mort d’un libraire

Saïd MEKBEL

(Le Matin, 22 février1994)

Quand vous entriez dans sa librairie, il vous donnait l’impression de ne pas l’avoir remarqué. Il restait à sa tâche. Mais pendant que vous passiez devant les rayons à la recherche d’un livre, lui, vous suivait, guettait ce moment ou ce geste qui montrait que vous aviez besoin de lui. Alors seulement il venait, vous saluait, et engageait la conversation. Son prénom véritable était Joachim mais tout le monde l’appelait Vincent, cet homme qui tenait la librairie des Beaux-Arts »

Ceux qui l’ont assassiné hier après-midi, ont sans doute assassiné le dernier des libraires du pays, le dernier des marchands de livres qui savaient vraiment la richesse de ce que contenaient leurs rayons. Vincent assassiné!

Si cet homme avait pris son baluchon et quitté ce pays qui était le sien pour aller vivre dans l’Espagne de ses ancêtres il serait sûrement encore, encore en vie.

Eh non. Vincent ne l’a pas fait, il est resté ici, malgré l’insécurité, l’incertitude, les menaces, les risques. Malgré les amis qui l’exhortaient à partir. C’était des amis algériens qui croyaient que la vie n’était plus possible en Algérie. Vincent lui, y croyait.

Honte à nous!

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« LES COMIQUES » BILLET DE SAID MEKBEL

Les Comiques

On avait décidé de ne plus rien prendre d’elle. Non, plus rien de cette APN cuvée 88-92. Ça ne passe plus, ça ne peut même plus rester en travers de la gorge. Mais voilà que le Soir d’Algérie a réussi à nous faire passer la pilule, comme quelqu’un qui, sans le vouloir, vous fait avaler un bonbon en vous donnant une tape amicale dans le dos. C’est que l’information donnée par notre confrère est savoureuse. Devinez pourquoi la Commission juridique de l’APN a rejeté le droit de vote personnel et direct aux femmes ? Parce que ses honorables membres sont pour la paix des ménages, et se refusent de semer la discorde des conjoints en donnant à chacun la liberté de voter !

La belle intention ! Le noble prétexte ! La belle scène de ménage ! Le chef de famille voulant voter Belkhadem, la mère de famille préférant Aït Larbi ; le mari voulant coller une affiche FLN dans le couloir, son épouse refusant de lui dire où est caché le scotch ; l’homme vexé qui réduit sa moitié en répudiant sa femme, la famille de la femme qui vient lui demander réparation ; le village du mari qui vole au secours de l’un de ses fils, la wilaya de l’épouse qui court défendre sa fille ; la moitié du pays qui se range du côté de l’homme, l’autre s’armant pour la femme ; et tout là-haut, le pauvre Chadli qui se ronge les ongles, se demandant pourquoi le sort l’a mis dans les deux camps en même temps, cousin par alliance au troisième degré côté femme et fidèle de la base FLN pour la famille politique de l’homme !… Et si on parlait d’autre chose Khalida ? Le jour va se lever qui fait fuir le chacal vers le bois.

2 octobre 1991 – Le Matin

LE DERNIER BILLET DE SAID MEKBEL

Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c’est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire dehors le méchant métier qu’il fait, c’est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c’est lui. Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu’un coup de crosse propulse au fond du camion, c’est lui. C’est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d’arriver à son travail et lui qui quitte, le soir, son travail sans être sûr d’arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c’est lui. C’est lui qu’on menace dans les secrets d’un cabinet officiel,
le témoin qui doit ravaler ce qu’il sait, ce citoyen nu et désemparé… Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c’est lui. C’est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d’autres que ses petits écrits. Lui qui espère contre tout parce que, n’est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste.