petite biographie de taher djaout

Tahar DJAOUT est né en janvier 1954 à Azzefoun (Grande Kabylie).  Il a fait des études à la fois en mathématiques (Licence à l’Université d’Alger) et en Sciences de l’Information et de la Communication (D.E.A. à l’université de ParisII).
Il a commencé à écrire très jeune et « Le Journal des Poètes » (Bruxelles) a publié son premier poème en janvier 1972. Il a ensuite fait paraître des textes dans de nombreuses autres revues: « Action Poétique », « Europe », « Sud », « La Sape », « Le Fou parle », « Les Temps Modernes », « La Quinzaine Littéraire », Poésie », « Nouvelles Nouvelles »…
En 1976, il est journaliste à Algerie-Actualité, puis Directeur de la rédaction à Ruptures,hebdomadaire indépendant. Il a collaboré également à l’Actualité de l’émigration (Paris), sous le pseudonyme de Tayeb S.
Son oeuvre témoigne des réalités et des difficultés de l’Algérie d’après l’indépendance.
Tahar DJAOUT a été victime  d’un attentat le
mercredi 26 mai 1993 en sortant de chez lui .

Œuvre de Tahar Djaout
Solstice barbelé, poèmes, Ed. Naâman, Sherbrouke, Canada, 1975. Couverture et dessins de D. Martinez.
L’Arche à vau-l’eau, poèmes, Saint Germain-des-Prés, Paris, 1978.
Insulaire et Cie, poèmes, Ed. de l’Orycte, Sigean, 1980. Couverture et dessin de M. Khadda.
Entretien avec Mouloud Mammeri, Editions Laphonic, Alger, 1988.
L’Etreinte du Sablier, poèmes, ronéoté, Alger, 1983
Les Rêts de l’oiseleur, nouvelles, Ed. E.N.A.L., Alger, 1984. Couverture de Slama.
Les Mots migrateurs, anthologie poétique algérienne, Ed. O.P.U., Alger 1984.
Les chercheurs d’os, roman, Ed.du Seuil, Paris, 1987.
Les vigiles, roman, Ed. du Seuil, Paris, 1987.
L’Exproprié, roman, Ed. François Majault, 1991.
Poèmes 1971-1973. Tahar Djaout a 17 ans.
Et déjà son cosmos :
« Et j’émis l’infâme désir d’éteindre jusqu’à
l’écraser sur ma poitrine d’ammonite
Le corps ruisselant des jeunes filles
Monsieur le Dévot je suis de l’Autre Race
celle des hommes qui portent
jusqu’au tréfonds de leur neurones des millénaires de
soleil
C’est à ce moment que le Dévot furieux me
déposséda
de ma peau et me jeta nu dans
les catalysmes nocturnes »
Dans « L’Arche à vau-l’eau » paru en 1978 aux éditions Saint-Germain des Près,
Tahar Djaout se place en poète de la Cité :
Poètes
Et le temples des Clartés
Bâti de vos vertèbres
Donnera-t-il enfin
Ce Pain que nous cherchons ?
J’entends monter de vous
La rumeur des fleuves
Et sourdre dans le sein
Et de vos squelettes têtus
Le refus de hisser
Le pavillon du silence »
Le recueil se clôt par :
