d’Ahmed Simozrag, avocat placé en résidence surveillée au Burkina Faso, à la demande des autorités françaises.



Slimani Abdelkader, Mohamed et Redha, 1992

Le 19 novembre 1992 des forces importantes de gendarmes et de Nindjas ont investi notre maison située à Ain El Hadjar, Fouka, Wilaya de Tipaza.
Ils ont fouillé la maison de fond en comble sans rien trouver.
Selon eux un groupe armé était caché chez nous, ce qui est totalement faux. Ils ont continué à fouiller en proférant des menaces et des insultes à l’encontre de tout le monde sans distinction d’âge ni de sexe.

Nous avons été emmenés mes enfants et moi les yeux bandés vers une destination inconnue.
Ils n’ont cessé d’affirmer que des informations leur parvenaient selon lesquelles des gens du MIA (Mouvement islamique armé) étaient cachés chez moi.
Un des gendarmes me mit le canon de son pistolet sur la tempe, en sommant mes enfants de parler sinon il m’achèverait.

Nous sommes restés 56 jours dans différents centres de tortures (Centre de torture de Châteauneuf, Commissariat de police de Koléa), avant de passer devant la justice.

La torture que nous avons subie consistait à :
– Des brûlures du corps avec des cigarettes.
– Asphyxiés à l’aide de chiffon introduit dans la bouche avec violence, puis versement d’eau souillée tout en maintenant le nez bouché (cette opération s’est répétée plusieurs fois).
– Coups de bâtons sur les parties génitales et à plusieurs reprises. Uriner fut une souffrance, tant les brûlures et douleurs étaient fortes.
– Fouettés à l’aide de ceintures militaires, pieds et mains menottés.
– Trempés entièrement nus dans de l’eau glacée pendant plusieurs heures et durant la nuit.
– Maintenus en état d’insomnie par des réveils en sursauts répétés.
– Ils ont fait asseoir le jeune Rédha sur une bouteille, chose qui l’empêcha de marcher et de s’asseoir pendant plusieurs jours.
– Il a fait l’objet de sodomies par quatre tortionnaires.
– Nous fûmes suspendus par les pieds avec des menottes pendant de longs moments, en recevant des coups.
– Jetés dans une cellule nus pendant un mois.
– Ils ont voulu faire signer Rédha de force un P.V., et devant son refus de signer ce P.V., ils ont menacé de tuer son père d’une balle dans la tête, et il fut donc obligé de signer.
– Notre maison fut détruite à la dynamite, les enfants, les filles et les belles filles sont éparpillées dans les maisons des voisins et des proches.
Famille Slimani, détenue à la prison d’El-Harrach,
Mohamed (le père), écrou n° 65469.
Rédha (fils), écrou n° 65470.
Abdelkader (fils), père de 6 enfants.
Mohamed (fils).



Slimani Mustapha, 1992

Torturé pendant dix jours.
– Frappé à la tête avec la crosse d’une « Kalachnikov ».
– Poignardé aux lèvres (même la langue à été touchée), à l’épaule droite, à la cuisse droite, et la jambe gauche.
– À reçu du gaz lacrymogène en plein visage, ses yeux ont été durement atteints, il ne distinguait absolument rien et finit par s’évanouir.
– Frappé plusieurs fois à coups de pieds au visage, il eut du mal à manger par la suite.
– Torse nu, il a été fouetté sur toute cette partie du corps.
– Suspendu à un mur par une corde durant un jour entier.
– Enchaîné, il a subi la torture du chiffon imbibé d’eau savonneuse, celle de la table, et de la chaise (ligoté à une chaise, ensuite ils la font basculer de telle sorte qu’il tombe sur son visage, cette opération se répète plusieurs fois).
– Torturé à l’électricité.
– Brûlé au visage et aux doigts à la cigarette.
– Menacé de mort pendant toute la durée de « l’interrogatoire », ils lui disaient : « Nous allons te tuer et dire que tu as essayé de t’enfuir. »
– Il fut obligé de signer le P.V. avec un pistolet pointé sur sa tête.
17 mai 1992.


Soudani Brahim, 2002

Je suis commerçant de Guelma. Quelques jours avant mon retour en Algérie et venant de Syrie, j’avais acheté des marchandises (vêtements pour femmes et enfants et robes pour mariées) que j’avais envoyées en Libye.

Le 1er septembre 2002 je suis rentré en Algérie pour passer quelques jours et rendre visite à ma famille et à mes amis. Puis j’ai rejoin la Libye par voie terrestre pour récupérer ma marchandise laissée là-bas et la ramener en Algérie afin de la vendre.
J’avais un ami en Syrie, commerçant grossiste qui m’avait envoyé également de la marchandise et qui m’avait appelé au téléphone pour me demander d’aller la réceptionner en Libye. C’est ce que j’ai fait.

De retour chez moi, le 21 décembre 2002, à 13 h 30, j’étais attablé dans un café quand soudain quatre hommes armés firent irruption dans le local et fermèrent les portes du café. L’un d’eux se mit à insulter les clients en nous menaçant avec son arme et exigea de nous de présenter nos pièces d’identité. Son collègue se mit alors à ramasser les cartes d’identité. Deux des hommes armés s’approchèrent de moi en pointant leurs armes sur ma tête et me demandèrent si j’étais Soudani Brahim. J’ai répondu par l’affirmative. L’un d’eux se mit à m’insulter et à me frapper. Il me menotta et me mit une cagoule sur la tête. Ils me jetèrent dans leur voiture. Une fois sortis de la ville, ils s’arrêtèrent, me sortirent de l’arrière de la voiture pour me mettre dans la malle. L’un de mes ravisseurs a appelé son supérieur avec son téléphone portable pour lui dire : « Mission accomplie, chef ! »

La voiture a pris alors une direction inconnue et roula plus d’une heure et demie. Puis elle s’arrêta. Je me suis retrouvé dans une grande cour où des militaires en tenue m’ont fait rentrer dans un bureau. Un homme âgé, en tenue militaire est alors venu et m’a dit : « Tu es Soudani Brahim ? » J’ai répondu par l’affirmative. Il me dit : « Ton dossier est chez nous. » Il sortit du tiroir des feuilles et me demanda d’apposer mes empreintes digitales. J’étais très fatigué et je tremblais de peur. Il alluma son ordinateur et se mit à charger les données figurant sur les feuilles.

Ils m’enlevèrent ma montre, ma bague, ma chaîne et mon argent, ils me donnèrent une vieille tenue militaire à mettre. Je fus alors enfermé dans une cellule où il y avait une bouteille d’eau, un bout de pain et quelques olives. J’ai alors dormi. Le matin, on m’emmena dans un bureau où j’ai trouvé un homme qui présenta comme étant le commandant de la caserne. Il me dit que je me trouvais à Constantine, qu’il avait pris contact avec Alger pour venir me réceptionner et que l’équipe était en route pour m’emmener vers la capitale. Je ferais, selon lui, l’objet d’une enquête sur des « faits graves me concernant ».

Après quelques heures d’attente et de grande inquiétude, arriva une voiture blindée de type 405 appartenant à une banque avec quatre hommes armés. Ces derniers me mirent les menottes, me sortirent du bâtiment et me jetèrent dans le coffre de la voiture, là où d’habitude on enfermait les fonds. Puis la voiture démarra et roula durant plusieurs heures. J’étais très à l’étroit dans le coffre et il y avait une très forte odeur d’essence. Il faisait nuit quand nous sommes arrivés à destination à Alger. On me sortit du coffre et me mit une cagoule avant de me faire rentrer dans un bureau. On m’enleva alors ma cagoule, les menottes et les chaussures pour m’enfermer dans une cellule. Un des gardiens me jeta une vieille couverture puante.

Le matin suivant, on m’emmena dans une salle où il y avait une longue planche, sous forme de lit munie de nombreuses sangles, de nombreux fils électriques, un grand bassin rempli d’eau et des tuyaux de gaz. Les tortionnaires m’allongèrent sur la planche et commencèrent à m’interroger. J’ai répondu à toutes leurs questions mais l’un d’eux me dit que je mentais et se mit à me frapper aux pieds avec ses rangers. Je perdis connaissance. Ils me ramenèrent alors à ma cellule.

Le lendemain, durant la soirée, ils m’emmenèrent de nouveau dans la salle de torture, m’allongèrent sur la planche et m’attachèrent avec les sangles. Je criais de toutes mes forces et je leur jurais que j’avais tout dit et rien caché. Mais sans résultats. Mes tortionnaires étaient en état d’ébriété. L’un d’eux avait dans sa main une petite bouteille de vin. Ils me mirent dans la bouche un chiffon et me pincèrent le nez. D’autres se mirent à verser dans ma bouche de l’eau. J’étais asphyxié. J’avalais de l’eau de partout. Mon ventre était gonflé d’eau. Ils me dirent que si je voulais parler je n’avais qu’à lever mon index. Puis ils arrêtèrent leurs supplices. J’ai alors tout vomi. Je me suis évanoui. Mes tortionnaires me transportèrent dans ma cellule.

Trois jours plus tard, on me sortit de nuit de ma cellule, sous les insultes et les coups avec un tuyau de gaz pour m’emmener dans la salle de torture. Ils m’interrogèrent alors sur un sujet qui n’avait rien à voir avec les motifs de mon arrestation. Ils m’accusaient alors d’appartenir à des groupes terroristes et ils me citeront des noms de personnes que je ne connaissais pas. J’ai nié ces nouvelles accusations sans fondements. Les méthodes de tortures devenaient de plus en plus atroces.

Dans la nuit du 1er janvier 2003, ils m’allongèrent comme d’habitude sur la planche et m’attachèrent avec les sangles. Ils me placèrent des fils électriques sur mon corps, reliés à un petit appareil. Des décharges électriques traversaient mon corps. Je criais de toutes mes forces. Mon corps tremblait et je sentais mes muscles se déchirer à l’intérieur. Du sang coulait de la bouche et du nez. Devant mon état, l’un des tortionnaires s’affola, m’enleva les fils électriques et détacha les sangles. Un autre courrait dans le couloir pour chercher le médecin. Puis j’ai perdu connaissance. Je ne sentais plus mon corps.

Le lendemain, je me suis retrouvé dans un lit d’hôpital, dans une salle propre avec un médecin et son assistant à mon chevet. Dans mon nez il y avait un tuyau d’oxygène. Le médecin mit sa main sur mon front et souriant m’a dit : « Quel est ton nom ? ». Puis il dit à son assistant que mon état s’améliorait. S’adressant à moi, il me dit : « Tu es sauvé, ils t’ont ramené hier soir dans un mauvais état. Tu es maintenant dans un hôpital militaire et nous avons procédé à l’ablation de ton appendice, avant qu’il n’éclate dans ton abdomen. Ton état s’améliore » (!!).

Je suis resté dix jours à l’hôpital, puis j’ai été transféré à la caserne où je suis resté quinze jours à l’infirmerie.

Le 28 janvier 2003, je fus présenté au tribunal Abane Ramdane d’Alger. Les tortionnaires me menacèrent que si je revenais sur mes déclarations devant le magistrat, ils me ramèneraient à la caserne pour reprendre la torture.
J’ai résisté puis j’ai tout dit au juge d’instruction sur ce que j’avais subi comme supplices. Mais j’avais franchement peur à ma sortie du bureau du magistrat. Ce dernier m’annonça mon incarcération. J’ai remercié Dieu d’être sorti sain et sauf de leurs griffes.

Soudani Brahim
Prison de Serkadji.
Juin 2003.


Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages
O R
Ouandjela Abderrahmane, 1994

Recruté au sein de la sûreté nationale au mois de septembre 1987, après un stage un stage à l’école supérieure de police et à l’institut national des finances de Koléa, je fus nommé officier de police, vérificateur-comptable.
Je fus dans un premier temps affecté à la sûreté de wilaya de Blida puis à l’école supérieure de police comme économe. Au mois d’avril 1993, je fus muté à la sûreté de Daïra d’El-Affroun et plus précisément à la section judiciaire, sous la responsabilité de M. Daci Nacereddine qui deviendra chef de la sûreté de Daïra.

En mars 1994, M. Daci, alors commissaire m’ordonna de réaliser des arrestations au niveau de la population d’El-Affroun avec mes collègues et d’organiser des embuscades, chose que j’ai refusée catégoriquement, ne pouvant arrêter arbitrairement de jeunes citoyens et encore moins tuer des gens. J’ai alors demandé mon congé annuel que j’ai obtenu le 6 avril 1994. Je suis parti au Maroc, à Casablanca plus précisément où je me suis rapproché du bureau du Haut Commissariat aux Réfugiés, là, j’ai déposé un dossier pour obtenir le statut de réfugié politique. Malheureusement, quelque temps après, je fus interpellé par la police marocaine à Rabat et on m’a prié de quitter immédiatement le Maroc, m’expliquant que du fait de ma fonction de policier mon dossier de réfugié fut rejeté par le H.C.R.

Je suis retourné au pays et j’ai repris mon travail à l’expiration de mon congé. Après 15 jours d’exercice, je décidais de remettre mon arme et ma carte professionnelle en refusant de travailler au sein de la sûreté nationale. Le commissaire m’a entendu sur P.V. et j’ai quitté le siège de la sûreté de Daïra. Je suis allé chez ma mère à Tlemcen durant quelque temps puis je revins à ma ville El-Affroun où je fus convoqué au commissariat où on me notifia mon licenciement et ce, en juillet 1994. Vers le 20 du même mois alors que je me préparais à vendre ma maison pour aller chez ma mère à Tlemcen et y vivre paisiblement, des ex-collègues de la sûreté de Daïra m’arrêtèrent à mon domicile, vers 13 heures.

Après un interrogatoire, je fus fouetté à l’aide d’un fil électrique sur diverses parties du corps et notamment sur le dos. On me jeta alors dans une cellule, ligoté durant 48 heures, sans manger ni boire.

Après cela, des éléments de la brigade de répression et du banditisme (BRB) de Blida, sont arrivés et m’ont jeté dans la malle. Je fus transféré sur Blida.
Je fus emmené immédiatement, menottes aux poings dans une salle située au 1er étage de la police judiciaire. Le commissaire, nommé Tigha Mohamed, ordonna à ses hommes de me faire subir l’épreuve du chiffon. Ils me placèrent un chiffon sur le visage et versèrent de l’eau dans ma bouche après l’obstruction de mon nez. Je ne pouvais pas bouger, étant ligoté des mains et des pieds. Quand mon ventre se remplit d’eau au point de vouloir éclater, deux agents et le commissaire se mirent à appuyer dessus avec leurs pieds. J’étais totalement asphyxié par le reflux d’eau venant de l’estomac puis je m’évanouis. À mon réveil, j’étais complètement nu et trempé, assis face au commissaire. Ils m’ont suggéré de tout « avouer » mais je répondis : « au sujet de quoi ? ». Ils me citèrent de nombreux noms et affaires dont j’ignorais tout.

On me ramena, devant mon étonnement, à la salle de torture. Mes poignets saignaient du fait de la traction sur les menottes. Du sang coulait de mes jambes. Malgré mon état, les policiers et ex-collègues répétèrent le même supplice du chiffon. Je voyais la mort devant moi. L’un des agents m’assena un violent coup de poing aux parties génitales. Je m’évanouis de douleurs, c’était atroce. Ils me crachaient sur le visage et me déversaient un flot d’insultes et d’insanités de voyous. Un autre coup de pied à la bouche me fit tomber deux dents du maxillaire supérieur.
Après 12 jours de supplices à Blida je fus transféré à l’Ecole de Châteauneuf où j’ai connu à nouveau la torture avec l’électricité.
Mon seul crime était d’avoir quitté la police. Tout un scénario fut monté contre moi et ils m’ont obligé de signer le P.V., les yeux bandés, sans prendre connaissance de son contenu et sous la menace d’être « exécuté sur le champ ». Je fus présenté devant le juge de la cour spéciale d’Alger le 16 août 1994 et incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Prison d’El-Harrach, le 2 septembre 1994
M. Ouandjela Abderrahmane
Ex-officier de police


Ouarti Mohamed, 1993

C’était le 11 avril 1993. Je bricolais dans notre camion, par un après-midi de printemps ensoleillé. Subitement, des véhicules de gendarmerie surgirent et encerclèrent les lieux. Deux gendarmes, doigt sur la gâchette, s’approchèrent de moi, menaçants, pour vérifier mon identité. L’un d’eux me donna brutalement un coup violent avec la crosse de son arme sur la tête, me faisant tomber à terre. Puis ils me mirent les menottes. D’autres gendarmes perquisitionnaient la maison de mes parents, à la « recherche d’armes ».

On m’embarqua alors à la brigade de gendarmerie de Bab Ezzouar et je fus immédiatement introduit dans une grande salle où m’attendait un groupe de gendarmes, sans cagoules. Cette salle était sombre et il y avait tout un matériel posé sur des tables et accroché aux murs. On se croirait dans un atelier de mécanicien.
La question qui m’était posée avec insistance était : « Qui a tué Karima Belhadj ? » Cette dernière (que Dieu ait son âme) a été tuée quelques jours auparavant par des inconnus aux Eucalyptus.

Ce supplice dura deux jours sans interruption. On utilisa la technique du chiffon avec de l’eau sale des W.C. On utilisa également un appareil qui ressemblait à un poste transistor relié à des fiches qu’on m’a placées sur les lobes d’oreilles et sur le sexe. J’étais au préalable immobilisé sur un banc et ficelé par du fil d’acier.
Sous cette contrainte infernale, « j’avouais » tout. Je leur disais que j’étais l’auteur non seulement de l’assassinat de Karima Belhadj mais aussi de cinq policiers et ce, pour que le supplice cesse.

