Hocine Ait Ahmed et le printemps berbere

La liberté linguistique et le droit des peuples

LA LUTTE qui se développe en Algérie pour la reconnaissance officielle de la langue berbère déborde la cadre de la Kabylie et de la capitale et revêt un caractère populaire.

Elle doit au travail d’éducation accomplie patiemment et en profondeur par le mouvement auquel j’appartiens ( le FFS, Front des Forces Socialistes ):

* Qu’elle soit une lutte pacifique refusant tout recours à la violence et cela quelles que soient les formes de violence répressive. Car pour tout homme qui souhaite que sa patrie échappe au déferlement du fascisme dans le monde, comment exclure l’appréhension que certains dirigeants, si prompts à exclure ce qui constitue le socle culturel sinon linguistique de leur pays, ne nourrissent pas d’arrière-pensée de génocide à la faveur de manipulations totalitaires. Les exemples, hélas, ne manquent pas.

* Qu’elle ne soit pas sectaire et s’inscrive dans le cadre national des aspirations populaires à une démocratisation politique, économique et culturelle. Convaincre pour vaincre. La résistance passive ne sera pas néanmoins sans entraîner des souffrances humaines qui m’obligent à un devoir de témoignage dans cette rubrique; d’autant que tous les correspondants étrangers viennent d’être expulsés de Kabylie.

De quoi s’agit-il ?

De quoi s’agit-il, mises à part les accusations classiques de complots impérialistes, vocabulaire désormais banalisé par Pinochet, Pol Pot et Amine Dada dans la pathologie du sous-développement politique ? La langue et civilisation berbères sont l’objet d’enseignement dans les universités de Paris, d’Aix-en-Provence, de Vienne, d’Utrecht, de Prague, de Tokyo, de Michigan et de Los Angeles; elles n’ont pas droit de cité dans la cité berbère en Algérie.

Il s’agit donc d’une revendication linguistique, le droit d’apprendre à l’école sa propre langue maternelle et de la voir réhabilitée comme langue nationale aux côtés de la langue arabe. L’affirmation de l’identité culturelle a été un ressort de la libération puissante parce que enracinée dans le conscient et l’inconscient individuel et collectif; elle est un impératif commun à tous les hommes; elle fait à l’état national une obligation, non abstention mais d’impulsion politique et de soutien financier à la langue berbère au même titre que la langue arabe, car si l’état colonial à relégué celle-ci au rang de langue étrangère et enseignée au compte-gouttes, il a complètement banni la langue berbère.

Comme dans tous les combats libérateurs marqués par l’exaltation de l’unité politique face aux manœuvres coloniales de division et par le paroxysme activiste, les patriotes berbères ont fait front autour de la langue arabe avec espoir que l’Etat national, dont ils se persuadaient qu’il serait un état démocratique, l’état de tous les Algériens sans discrimination, prendrait à cœur leur culture qui fait partie du patrimoine national.

Après l’enfer

« Aidez-nous à traverser le fleuve après on verra », le fleuve est traversé qui fût l’enfer pour la population rurales principalement. Dix-huit ans après l’accession de l’Algérie à l’indépendance voilà qu’il est interdit à un écrivain algérien de faire une conférence sur la poésie kabyle. Cet acte d’intolérance qui touche la sensibilité de la population pétries de poésie et de valeurs démocratique fut un révélateur de l’intolérance politique. Il donne sa signification plénière à la suppression de la chaire berbère créée à l’Université d’Alger et fait apparaître brutalement l’engrenage dialectique qui lie le monopole politique au monopole économique et culturel et qui a permis par une bureaucratisation forcenée de la nouvelle classe.

C’est pourquoi la contestation culturelle revêt de plus en plus sa dimension politique tant il est vrai que la culture en actes, et non en slogans, s’exprime au niveau des rapports quotidiens que les citoyens, dans leur diversité linguistique, entretiennent entre eux et que les gouvernés entretiennent avec les gouvernants. Les Algériens viennent de découvrir que la liberté linguistique est indissociable des libertés d’expression, d’information, d’association et de tous les droits de l’homme dont le respect et la promotion leur permettent de reconquérir leur droit à l’autodétermination à ne pas confondre avec la généalogie de l’état.