« JE VEUX TOUT RECREER
DANS UNE CHAIR-ORAGE »
Entre temps :
« J’ai perdu à jamais
l’étoile guide de mon périple
et il faut traîner ô combien lourde ma peau de poète
sous l’œil-tentacules des miradors »
et : « JE CHANTERAI JUSQU’AU MOMENT
OU LA POSSESSION DEVIENT
ECLATEMENT CEREBRALE.
« assumerai-je la cruelle destinée
de vivre dans ma peau provisoire
ou ai-je ma place
parmi les étoiles ? »
Il n’a que : « Peur qu’on m’enlève mon rêve »
Cependant, « Rédemption » :
« de ma bouche
grotte obscure
depuis longtemps sans vie
Coulera la Parole
Porteuse de l’Espoir ».
En cinq poèmes : « Tam-Tam caniculaire ». Il expose sa peau africaine et ses origines cosmiques :
« Aujourd’hui, j’exige un alphabet
pour revendiquer ma peau
et exhiber à la face du monde
mes espoirs de classé ammonite
et édifier le sanctuaire de mon identité
Cette
peau berbère
peau nègre
peau livrée aux orientalistes
(malgré tout l’insolite des méridiens) »
« Afrique ma profonde devise
non pas écriteau soudé sur front d’esclave
mais hymne nouveau
né de nos bouches ressuscitées
mais bras puissants
ouvrant grandes les portes
à tous les mots séquestrés »
Il clame son « africanité totale » et sur
ses lèvres « éclate la colère de l’Afrique », « le mépris
des viscères et des organes à sensation » tandis que
« gicle la nuit de mes pores
d’ébène
et défilent devant moi les lions et les gazelles »
Au 5ème quatrain éclopé, il écrit :
« J’ai vu Dieu cette nuit
Chose étrange
Il n’avait pas peur
De moi »
Ce poème « Résurrection » est placé avant
« Vos vérité nauséabondes » dans lequel il dit :
« j’ai mordu mon poignet
pour ne pas blasphémer »
avant « Le Bréviaire du roi » qui se clôt par:
« Tuez-le mes fils
Il couve un verbe subversif »
avant :
« ils ont peur de la vérité
ils ont peur des plumes intègres
ils ont peur des hommes humains »
(In  « Le 19 mars 1962 »)
avant « Chair-orage »
« je vois des pioches-éclairs
déchiqueter les rocs
pour en extirper
des espoirs fœtaux
je vois
aubes exhibant leurs fruits tentateurs
s’avancer dans les champs des faucilles
géantes
qui sapent les turpitudes des vieux
capitalismes
Caravanes d’Espoir
L’homme d’un Vietnam nouveau
Rayon d’un fier soleil
Une jeune Palestinienne »
Avant, « il y a 25 ans peut-être »
« Résurrection »
« Lorsque mon rêve disloqué
renaîtra à l’ultime manigance
de votre défaite
le monde n’aura plus
son absurde face aveugle
et tous les spectres
mutilés par vos flammes
et tous les rêves
écrasés sous vos doigts profanateurs
se lèveront livides
pour torturer vos insomnies
et limer vos faces infâmes
d’un éternel
J’Accuse