Au troisième jour, après mes « aveux » on me mit dans une autre salle, où il y avait une longue table rectangulaire, aux murs propres non tachés de sang comme la première. Un gendarme m’arrangea mes habits et boutonna ma chemise. Un capitaine, long et maigre, chauve, ayant un accent de l’Est algérien me présenta une feuille écrite en arabe et me demanda de lire chaque paragraphe après chaque question et à haute voix. J’exécutais sans broncher de peur que le supplice reprenne. Il se mit à me poser des questions et je répondais en lisant ce qui était écrit sur les feuilles. Un autre officier me filmait avec une caméra. Les réponses écrites reprenaient mes « aveux » extorqués sous la torture durant deux jours. et allant dans le sens des voeux de l’officier. Il ajouta sur la feuille, en plus des « aveux », que j’avais également participé au hold-up de la poste, de la société algérienne des assurances et du bureau des impôts des Eucalyptus (?!!).

Je lisais machinalement tout ce qui était écrit, alors qu’un capitaine continuait à me filmer. Tout un scénario avait été préparé par les services de sécurité, et dont j’étais le « héros » malgré moi. Il y avait un jeune citoyen qui ne devait pas avoir plus de 16 ans à côté de moi et que je ne connaissais pas, qui tremblait constamment et pleurait sans arrêt. À lui aussi on imposa un scénario préfabriqué de toutes pièces. Il « avoua » avoir fait le gué à l’arrivée de la victime et que des « terroristes » lui aurait donné 300 dinars (?!). Des histoires à dormir debout. Ces gens étaient près à tout faire. À ce moment, je compris le drame de l’Algérie !

J’ai su, bien après, que j’avais fait des « aveux » télévisés au journal de 20 heures où je reconnaissais avoir participé à l’assassinat de Karima Belhadj, de cinq policiers et d’ avoir dévalisé la poste, les assurances et les impôts des Eucalyptus ! Rien que cela !
Au cinquième jour, des parachutistes sont venus m’emmener de Bab Ezzouar, les yeux bandés vers un lieu de détention inconnu.

Chez eux également, des méthodes sauvages et bestiales furent utilisées comme moyens de torture. En plus de la classique technique du chiffon, on m’appliqua sur mon thorax et mon dos, un fer à souder. Je hurlais de douleurs. J’avais tout le thorax et le dos qui brûlaient. On me mit à plat ventre, en me ceinturant et en m’attachant, et on appliqua le fer à souder sur mon anus. Je sautais malgré les solides attaches. Je sentais des craquements au niveau des os. C’était horrible et atroce. Je les suppliais d’arrêter, leur promettant de dire tout ce que je savais. Je donnais les noms de tous mes parents, mes amis et voisins…
Ces brûlures me faisaient atrocement mal, je ne pouvais plus marcher ni faire mes besoins naturels.

Puis on m’enferma dans une chambre froide, une sorte de congélateur, comme ce que l’on voit chez les bouchers. Je suis resté à l’intérieur, tout nu, la porte verrouillée, pendant près d’une demi-heure environ, je n’avais plus en réalité de notion de temps.

Devant ces supplices, j’étais obligé de dénoncer arbitrairement un voisin qui n’était pas concerné, que Dieu me pardonne. Je leur avais dit que son domicile servait de cache aux « terroristes ». Les parachutistes attaquèrent le domicile de ce malheureux voisin avec des grenades lacrymogènes et terrorisèrent toute sa famille. Ils ne trouvèrent finalement rien chez lui.
J’ai séjourné quinze jours chez les parachutistes. Je n’ai jamais pu localiser le lieu. J’étais isolé 24 heures sur 24, et enchaîné. Seul un morceau de pain rassis m’était jeté de temps à autre.
Puis je fus transféré un bon matin vers Châteauneuf. La torture commença dès mon arrivée. Après les coups de pieds et de poings… d’accueil, je fus jeté dans un W.C. étroit et attaché par une menotte à mon poignet droit sur une barre métallique située au plafond. Je suis resté accroché par la menotte pendant 12 jours, sans boire ni manger. Je faisais mes besoins sur moi, car je ne pouvais pas bouger, « pendu » ainsi par mon poignet. C’était atroce, indescriptible. Je sentais au début des fourmillements et des douleurs terribles à ma main droite comprimée par la menotte. Au bout de quelques heures je voyais ma main gonfler et devenir cyanosée. Puis, au bout de quelque temps je ne la sentais plus, elle était engourdie. Ce supplice de la traction par la menotte dura douze (12) jours. Au septième jour, je commençais à m’évanouir de plus en plus souvent du fait de l’absence d’alimentation.

J’étais comme un fou, j’essayais de crier mais en vain, je n’avais plus de force. Des gouttelettes de sang et de pus coulaient de mon poignet strangulé par la menotte accrochée au plafond.
Au douzième jour, on se rappela de moi et on vint me détacher. Je ne sentais plus ma main qui était totalement engourdie et paralysée, bleuâtre. Les doigts, rétractés, ne pouvaient plus s’étendre.
Pendant trois jours on m’appliqua à nouveau la technique du chiffon et des flagellations avec un fil d’acier.

Je fus à nouveau transféré vers un lieu inconnu, les yeux bandés. Je devinais seulement qu’il s’agissait d’un commissariat. Il m’était impossible de situer le lieu. J’ai séjourné trois jours puis à nouveau je fus transféré, les yeux toujours bandés, vers un autre lieu. C’était selon les dires d’un gardien des lieux, et qui avait un peu de miséricorde dans son coeur, une caserne de la Sécurité Militaire. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à ce gardien inconnu qui, voyant mon état de délabrement, m’a pris en sympathie et m’a réconforté moralement.
Je suis resté près de deux mois chez eux. Je mangeais correctement. On me donnait même du café, le matin, dans une pièce où il y avait un lit.