La nécessité démocratique

Triple expression de nos racines, de nos servitude présentes et de nos pouvoir potentiels, la culture est au cœur de la vie de toute nation. Les problèmes qu’elle pose dépassent le cadre de l’Algérie et soulignent la partie décisive engagée entre l’état qui se veut un et indivisible et l’humanité dont le sort dépend d’une efficience démocratique toujours plus grande tant au niveau national qu’international.

Aussi bien, on ne peut pas parler de culture de droit divin pas plus que de la charte de droit divin, qu’elle tourne à l’évangélisation, à l’ésotérisme, à l’élitisme, elle devient totalitaire et destructive de l’homme. C’est pourquoi, elle ne peut être que le fruit de la liberté, donc de la diversité, donc de l’action des hommes et des femmes rendus responsables et solidaires et redevenus maîtres de leur destin.

Hocine Ait-Ahmed


Les Algériens et les Algériennes touchés dans leur dignité et leur sensibilité

Après les grandes manifestations de Kabylie, des Algériens et des Algériennes, touchés dans leur dignité et leur sensibilité, sont descendus dans les rues d’Alger pour revendiquer le respect et le promotion de la langue berbère.

Les autorités ont répondu par le matraquage et la répression, des centaines de jeunes ont été arrêtés et jetés dans les cars de police, dans le plus pur style colonial.

Il s’agit là, d’une politique antinationale et antidémocratique; elle est d’autant plus discriminatoire que les manifestations organisées par les arabisants intégristes avaient bénéficié auparavant de toute la mansuétude du pouvoir.

Comment peut-on se réclamer du socialisme, parler de retour aux sources et de démocratisation de la culture quand on nie l’existence d’une culture nationale dont au surplus les patriotes ne peuvent nier la contribution à la lutte de libération.

Cette négation de caractère fasciste et réactionnaire s’inscrit dans la ligne directe d’une charte octroyée qui préfère ignorer en bloc le problème de l’intégration nationale afin de deviser le peuple algérien et de la couper de ses traditions de lutte démocratique et révolutionnaire.

La répression culturelle constitue une atteinte aux droits de l’homme et aux droits du peuple algérien à l’autodétermination en tant que processus permanent de démocratisation politique, économique et culturelle.

Il est du devoir de tous les algériens et algériennes arabisants, berbèrisants, soucieux de l’unité de leur pays, où qu’ils trouvent à l’intérieur ou en dehors du ( système ) de s’opposer à l’engrenage de la violence et aux partisans de la politique du pire, en redoublant de vigilance et de combattre pour la démocratie en Algérie.

Hocine Aît-Ahmed


Pour une culture démocratique

Il n’y a pas de printemps sans hiver,  » baad laaser yusr « , après l’épreuve, la délivrance, les explosions de la vie suivent en germination profonde et secrète, les rigueurs du froid, c’est d’abord à ce niveau que le sens commun entend le mot printemps.

A un registre supérieur, l’expression « Printemps de Prague » par exemple, la création explicite de l’espérance, est l’ensemble des rêves d’évasion d’une histoire subie en tant que nation, elle exprime le rapport vécu aux printemps qui n’ont pas tenu leur promesse…aux pseudo-printemps. C’est ce qui s’inscrit le plus fortement dans l’imaginaire collectif. Se voulant opérationnelle et rationnelle, la métaphore requiert et la force mobilisatrice d’un mythe « Socialisme à visage humain », il y avait derrière ce pléonasme et par delà les masques nostalgiques de la social-démocratie, l’ardeur d’une jeunesse blessée par la perversion d’un symbole et qui veut lui redonner sa fascination mythique en le réconciliant avec la Liberté, la Démocratie et la Culture.

« Tafsut Imazighen », le printemps berbère, est une séquence grandiose de la vitalité nationale, un de ces moments historiques, d’effervescence tranquille, de solidarité spectaculaire et de communion profonde où la redécouverte de soi dilate la conscience sur les mécanismes de l’oppression, convoque les grandes pages du passé pour vivre le présent sur le mode pacifique de la libération.