(ALGERIE ACTUALITE N° 1442 DU 1er AU 7 JUIN 1993)

Colère que saupoudre le soleil criblé
s’égouttant en traits gluants
SUBSISTE
mon poème
rempart
où le réfugié abrite ses dernières hardes
et attise son dernier souffle
gros d’un ENFANTEMENT SUBVERSIF
Désormais
vos balles ne font plus peur
et je vais à l’ombre de vos mitraillades
BOUFFER  MA COLÈRE VÉGÉTALE
Solstice barbelé, éd. Naaman, Canada.1975

source:www.oasisfle.com

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Mouloud Mammeri par Tahar Djaout

Mouloud Mammeri par Tahar Djaout


Mouloud Mammeri est, avec Mouloud Feraoun, Mohamed Dib et Kateb Yacine, l’un des pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française.

C’est vrai que cette littérature existait de puis les années 20 et que l’œuvre poétique de Jean Amrouche l’avait portée dans les années 30 à un point de haut perfectionnement.

Mais ce n’est qu’au début des années 50 que le fils du pauvre, la grande maison et la colline oubliée signèrent l’acte de naissance d’une littérature désormais récusable qui allait marquer sa place dans cet espace d’ailleurs contestable qui s’appelle l’universel.

Le dernier des trois roman cités, qui aurait pourtant pu attiré l’attention par sa seule qualité littéraire, a surtout servi de catalyseur à une vive polémique qui s’attachera, paradoxalement à l’autre œuvre de Mouloud Mammeri. En effet, cet écrivain de haut classicisme, et humaniste tolérant et pondéré, ne cessera d’alimenter (souvent malgré lui, évidemment) des controverses. Confinée et marginalisée par certains corps d’institution, adulée par beaucoup de lecteur, son œuvre a connu un statut ambigu, a initié des interrogations qui n’ont pas toujours été exposées au grand jour. C’est une œuvre qui a suscité à la fois l’enthousiasme et le malaise.

Mais il est difficile de lui dénier des qualités de rigueur et de clarté. Le présent « dossier » a pour objet de rendre hommage – il vaut mieux tard que jamais – à un de nos grands écrivains qui a été si longtemps relégué dans l’ombre que de jeunes lecteurs le découvriront peut-être ici pour la première fois. Né le 28 décembre 1917, Mouloud Mammeri va avoir soixante et onze ans.

Mais il n’est pas dans notre intention de célébrer une fin de carrière ou d’enterrer sous les lauriers, un homme qui les a toujours refusés (à commencer par ce fameux « Prix des Quatre Jury » qui a couronné, en 1952, « La colline oubliée » et qui, à l’image de toutes les récompenses comporte une part d’insidieux).

Il s’agit juste pour nous de rencontrer aujourd’hui un écrivain plein d’allant et de jeunesse dont le talent généreux a encore tant de choses à nous donner.

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La Contribution de Mouloud Mammeri, au réprtoriage et au déchffrement de notre patrimoine culturel, est bien connue, elle est carctérisée par une grande abnégation et une grande rigueur, Mammeri a recueilli et transcrit les poèmes de Si Mohand Ou M’hand, il a sauvé quelques ahellils du Gourara de l’oubli qui commence à les happer. Nous avons choisi ici de parler plus particulièrement de cette somme inestimable que constituent « Poèmes kabyles anciens ».

Plus que la sagacité du chercheur, plus que l’ingéniosité du traducteur, ce qui saute aux yeux à la lecteur de cette somme considérable (470 pages), est sans soute l’immense investissement effectif. Pour nous présenter ces textes arrachés au ténèbres de l’oubli et au cercle trop étroit de quelques initiés, l’essayiste brillant et rigoureux de Si Mohand et de la mort absurde des Aztèques n’a pas trouvé de meilleur argument et de meilleur langage que ceux de la chair meurtrie.

L’analyste, d’habitude tenu à la distance et à l’objectivité ne dédaigne pas, ici, de recourir au paroles sensibles du cœur. Comme à chaque fois que la mort plane.

Indécise encore, sournoise mais imminente, si l’on y prenait garde : « les poèmes ici rapportés ne sont pas pour moi des documents indifférents, des pièces dont la seule valeur comptable est l’argumentation. Ils viennent, il font partie des réalités qui donnent un sens à l’existence du groupe qui les a créés et, à travers lui, à mon existence ». Mammeri s’en prend avec colère à l’éthologie, ce regard-scalpe qui, parce qu’il croit agir sur des cadavres, se garde de tout ménagement.

« En opérant sur le terrain même de notre intimité, l’ethnologie la violait, la menaçait dans son être ».

Ce qui a caractérisé la culture populaire chez nous est sans doute sa marginalité millénaire. La culture populaire a toujours était entravée par une sorte de culture élitiste (élite idéologique ou élite théologique, selon les siècles et les conjonctures) qui la refrénait et la refoulait dans une zone seconde, sans autre statut que celui de culture tolérée.

Réduite à l’état de culture tribale par les différents pouvoir centralisateurs, la culture n’a pu subsister que dans cet éparpillement de foyers anémiés, mais imprenables, lieux des survivances irréductibles et refuge de l’imaginaire qui fabule pour compenser les pesanteurs et les servitudes du quotidien.