Une seule fois, j’ai été mis en présence d’un officier qui était très respectueux, qui s’enquerra de mon état de santé et qui m’interrogea non pas sur les accusations auxquelles je m’attendais mais sur les techniques de torture que j’avais subies. J’étais étonné de cette gentillesse et de cet égard. S’agissait-il d’une action psychologique ou était-il sincère ? Dieu seul le sait.
Il faut reconnaître que durant les deux mois passés dans ce dernier lieu secret qui paraîtrait être le siège de la Sécurité Militaire selon le geôlier, à aucun moment je ne fus brutalisé ni encore moins torturé. Dieu en est témoin.

Je fus ensuite et à nouveau transféré à Châteauneuf où, cette fois-ci on me mit avec d’autres détenus et ce, pendant trois mois.
Le 11 décembre, je fus emmené, dans un véhicule et jeté dans une forêt aux environs de Ben-Aknoun où je fus lâché dans la nature vers 15 heures. Je ne savais plus où j’étais, totalement désorienté.
À aucun moment, je ne fus présenté à un juge. Du mois d’avril au mois de décembre, je vadrouillais d’une brigade de gendarmerie à une caserne de parachutistes, sans oublier la sinistre école de Châteauneuf, le local de la sécurité militaire et le commissariat.
Pourquoi ne pas me traduire en justice alors que j’avais « avoué » devant le peuple à travers la télévision avoir participé à l’assassinat de Karima Belhadj, de cinq policiers, et avoir dévalisé trois institutions ?

On préféra m’handicaper pour le restant de mes jours avec une main droite totalement paralysée.
A ma libération des médecins m’ont dit que j’avais un syndrome de Volkman sévère avec paralysie médio-cubitale. Je dois subir une intervention chirurgicale mais le chirurgien reste sceptique quant à la récupération fonctionnelle.

Témoignage recueilli le 10 janvier à l’hôpital El-Harrach
Ouarti Mohamed


Frères Rahmani M’Hand, Mohamed, Ramdane et Samir, 1993

Nous, frères Rahmani, M’hand, marié, 4 enfants, mécanicien de profession ; Mohamed, employé, marié, 2 enfants ; Samir, célibataire, étudiant en technologie, et Ramdane, célibataire, avons été arrêtés à notre domicile à Kouba, le 7 novembre 1993 à 1 heure du matin par les « nindjas ». Après avoir défoncé la porte, ils ont occupé la maison, fouillant partout, mettant les affaires sens dessus dessous. M’hand a été frappé et brutalisé. L’un des « nindjas » lui a mis la baïonnette de sa kalachnikov sur le cou et lui a dit : « où est la mitrailleuse » (???). Il a répondu qu’il n’avait rien. On le fouilla et on retira de ses habits qu’il avait mis à la hâte 4 500 dinars qu’ils ne lui ont plus restitués. Il dit au policier qui lui prit l’argent qu’il n’avait pas laissé un sou à la maison, il reçut comme réponse un coup de poing à la figure. On nous fouilla à notre tour et on nous jeta à plat ventre dans un fourgon de type Peugeot J5. On resta dans cette position durant tout le trajet, sous les insultes, les grossièretés et les blasphèmes des « nindjas ». On nous emmena à la sinistre école supérieure de police de Châteauneuf (El Biar) et on nous jeta dans des cachots. Au quatrième jour commença le supplice de la torture.

Témoignage de Rahmani M’hand :
J’ai été bastonné, puis je subis l’épreuve du chiffon. Des coups pleuvaient de toutes parts, certains me brûlaient avec des cigarettes. On m’appliqua un appareil électrique qui envoyait des décharges sur tout le corps. Les fils étaient posés sur les parties sensibles et cela à plusieurs reprises, si bien qu’aujourd’hui, après plus de 2 mois, je constate que j’ai un handicap sexuel (pas d’érection).

Au cours de l’interrogatoire, ils m’ont parlé de personnes que je ne connaissais pas. Ils m’ont accusé de les avoir hébergées, j’ai reconnu les faits, étant arrivé au bout de mes forces, sous l’emprise de la torture horrible.
Je « reconnaissais » également avoir remis un fusil-mitrailleur à Aït Bellouk. Ils voulaient par tous les moyens entendre cela. J’ai fini par leur « avouer » ce qu’ils voulaient. Je ne pouvais plus tenir. J’étais dans un état second sous l’effet de la torture.

On me dressa un procès-verbal que j’ai signé sous la menace et les yeux bandés. Malgré mes « aveux » et la signature du P.V. « reconnaissant » les faits, on me tortura à nouveau. Ils voulaient que je reconnaisse être en possession d’un lance-roquette RPG afin de réaliser un attentat aux Anassers (??). Après plusieurs heures de tortures, on me jeta dans ma cellule.
Nous avons été gardés un mois, ensuite nous fûmes transférés au commissariat central où nous sommes également restés près d’un mois, pour être ensuite présentés devant le juge d’instruction le 10 janvier 1994.

Mes trois frères n’ont pas été inquiétés durant la garde à vue.
Je précise qu’au commissariat central j’ai signé un autre PV dont j’ignore le contenu. La garde à vue a duré 65 jours.



Rahouma Abdeslam, 1995

Né le 18 mai 1971, commerçant, demeurant rue Debbih Chérif, Alger.
Le 31 juillet 1995, à 4 heures du matin, suite à une opération de ratissage dans la Casbah, des militaires se sont présentés à mon domicile. Après avoir vérifié mon identité, ils m’ont demandé de les suivre. Ils m’ont mis un sac sur la tête et le visage pour ne pas reconnaître le lieu de destination. Puis ils revinrent à la maison et arrêtèrent mon frère Rahouma Abdelali né le 18 septembre 1974. On lui banda les yeux.