« Tafsut Imazighen » se veut un coup d’arrêt à la fatalité d’une brise glaciale, étouffante et monocorde, qui simule la brise pour mieux détourner et persister ainsi sur les esprits et les cœurs.

La langue et la nature font appel à l’optique maternelle pour retrouver et mobiliser leurs affinités et leurs forces profondes.

Comme préalable à l’idée de floraison, d’ouverture signifiée par Tafsut, la notion de dénouement – « Atfsi Tyersi » -dénouer une contradiction et une tournure d’esprit propre à la culture berbère. La lettre fait surgir l’esprit quand l’histoire cesse d’être subie. Défaire patiemment et intelligemment le Nœud Gordien de la déculturation fondamentale nouée scientifiquement par l’Eternel Inquisiteur. Une incursion linguistique suffit à éclairer une rationalité qui pour être de survie et parce qu’elle est aussi en sursis, porte les leçons rigoureuses d’une stratégie pour la construction d’une véritable culture et de la reconstruction de la Nation.

Le Nœud Gordien du discours officiel basé sur la sacralisation du piège fondamental qu’est l’identification c’est à dire la réduction de l’unité nationale au parti unique et de la culture nationale à une langue avec un grand L, n’a pas résisté à cette rationalité. Un argument d’autorité fonde une technique autoritaire et ce quelque soit le signe linguistique ou cabalistique qui l’exprime.

L’inculture même quand elle s’orne de Kultur est l’opposé d’une pensée rationnelle et intelligente. Le génie d’une langue, n’est pas dans sa grammaire ou sa syntaxe, elle est dans son pouvoir analytique capable de transformer les événements en réflexion, les échecs en leçon.

Les mêmes causes reproduisent les mêmes effets. Cette loi de la logique élémentaire quand elle se répète et se vérifie pendant une génération, devrait être un acquis de la pensée. Voyez par exemple combien de fois le parti ou l’appareil et ses succédanés décident de se réorganiser c’est à dire de repartir à zéro dans les mêmes conditions sinon avec les mêmes hommes, qui les ramènent au point de départ. A moins zéro, pourrait-on dire car les pertes inqualifiables de temps gaspillé, de cadres usés et de confiance abusée sont incalculables. Perpétuer les mêmes causes bureaucratiques et promettre d’échapper aux mêmes effets relèvent de l’irrationnel et aboutit à traumatiser la société dans ces structures les plus saines. Après cela on peut lui faire avaler des couleuvres et lui faire découvrir des chauves souris dans une tache d’encre.

Aux hallucinés de la continuité‚ Tafsut à répondu: « les chauves-souris sont dans votre esprit « Faqo Tiqelayin ». La réflexion linguistique a éclairé la rationalité du pluralisme démocratique et déclenché la connivence de toutes les libertés entre elles, syndicale, linguistique, d’opinion, d’expression, d’information, d’association. C’est l’extraordinaire connivence des vieillards et des enfants, des femmes et des hommes qui les libère de

« bu-berach », cette masse gigantesque de cauchemar – war ixef d’war udem sans identité et sans visage – qui profite toujours de l’obscurité pour fausser les réflexes de défense, paralyser et enfin asphyxier. Il a suffi d’un rayon de lumière provoqué par la provocation pour identifier  » bu-berach  » et comprendre que ce fantasme collectif et le produit de la démoralisation générale de la dépersonnalisation…et de la peur qui courtise les ténèbres, c’est sans doute la forme revêt « la bête immonde dans les entrailles de toute société sont fécondes « .