Ce sont les fruits de cette sagesse et de cette humanisme confinés, et non reconnus, que Mouloud Mammeri nous livre faveur et générosité après avoir, en 1969, fait connaître, par un ouvrage magistral, l’œuvre dispersée, « errante » de Si Mohand Ou M’hand. Car Mammeri est lui-même du rang des « amousnaw », ces sages humanisent, par le verbe, l’imprévu que les jours apportent.

Les textes rassemblés dans poèmes kabyles anciens sont antérieur à l’œuvre (la plus connu sans doute dans le domaine) de Si Mohand Ou M’hand. Les premières dates du début XVIIIème siècle et le dernier évoque l’insurrection de 1871. Youcef Ou Kaci, Larbi Aït Bedjaoud, Hadj Mokhtar Aït Saïd, Sidi Kala, Ali Amrouche, Mohand Saïd des Aït Melikech, font revivre tour à tour, pour nous, (grâce à l’intercession aussi ingénieuse qu’enthousiaste de Mouloud Mammeri) les facette épiques, politiques, gnomiques et hagiographiques de l’ancienne poésie kabyle, essentiellement intérieure à la destruction coloniale, la poésie des tribus et des cités où le dire était un outil redoutable, au pouvoir quasi-absolu. C’est donc une sorte de poésie des auteurs que nous tenons ici. Nous pénétrons au cœur de cette période où, en Kabylie, le poète jouait un rôle essentiel dans la vie de la cité, ses dires, prenant dimension de sentences sinon d’oracles, excèdent de très loin les limites d’un texte littéraire.

Ces poètes, souvent sans prétention esthétique, qui chantent plus les obsessions communautaires que douleur ou leur aspiration propre, sont comme impérissable dans leur fragilité et leur effacement même. Plus que des artistes, ils se veulent des éléments d’un ensemble, son reflet, son écho et parfois aussi, ses guides et ses arbitres.

C’est pourquoi le temps et les peines qui les accablent, puis les détruisent, les élaborent et les éternisent, faisant d’eux les voix de cette pérennité intérieure, à la fois secrète et ouverte sur le monde qu’elle alimente. Cet «âge d’or» de la poésie populaire subira la première entreprise de démantèlement de la part de la pénétration coloniale. Dépossédée de son rôle social et de sa liberté d’investigation, la poésie allait désormais, se recroquevillant, jusqu’à devenir un propos décoloré à la merci d’un ordre dominant qui la manipule sans ménagement.

La prosodie ne survivra que dans le répertoire chaque jour plus menacer par la détérioration et l’amnésie de quelques poètes ambulants, souvent de seconde zone, dans cet espace culturel devenu, pour reprendre une expression de Michel de Certeau, « des folklores aux frontières d’une empire », Il n’est que de voir comment, à travers, toute l’Algérie, la police coloniale traquait ces diseurs populaires, les surveillaient, les fichaient, entravait leur déplacements afin d’annihiler leur influence.

Mais Mammeri nous parle essentiellement d’une autre époque, où la poésie échappait à la fois aux cadastres et aux fichiers de police.

C’était une poésie libre et altière mais qui n’est pas dénuée de désarroi et de tiraillements, car l’homme, investi d’une mission, connaît le poids de la solitude et le vertige des auteurs. La considération du groupe ne suffit pas à alléger les inquiétudes et les insomnies propres à tout vigile. Nul, mieux que lui, ne connaît la charge excédante des jours et cette poussière sans consistance qui seule reste de leurs mirages et de leurs douceurs passagères. Hadja Mokhtar Aït Saïd a bien exprimé les tourments et la lassitude de l’éclaireur qui accueille chaque aube les yeux ouverts :

Peut-être est-ce malédiction paternelle que mon lot soit les discours nocturnes.
Vienne la nuit tous.
Dorment en paix
Bien ou mal couverts
Fort moi à qui les pensées pèsent
A n’en pouvoir mais !