Ils nous ont embarqués dans un fourgon de type J5. Après une quinzaine de minutes, ils nous firent descendre dans un lieu que nous n’avons pas pu localiser en raison du bandage des yeux et du sac mis sur mon visage. Quelqu’un m’a alors enfermé dans une cellule en me disant qu’il allait revenir pour m’ôter le sac sur le visage. Effectivement, quelques minutes plus tard, il revint et m’enleva le sac. Il portait une tenue noire et était cagoulé. Il me donna un violent coup de poing en me demandant mon nom et celui de mes parents puis s’en alla en refermant la porte de la cellule.

À 8 heures du matin, se présentèrent deux individus cagoulés devant ma cellule qui me donnèrent des coups de pieds puis me mirent une cagoule. Ils m’emmenèrent dans une grande salle où se trouvaient un bureau métallique et des hommes en tenue noire et cagoulés. Un individu assis derrière le bureau me demanda mon nom, mon adresse et ma profession. Il m’interrogea sur les gens que je connaissais à la mosquée. Après un moment de silence, les hommes cagoulés autour de moi se mirent à me tabasser à coups de poings et coups de pieds de manière sauvage. Je fus à nouveau enfermé dans ma cellule. Quinze minutes plus tard, ils me transférèrent vers une autre cellule peinte en noir et dont les murs étaient tachés de sang. Il y avait une chaise en bois et tout autour quatorze individus en tenue noire et cagoulés. Certains avaient de gros bâtons en bois. L’un d’eux me jeta à terre et les autres se mirent à me bastonner sans répit et avec toutes leurs forces et ce, durant près de trente minutes. L’un des bâtons se cassa sur mon dos. Ils essayèrent de me relever mais je retombais lourdement, ne pouvant me tenir debout. « Allons poursuivons notre travail » dit l’un de mes tortionnaires. « Non, répondit l’autre, emmenez-le dans sa cellule, nous continuerons le travail dans quelques instants mais avec d’autres techniques. »

Quinze minutes environ après, deux de mes tortionnaires vinrent à nouveau me chercher dans ma cellule pour m’emmener dans une autre salle. Ils me mirent les menottes et m’allongèrent sur une table en ciment. Ils placèrent des menottes à mes chevilles et m’attachèrent ensuite avec un câble, au niveau des jambes, des cuisses et du tronc. L’un des tortionnaires m’arrosa avec un tuyau d’eau puis m’introduisit ce tuyau dans la bouche en me demandant de boire l’eau. Un autre se mit à me tabasser avec son gros bâton en bois puis m’écrasa ma poitrine et mon ventre avec son pied pour que je rejette l’eau ingurgitée de force. J’étouffais. Je vomissais l’eau.
Puis vint la séance d’électricité. Ils me placèrent des pinces sur les lobes d’oreilles et mirent en marche l’appareil électrique.

Aux environs de 12 heures ils m’enfermèrent à nouveau dans ma cellule.
À 13 heures, deux individus entrèrent dans la cellule et me frappèrent à coups de poings et de pieds.
Ces tortures auront duré sept jours.

Le 7 septembre 1995, soit après 37 jours de séquestration, l’un des tortionnaires me demanda de sortir de ma cellule. Au moment où je sortais, il me frappa violemment au visage. Il m’emmena à la sortie du lieu où j’étais séquestré. Il était 22 heures. Devant le portail de sortie, j’ai trouvé une dizaine d’hommes en tenue noire et portant des lunettes noires en pleine nuit. L’un d’eux s’approcha de moi et me demanda ma filiation avec tous les détails. Il demanda à un autre de me ramener à la cellule et de me chercher des habits et des souliers. Il m’emmena alors dans une grande salle où se trouvaient des vêtements et des souliers. Il s’agissait de vêtements de citoyens qui étaient passés par ce lieu de séquestration et de torture. Après avoir mis des habits, il m’emmena dans la cour où m’attendaient deux voitures banalisées de type Mazda 626 et Golf. Ils attachèrent mes poignets avec un câble et me jetèrent à l’arrière de la voiture pour prendre une direction inconnue. Nous sommes passés près du Palais du gouvernement, puis la voiture prit la direction de Soustara. Ils m’enlevèrent mes attaches aux poignets et me demandèrent de partir sans me retourner, sinon ils allaient m’exécuter. Je descendis la ruelle et j’ai entendu au loin des coups de feu. Ainsi j’ai échappé à la mort. Mais je ne connais à ce jour le sort de mon frère Abdelali, arrêté en même temps que moi et porté disparu.

Janvier 2003



Raït Slimane, 1992

Je, soussigné, dénonce les pratiques scandaleuses de ceux qui oppriment les enfants libres de l’Algérie sous couvert de la loi et au nom de la défense des libertés, des droits et de la sécurité des citoyens. Je m’adresse à tous ceux qui vivent sur cette noble terre d’Algérie pour défendre les droits des citoyens à la liberté et à la dignité.
Moi, Rait Slimane, né en 1963, profession maçon, je menais avec mon épouse et mes trois enfants une vie paisible, jusqu’à la nuit du 18 février 1992.
Cette nuit-là nous avons découvert ma famille et moi le visage sombre de l’Algérie. En effet, les forces d’intervention de la gendarmerie ont investi sauvagement mon domicile, ils étaient plus de soixante. Ils ont semé la terreur parmi mes enfants et mon épouse, et m’ont frappé sous leurs yeux.

Après m’avoir immobilisé contre un mur, ils ont éventré et renversé tout sur leur passage, ils ont démoli l’armoire et cassé la vaisselle et se sont accaparés de sommes d’argent et de mes outils de travail, ainsi que quelques biens immobiliers.
Ils m’ont ensuite conduit au Centre de gendarmerie de Bab Ezzouar où commencèrent les pratiques bestiales envers moi et envers d’autres personnes qui s’y trouvaient.
Ils m’ont mis ensuite dans une cave spécialement aménagée pour la pratique de la torture. Il y régnait une température glaciale, je tremblais de froid et de peur.
Ils m’ont complètement dénudé, j’étais humilié et j’avais honte, je ne trouvais rien pour cacher ma nudité, de plus mon corps était glacé.