L’idéologie officielle fonctionne comme « bu-berak » vis à vis des droits de l’homme, des libertés publiques et personnelles, elle a tenté de les opposer les uns aux autres pour les diviser, les pervertir et les réduire au rang de dialecte folklorique toujours en sursis, sous la tutelle définitive d’une langue du droit divin. « La Charte Nationale » a suffit que ces libertés reprennent la parole pour se découvrir complémentaires, indissociables et parler le langage commun de l’alternative démocratique. Il y a dans la vérité la ferveur et la maîtrise de soi qui caractérisent Tafsut Imazighen, le contre-modèle, la preuve contraire de la compagne organisée autour de la Charte. C’est ce qui distingue la démocratie ascendante des préoccupations populaires, de la « Démocratie » descendante comme technique plébiscitaire, c’est ce qui différencie la liberté d’expression, du mécanisme des confessions publiques aux fins de la manipulation et de la récupération ! Tafsut Imazighen n’autorise plus à confondre: socialiser l’interrogatoire pour clore définitivement un débat et socialiser l’interrogation en permettant au peuple dans ses classes sociales et ses composantes culturelles différentes, d’ouvrir un véritable débat d’opinion qui n’a jamais eu lieu…faute de toutes les libertés qui constituent la substance du droit à l’autodétermination.

La culture est affaire de langues différentes qui doivent s’enrichir mutuellement pour féconder et développer les traditions et les valeurs nationales de conscience et d’intelligence.

La pensée est affaire de logiques et de rationalité différentes. Ce n’est pas un hasard si les sciences mathématiques, les recherches cliniques, la poésie et la musique réussissent à converger par dessus la forme et le prosaïque en percée historique vers cet univers d’harmonie et de sympathie illimitée, d’entité, d’identité éternelle et de rationalité infinie qu’est la Culture.

Le Coran est vibrant d’émerveillement devant le moindre souffle de la vie et de la diversité des peuples et des tribus voulues par Dieu. Le message d’adieu du Prophète en condamnant la supériorité raciale ou ethnique confirme cette élévation spirituelle.

Si l’autorité appartient à ceux qui l’exercent effectivement et la propagande à ceux qui la commettent, la vérité elle, n’appartient à personne, ni à une langue, ni à une discipline en particulier, elle est plurielle car la vie est diversité et pluralisme, et les problèmes de société de plus en plus complexes, les solutions pour les résoudre ne peuvent être que le fruit d’échanges, de recherches, de confrontation et d’argument de raison. L’intolérance et le mensonge sont des preuves de faiblesse, ils produisent le fascisme quand ils font main basse sur les moyens d’information et de communication et veulent régenter la vie intellectuelle, artistique et politique.

La réflexion linguistique en dramatisant l’interrogation sur les conditions nécessaires à l’épanouissement et au développement d’une culture démocratique, conduit au cœur d’un projet de civilisation. Comme toutes les percées historiques, le printemps Kabyle est ainsi dépassé par son propre projet.

C’est en ce sens que le rapport de l’Etat-Nation aux droits de l’homme, aux différences ethno-culturelles à la nation et à la communauté régionale et internationale est mis en question, partout à travers le monde. Du Cambodge au Salvador, du Chili à l’Afghanistan en passant par l’Afrique déchirée, que de printemps transformés en cyclones ! Que d’autres en sursis et que d’hivers se veulent définitifs !

Les communautés victimes de la marginalisation politique économique et culturelle sont toutes porteuses de promesses ;

elles peuvent tenir parole parce que dotées de mémoire. Cette mémoire qui même sans souvenir – à l’instar des rescapés de la paix blanche et rouge des conquistadores et des kommissars – fonde la spiritualité humaine, elle donne assise et consistance à la personnalité qui transforme les épreuves en intuitions et les acquis en créativité – Un grand écrivain disait en substance: « Une mémoire de vraie culture est plus fonction de l’avenir que du passé ».

Qui mieux que la jeunesse peut comprendre que la mémoire n’est pas seulement se souvenir du passé mais aussi ne pas oublier l’avenir pour se rappeler le présent?

Aussi une culture démocratique requiert-elle une conscience parfaite et toujours présente de l’idée maîtresse qui soutient la visée stratégique du printemps berbère: la paix civile et la non-violence. N’ayant aucun titre pour distribuer des titres, on ne saurait néanmoins assez rendre hommage à tous ceux et à toutes celles qui ont su garder leur sang-froid et éviter le déchirement au plus fort des provocations des incitations à la violence. Il y avait dans cette maîtrise de soi, l’espoir, l’intuition d’une solidarité nationale. Le peuple algérien garde un patrimoine de bon sens et sa jeunesse foisonne de générosité et de ferveur. Ils sauront briser les barrières des préjugés et de la haine cultivées par les intérêts en place. Le grand débat d’opinion qui est la gloire du printemps constitue aussi sa servitude. Il est condamné à le poursuivre à l’échelle nationale patiemment et avec la calme détermination de convaincre pour vaincre.