Il convient de saluer le travail énorme de Mouloud Mammeri, son objectivité et la perspicacité de ses analyses. Ce travail, ajouté à l’exhumation de Si Mohand et à la consignation des dernières Ahellils que les sables de l’oubli commencent déjà à couvrir, fait date dans l’inventaire du patrimoine maghrébin.

Tahar Djaout
Asirem – n°1

le cas de Tahar Djaout présenté par RSF

Le cas de Tahar Djaout présenté par Reporters sans frontières

Le 26 mai 1993, Tahar Djaout est le premier journaliste assassiné en Algérie (il meurt le 2 juin). Depuis cette date, cinquante-six autres journalistes ont été tués. La plupart de ces assassinats ont été revendiqués par différents groupes armés se réclamant de l’islamisme, qui considèrent les professionnels algériens de l’information comme des « supp »ts du pouvoir » et des « ennemis de l’Islam ». Mais aujourd’hui encore, les circonstances qui entourent certains de ces assassinats demeurent obscures et suscitent des interrogations.

C’est à la fois parce que ce crime a eu un grand retentissement au sein de la société algérienne et qu’il est le premier d’une série qui a traumatisé les journalistes algériens que Reporters sans frontières a décidé d’enquêter sur cette affaire. L’assassinat de Tahar Djaout est devenu emblématique des crimes commis en Algérie, dont les circonstances troubles et non élucidées favorisent l’impunité et le sentiment d’injustice. Les journalistes ont été une cible privilégiée des attentats, dans le but de distiller dans l’ensemble de la société une terreur, source d’un silence résigné. Le retentissement de l’affaire Djaout, qui a bénéficié d’une large couverture dans la presse, est perceptible dans les journaux d’alors. Reporters sans frontières a pu rencontrer des journalistes et des collaborateurs de Tahar Djaout, dont certains sont réfugiés aujourd’hui à Paris.

Journaliste au Moudjahid, puis à Algérie-Actualité, Tahar Djaout fonde, en janvier 1993, avec deux confrères d’Algérie-Actualité, l’hebdomadaire Ruptures. Agé de 39 ans, écrivain reconnu et journaliste respecté, Tahar Djaout incarnait pour beaucoup la figure de l’intellectuel honnête. Auteur de plusieurs romans, les seuls honneurs qu’il acceptait étaient ceux qui récompensaient son talent d’écrivain, ses seules revendications étaient la liberté d’expression et de création. « Le silence, c’est la mort / Et toi, si tu parles, tu meurs / Si tu te tais, tu meurs / Alors, parle et meurs » : à sa mort, ces vers de Djaout ont été maintes fois repris et ont marqué la mémoire collective. Ils sont devenus une profession de foi pour de nombreux journalistes algériens. Il assumait sa triple culture, arabe, berbère et française (sa langue d’écriture privilégiée était le français). C’est peut-être cette image de l’Algérie moderne et tolérante qu’on a voulu tuer en Tahar Djaout. Sa mort apparaît d’autant plus injuste qu’écrire était sa seule et véritable ambition.

Le 26 mai 1993, comme tous les matins à la même heure, Tahar Djaout se met au volant de sa voiture, garée au pied de son immeuble, dans une de ces cités qui défigurent Alger. Un jeune homme s’approche de lui, Djaout ouvre sa fenêtre. L’assassin lui tire à bout portant trois balles dans la tête, sort le corps du véhicule et s’enfuit avec la voiture qui sera retrouvée quelques heures plus tard. Un détail n’a pas été éclairci par l’enquête : le long du parking oú a eu lieu l’assassinat, se trouve un chantier, mystérieusement vide ce mercredi matin-là à 9 heures. Est-ce que les ouvriers ont reçu des menaces, pour déserter leur lieu de travail ? Si tel était le cas, cela signifierait que le meurtre avait été minutieusement préparé. Pendant huit jours, Tahar Djaout est plongé dans un coma profond dont il ne sortira pas. Le médecin le déclare cliniquement mort dès le premier jour. Il meurt à l’h »pital de Ba‹nem, le 2 juin 1993.