Je fus pendu par les mains à l’aide de menottes accrochées à une barre de fer horizontale.
Ils ont enroulé autour de mon corps un câble électrique en serrant très fort au point d’avoir cru que j’allais être dépecé.
Ces hommes de loi se sont ensuite acharnés à me brûler la barbe après avoir tenté de me l’arracher avec leurs « propres » mains.
Ils m’ont ensuite mis sur le visage un chiffon préalablement plongé dans de l’eau d’égoûts pendant une longue durée de manière à m’obliger à boire de cette eau et respirer l’odeur nauséabonde.
L’opération dura toute la nuit jusqu’à ce que je perde connaissance.
Ils se mirent ensuite à me battre à coups de bâtons sur tout le corps : visage, poitrine, ventre, cuisses, parties génitales, fesses…
Les agents tortionnaires se relayaient l’un après l’autre et je porte encore les traces des coups et des menottes.

À l’issue de la torture ils m’ont donné une veste et un slip et m’ont jeté dans une cellule contenant déjà douze personnes sans paillasse, ni couverture, ni eau.
On nous a même privés d’aller aux toilettes, ce qui obligea certains de faire leurs besoins devant tout le monde, dans la cellule.
J’ai passé dans cet endroit vingt-deux jours dans cet état et dans ces conditions.
Durant cette période ils nous ont préparé un PV d’inculpation et nous ont obligés à le signer.
Arrivés au tribunal militaire nous fûmes obligés, sous la menace de tortures, de ne pas changer les propos du PV.

Il reste à préciser que les gendarmes du groupement de Bab Ezzouar ont pratiqué la torture au vu et au su de leurs officiers, certains y ont même assisté.
Mais compte tenu des pratiques barbares déjà citées bon nombre de personnes torturées n’osent pas témoigner par peur de représailles sur leurs personnes ou sur des proches parents.

Rait Slimane
Lundi 22 mars 1992



Ramdani Rédha, 1993

Bachdjarah. 31 août 1993. J’étais chez moi avec mon ami Smaïl Kadi, quand ma mère rentra de Boufarik. Un quart d’heure après son retour, notre maison fut encerclée par des gendarmes et des policiers qui se mirent à frapper violemment à la porte. Au moment où j’allais ouvrir, je fus surpris par la présence de gendarmes devant moi. Ils avaient défoncé la porte. Ma mère me suivit et nous nous retrouvâmes entourés par des gens armés qui nous braquèrent le canon de leurs armes sur nos tempes. Ils m’ordonnèrent de me mettre à plat ventre, chose que je n’ai pas acceptée. On me sortit brutalement dehors en m’insultant et en me demandant si j’hébergeais un blessé à la maison. Je répondis qu’il n’y avait pas de blessé chez moi. Quand ils me jetèrent violemment sur le sol ils me demandèrent à nouveau qui était la personne cachée chez moi. Je répondis qu’il s’agissait d’un ami. « Est-il armé ? » me demanda l’un d’eux ? Non ! Répondis-je. Furieux, ils menacèrent de me tuer sur le champ. Leur chef ordonna à un gendarme de tirer sur moi s’il entendait des coups de feu.

Mon ami sortit pour éviter le pire, craignant le dynamitage de la maison. Ils nous jetèrent ma mère, mon ami et moi dans un fourgon type Peugeot J5, les poings liés.
On me demanda où se trouvait mon frère Samir ? Je leur répondis qu’il était au marché de Boudouaou. Ils jetèrent ma mère et mon ami dans des cellules du commissariat, et m’embarquèrent à la recherche de mon frère au marché. Il n’était pas au marché, et les policiers, furieux, me frappèrent de toutes leurs forces et me traitant de tous les noms. Alors que nous étions au marché à la recherche de Samir, ma mère fut agressée et bastonnée malgré son âge et les interventions chirurgicales qu’elle venait de subir. À notre retour je fus conduit dans une salle de torture. On m’ordonna de m’asseoir, on lia mes pieds à mes poings par-derrière et on passa un gros bâton pour me suspendre ainsi. Des coups pleuvaient de tous les côtés, tout en me demandant qui avait ramené mon ami Smaïl à la maison ? Je leur répondis qu’il était venu seul, comme d’habitude pour me tenir compagnie et discuter. On me plaça un morceau de chiffon mouillé sur le visage. Je n’arrivais plus à respirer et on commença à me verser de l’eau sale dans la bouche. On menaça de me tuer si je persistais à ne pas répondre « correctement » à leurs questions. Devant les affres et les souffrances de la torture que je subissais, je finis par leur « avouer » que c’était mon frère Samir qui avait ramené mon ami Smaïl. On m’interrogea ensuite sur des « terroristes » que je « connaîtrais ». Devant mes réponses négatives, je reçus une floppée de coups. On me menaça de me sodomiser si je continuais à nier les faits. L’un d’eux commença à toucher mon postérieur et l’autre voulut m’introduire un manche à balai dans l’anus. Le soir on me conduisit à mon quartier, Bachdjarah, pour leur montrer le domicile de Mohamed, un ami que j’avais dénoncé sous la torture, sans qu’il n’ait rien fait. Mohamed était absent de son domicile.

Les policiers se mirent alors à me rouer de coups. Je suis resté 16 jours au commissariat du quartier puis nous fûmes transférés, ma mère, mon ami et moi au commissariat central d’Alger. Là, nous sommes restés cinq jours sous les insultes et les menaces permanentes des policiers avant d’être incarcérés à la prison d’El-Harrach le 21 septembre 1993.

Ramdani Rédha et sa mère Boudjema Malika
Prison d’El-Harrach, octobre 1993



Rebaï Mohamed, 1995

Officier de police, in Lettre ouverte de M. Rebai à propos de l’affaire « Taiwan » au président de la République. 2000

Le 2 janvier 1995 vers onze heures et demi environ, et alors que je me trouvais dans mon bureau à la sûreté de Daïra de Bab-El-Oued, j’ai été convoqué par le chef de sûreté de Daïra, le colonel de police Alouani qui m’a demandé de rejoindre monsieur Tifaoui Smail, président du Conseil Populaire de la Ville d’Alger, afin que ce dernier me désigne des agents peintres pour restaurer le siège de la sûreté de Daïra.