Deuxième victime de ce meurtre : Ruptures disparaît des kiosques en août 1993. Les cofondateurs du journal se sont réfugiés à Paris en juillet, entraînant la dissolution de l’équipe. Le journal est finalement victime de tensions avec la Société d’impression d’Alger, qui provoquent sa liquidation. L’hebdomadaire avait fait paraître une trentaine de numéros, diffusés en moyenne, selon ses animateurs, à 70 000 exemplaires.

Symptomatiques d’une société qui se méfie de l’information officielle, les rumeurs les plus extravagantes sur le meurtre courent dans le pays, véritables révélateurs du traumatisme provoqué par ce meurtre et du fossé qui sépare la population de ses gouvernants. Alors que Tahar Djaout est toujours dans le coma, le 30 mai, un jeune homme fait une « confession » télévisée et révèle l’identité des deux exécutants et du commanditaire, chef connu et médiatisé des GIA. Mais cette version ne satisfait pas les amis de Tahar Djaout, qui organisent un « comité pour la vérité ». Finalement, les assassins présumés de Tahar Djaout comparaissent dans un procès peu convaincant : alors que les deux principaux accusés ont été abattus par les forces de l’ordre quelques jours après l’assassinat, le jeune complice revient, devant la cour, sur ses aveux et déclare avoir été torturé. Quant au « commanditaire », il est déclaré non coupable. De fait, l’identité des véritables coupables du premier assassinat d’un journaliste algérien reste une énigme.

Jusqu’à présent les autorités algériennes n’ont jamais arrêté les assassins des cinquante-sept journalistes tués entre 1993 et 1996, ni prouvé devant la loi leur culpabilité. Les résultats des enquêtes n’ont jamais été rendus publics. Les seuls procès d’assassins de journalistes qui ont été portés à la connaissance du public ont eu lieu par contumace. Dans une interview au quotidien français La Croix, du 5 août 1993, Omar Belhouchet, directeur du quotidien El Watan, lui-même cible d’une tentative d’assassinat le 17 mai 1993, confiait : « On est des milliers dans le même cas à avoir peur de tout, des intégristes, d’une partie du pouvoir, des règlements de comptes qu’il ne faut pas exclure. »

L’affaire Djaout, son énigme, cristallise le malaise qui règne dans la société algérienne concernant les assassinats imputés officiellement aux groupes armés islamistes. L’absurdité de tels crimes est représentative d’un système politique bloqué et opaque. L’impunité dont jouissent les meurtriers conduit à s’interroger sur les motivations du régime à laisser vivre la population dans la terreur. Que signifient ces enquêtes expéditives, voire bâclées, ces culpabilités peu crédibles, car « prouvées » à l’aide de la torture, ces mascarades de procès ? Est-ce pour conjurer l’impuissance des forces de sécurité face à la violence intégriste? Protéger les véritables assassins? L’histoire répondra peut-être un jour à ces questions. En attendant, les versions officielles des attentats sont suspectes aux yeux d’un certain nombre de journalistes ou de familles des victimes.

Contact :
Reporters sans frontières
5, rue Geoffroy Marie
Paris 75009, France
Tél : +33 1 44 83 84 84
Fax : +33 1 45 23 11 51
E-mail : rsf@rsf.fr
Site web : www.rsf.fr

Arezki Ait Larbi analyse l’assassinat de Tahar Djaout

Le 26 mai 1993, Tahar Djaout était tué de deux balles dans la tête par un mystérieux commando armé. Huit ans plus tard, le crime n’est pas élucidé et les assassins courent toujours.

Assassinat de Tahar Djaout : un crime sans

coupables

Par Arezki Aït-Larbi (*), Le Matin, 26 mai 2001

En quittant son domicile situé à Baïnem, une cité populaire de la banlieue ouest d’Alger, Tahar Djaout, écrivain, journaliste et directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Ruptures, ne se doutait pas que sa vie allait prendre, ce 26 mai 1993, un tournant tragique. Il est 9 h, Tahar Djaout entre dans sa voiture et allume le moteur. Un jeune homme tapote sur la vitre avant, comme s’il voulait demander quelque chose. Djaout le regarde : il se retrouve brusquement face à un canon de revolver. Dans un ultime et dérisoire réflexe de défense, il lève les mains en bouclier. Une détonation, puis une seconde Le sort du poète est scellé : touché à la tête, il sombre dans un coma profond, dont il ne se réveillera jamais. Les agresseurs jettent le corps encore agité de soubresauts sur le sol, montent dans le véhicule et démarrent en trombe. Du balcon qui surplombe le parking, des voisines qui ont vu toute la scène donnent l’alerte. Evacué vers l’hôpital de Baïnem, Tahar Djaout rendra l’âme une semaine plus tard.

Aveux télévisés
Le 1er juin 1993, au journal de 20 h de la Télévision algérienne, un jeune homme de 28 ans, Belabassi Abdellah, passe aux aveux. Présenté comme le chauffeur du commando, il affirme que l’ordre d’abattre Tahar Djaout venait de Abdelhak Layada, « émir » du GIA, et qu’une fetwa avait été lancée contre le journaliste, car « il était communiste et avait une plume redoutable qui influençait les musulmans » ! Puis il donne les noms de ses complices : Boubekeur Ras-Leghrab, marchand de bonbons et chef du groupe ; Brahimi Mohamed dit Toufik ; Ahmed Benderka et Abdelkrim Aït-Ouméziane. Il affirme que pour brouiller les pistes, il devait les déposer à Bab El Oued (environ 15 km de la cité de Baïnem où habitait Djaout) et les récupérer, après l’attentat, dans un autre endroit. Ultime révélation, il serait l’unique survivant du commando, ses complices ayant tous été abattus lors d’accrochages avec les forces de l’ordre.
Saïd Mekbel, le célèbre billettiste du journal Le Matin, ne cache pas son scepticisme : « On nous annonce que quatre des assassins de Tahar Djaout ont été tués », écrit-il le lendemain dans « Mesmar Djeha », sa chronique quotidienne. « Qu’on me pardonne de le dire si brutalement : l’annonce a été reçue comme un gros gag, elle a même fait rire certains de désespoir. C’est qu’on ne croit plus rien, on ne croit plus personne. » Ce doute sera conforté par de curieuses lacunes dans l’enquête. En retrouvant, quelques heures après l’attentat, le véhicule de Djaout utilisé par les assassins pour leur fuite, la police s’est empressée de le restituer à la famille, sans procéder aux expertises d’usage. Les voisines qui, de leur balcon, ont vu les assassins, n’ont pas été convoquées pour éventuellement les identifier

« Commanditaires de l’ombre »
Au lendemain de l’enterrement, une vingtaine d’artistes et d’intellectuels décident de créer un « Comité vérité Tahar Djaout ». Dans un communiqué publié le 7 juin 1993, ils appellent l’opinion publique à les soutenir dans leur quête, car, écrivent-ils, « trop de crimes politiques restent impunis dans notre pays. Les images de lampistes exhibées à la télé ne pourront masquer les commanditaires de l’ombre ». Parmi les signataires, le professeur en psychiatrie Mahfoud Boucebsi, le chirurgien Soltane Ameur, les écrivains Rachid Mimouni et Nordine Saâdi, le cinéaste Azzedine Meddour et le journaliste Omar Belhouchet. Saïd Mekbel, coordinateur du comité, explique ses objectifs : « Nous sommes résolus à lancer une tradition pour connaître les vrais auteurs et commanditaires de ces crimes. »
Le lendemain vers 11 h 30, le Pr Boucebsi est assassiné de plusieurs coups de couteau devant l’entrée de l’hôpital Drid-Hocine, où il était chef de service. A 16 h, des policiers se présentent au siège de l’hebdomadaire Ruptures et demandent « les adresses des membres du comité pour assurer leur protection » ! Certains d’entre eux refusent, d’autres, sous la pression, choisiront l’exil. « L’assassinat du professeur Boucebsi est la preuve que nous avons mis le doigt sur un point sensible », confie Saïd Mekbel à des amis. Le 3 décembre 1994, il est abattu à son tour, en plein jour, dans un restaurant d’Alger.