Après avoir déjeuné et à 13 h 30 je me suis dirigé, seul, à bord d’un véhicule de service au bureau de monsieur Tifaoui Smail que j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer à deux reprises, au début de l’affaire Guendouzi Toufiq comme je l’ai écrit ci-dessus. Après quelques minutes seulement de mon arrivée à son bureau pénétra le colonel de police Bensaid Mohamed, chef de la section de police judiciaire au Service Central de répression du banditisme, accompagné de deux de ses éléments. J’avais déjà travaillé sous ses ordres lorsqu’il était chef du service de police judiciaire de la Wilaya à la sûreté de la Wilaya d’Alger.

Après échange des salutations d’usage, le colonel me demanda de l’accompagner au siège de son service de Châteauneuf pour, selon ses dires, l’aider à identifier un logement dont l’adresse, donnée par un terroriste détenu au service, se trouve aux environs de la Casbah. Je n’y voyais aucun inconvénient, étant un agent de sécurité dont le devoir est d’apporter sa contribution dans ces circonstances, d’autant plus qu’étant originaire de la Casbah, j’en connaissais les ruelles. J’avais d’ailleurs déjà aidé ce service à localiser des adresses communiquées par des personnes arrêtées pour terrorisme.

J’ai donc accompagné ce responsable à son bureau pour me retrouver entouré de plus de dix de ses éléments. Il me demanda de lui remettre mon arme, ce que je fis. Il me demanda ensuite de lui remettre mon portefeuille. Je m’exécutais. Il me dit alors : « Mes éléments veulent te questionner sur un sujet précis. » Puis il quitta la pièce.

Immédiatement après, les enquêteurs me posèrent cette question : « Ecoutes Rebai ! Quelle est ta relation avec le terrorisme ? » J’ai réagi en souriant, pour répondre : « Votre question me surprend, d’autant plus que plusieurs d’entre vous me connaissent très bien pour avoir participé avec la majorité d’entre vous à différentes opérations de lutte contre le terrorisme. » Ils me demandèrent alors de les accompagner au sous-sol dans lequel étaient situées les cellules et les salles de torture.

Là, je dus me déshabiller sur leur ordre ; ils me ligotèrent les mains derrière le dos et m’étalèrent sur un banc en ciment. Puis commença une série sophistiquée de torture.
En réalité, ce que j’ai subi comme torture, coups, insultes, diffamations et atteintes à ma dignité et à mon honneur n’est pas aussi important pour moi. Ce qui m’a gêné et consterné dans cette histoire c’est le fait que tous les tortionnaires qui ont exercé leurs violences sur ma personne à tour de rôle est que leur unique question et argument fut que l’officier de police Touadi Hachemi, le chef de brigade de la police des frontières du port d’Alger, aurait « tout reconnu » et que je devais avouer à mon tour de tous les faits. Je répondais que je ne comprenais absolument pas ce qu’ils voulaient dire par là, et pourquoi ne pas me confronter à cet officier sur les faits qui lui seraient reprochés.

Tout au long des cinquante-six jours de garde à vue, passés dans les cellules de la Brigade de Répression du Banditisme de Châteauneuf, sous la violence de toutes les formes de la torture que les tortionnaires s’ingéniaient à découvrir, puisque j’ai subi des fractures du bras et de quelques côtes — en plus de nombreuses déchirures musculaires de la poitrine et du dos — je fus à chaque fois délaissé dans la cellule sans soins. On s’imagine dans ces conditions que je ne pouvais me préoccuper de mon hygiène ou de mon alimentation surtout que les responsables du service ont donné l’ordre aux gardiens de s’abstenir de m’aider en quoi que ce soit, ni même de me parler.

Dans la nuit du 25 février 1995, et aux environs de dix heures du soir (22 heures), un enquêteur s’est présenté dans ma cellule, porteur d’un procès-verbal d’audition rédigé en mon nom, pour me demander ma signature sur le document. J’avais refusé de signer après avoir lu son contenu puisqu’il comportait des déclarations qui m’étaient attribuées d’autorité. J’avais alors dit à cet enquêteur : je préfère mourir que de reconnaître des faits que vous m’attribuez, surtout après tout ce que j’ai réalisé comme travail pour l’appareil de la sûreté nationale. L’enquêteur quitta la cellule en emportant son procès-verbal.

Le lundi 26 février 1995, soit cinquante-six jours passés dans les cellules du service central de répression du banditisme (SCRB) de Châteauneuf, je fus présenté à justice. La question se pose de savoir pourquoi avoir violé l’article 22 du décret législatif numéro 92-03 du 30 septembre 1992, relatif à la lutte contre la subversion et le terrorisme, applicable à l’époque ? Ce texte prévoit textuellement qu’il est possible de prolonger la garde à vue prévue à l’article 65 du code de procédure pénale sans toutefois que la durée totale ne puisse excéder douze jours. Or, cette durée fut dans mon cas de cinquante-six jours sans parler de l’attention toute « spéciale » dont je fus l’objet.


Redjimi Boualem, 1996

Il a été arrêté le 10 juin 1996 et détenu à Châteauneuf du 10 au 23 juin 1996, date de sa présentation au Parquet d’El-Harrach, à la 3e chambre d’instruction. Il a été incarcéré à la prison d’El-Harrach, écrou n° 82268. Il a été jugé le 6 mai 1997 et condamné à une année de prison avec sursis. Boualem a déclaré à son avocat, Me Khelili, qu’il avait été soumis à un traitement odieux et barbare durant sa détention dans les locaux de la police : torture au chiffon imbibé d’eau sale mélangée à du crésyl, électricité, menaces d’attentat à la pudeur ; ces mauvais traitements ont duré trois jours sans discontinuité.