Les juges ne suivent pas
Début juillet 1994, l’affaire Djaout arrive devant la Cour spéciale d’Alger, juridiction d’exception créée en 1993 pour juger les affaires de terrorisme, et aujourd’hui dissoute. Dans le box des accusés, le « chauffeur » Belabassi Abdellah et « l’émir » Abdelhak Layada, arrêté une année auparavant, ont la mine crispée. Le procès commence par un coup de théâtre : Belabassi revient sur ses aveux télévisés et déclare avoir parlé sous la torture. Ses avocats affirment même détenir la preuve qu’au moment du crime il s’entraînait avec son club de handball au stade du 5-Juillet. Quant à Layada, déjà condamné à la peine capitale pour d’autres crimes, il semble tenir à son innocence dans celui-ci, comme si sa vie en dépendait : « Je ne connaissais même pas Tahar Djaout, plaide-t-il, je n’ai entendu parler de lui qu’après sa mort »
En effet, au moment de l’attentat, « l’émir » du GIA se trouvait au Maroc depuis deux mois, avant d’être extradé vers l’Algérie une année plus tard, suite à d’âpres négociations entre les autorités des deux pays.
Expédié en quelques heures, le procès se termine par un verdict surprenant : Layada est acquitté et Belabassi, poursuivi pour complicité dans d’autres attentats, écope d’une peine de dix ans de prison.

Hérésie subversive
A l’annonce de cette sentence, Layada apostrophe les journalistes, venus nombreux : « La justice m’a innocenté dans cette affaire, j’espère que vous en tiendrez compte dans vos articles ! » Cet acquittement n’empêchera pas certains d’entre eux de revenir sur la fable du « poète assassiné par un marchand de bonbons, sur ordre d’un tôlier ». De bonne foi ou commandités, ces écrits confortent le classement du dossier judiciaire et évitent les questions, certes gênantes, mais fondamentales, et qui sont restées, à ce jour, sans réponse : qui sont les assassins de Tahar Djaout ? Qui sont leurs commanditaires ?
Dans un pays qui n’a pas fini de sécher ses larmes, de panser ses blessures, et qui compte encore ses morts par dizaines, cette quête de vérité peut paraître dérisoire. Pour certains milieux politico-médiatiques qui ont érigé la propagande du pouvoir au rang de vérité absolue, c’est une hérésie subversive. Au nom de « la famille qui avance », une formule empruntée au dernier éditorial de Tahar Djaout et détournée de son sens initial, de véritables « commissaires politiques » sont chargés de traquer les velléités de remise en cause du discours officiel : le moindre doute, la plus timide interrogation sont condamnés comme des « tentatives d’absoudre les islamistes de leurs crimes » !
Malgré toutes ces manuvres, il reste toutefois une certitude : huit ans après, l’assassinat de Tahar Djaout, comme tant d’autres, reste une énigme. Au moment où la presse indépendante, menacée par des lois liberticides, se mobilise pour sa survie, l’exigence de justice et de vérité sur le sacrifice de son premier martyr devrait être au premier rang de ses préoccupations. Au-delà du symbole, il y va de la crédibilité de son combat.
A. A. L.
(*) Journaliste indépendant