La paix civile est une idée révolutionnaire à un triple point de vue.

D’abord, la paix peut favoriser l’accomplissement du processus de démocratisation, si dérisoire étant donné la marge laissée au combat d’opinions, cette marge ne peut s’élargir que dans la non-violence. L’humour, la poésie, le bon sens, le souvenir d’une fraternité sans pareille sauront conquérir d’autres espaces de liberté et de rencontre.

Le combat de l’opinion est un combat d’intérêts et de projets différents; c’est ce qui fait la raison d’être et le sens de toute vie politique – car il postule la totalité de l’existence des citoyens. Une majorité vraiment représentative peut surgir de toutes ces rencontres qui mettra fin à la fracture interne de la nation ( parti unique )- sans avoir à se servir de béquilles ou à supprimer l’adversaire pour s’imposer en alternative. Les traditions nationales de l’oralité berbèrophones et arabophones gardent une mémoire qui tiendra ses promesses. Les troubles et les désordres sont toujours suscités ou invoqués par les forces du fascisme pour s’auto-légitimer l’ordre de droit divin.

Ensuite la paix est un droit fondamental de l’homme, de la femme et de l’enfant qui conditionne l’exercice et la promotion de tous les autres droits et libertés fondamentales.

Qui a intérêt à créer l’insécurité, à manipuler des fauteurs de provocations ? Ceux qui ont intérêt à prolonger et à aggraver l’état larvé‚ l’insécurité civile, politique, économique, sociale et culturelle.

Au temps ou les bêtes ne parlaient pas, ce n’est pas de l’histoire ancienne, c’est l’expérience vécue des djema qui avaient à arbitrer des conflits d’honneurs ou a maintenir des équilibres délicats entre villages et douars. C’était le temps où les brutes aussi n’avaient pas le droit à la parole ou le concept du pouvoir convoquait son arrière-plan culturel: « hekm imanik ! hekm amcum ik  » « maîtrise toi ! maîtrise ton trublion !  » Nous avons le souvenir des villages et des douars qui ont maîtrisé leurs irresponsables.

C’était la responsabilité des djema de maintenir  » l’Ufeq  » qui veut dire à la fois paix et consensus librement élaboré. Elles en avaient le pouvoir. Aujourd’hui qu’elles n’ont plus de pouvoir…Les trublions se balladent, on ne peut les empêcher de faire la loi du plus fort. La force des faibles réside dans la maîtrise d’eux-mêmes et dans les rapports de soutien mutuelle et d’union qu’ils doivent tisser chaque jour.

Enfin il reste si peu de foyers de paix dans le monde encerclé par le déferlement fasciste que chaque mot, chaque geste, chaque initiative en faveur du dialogue, de la confrontation, et de la concorde nous parait un acte de patriotisme.

Paix et Démocratisation sont les deux faces d’une même stratégie qui doit arracher l’humanité à son désarroi et lui permettre de renaître à elle-même pour construire sa culture, ses cultures.

Ait-Ahmed Hocine


« Faqu Tiqelayin »
vos pièges ne prennent plus

La levée en masse pacifique de la Kabylie digne de nos plus belles traditions historiques.

Ceux de la génération des « années de braises » n’ont peut-être pas oublié cette plaisanterie lancée par un « boudal  » d’Ait-Ziri (qui feint la folie pour dire la sagesse) qui a fait boule de neige à travers la Kabylie comme un véritable cri de ralliement du patrimoine algérien.

D’abord prise de conscience des fictions, des slogans, et des mensonges dont usé et abusé l’état colonial pour camoufler l’exploitation, l’humiliation et la discrimination des indigènes du 2ème collège par les citoyens du 1er collège.

Le  » Faqu tiqelayin  » fut un:

– Refus radical de la pratique de division incarnée par le voyage en Kabylie du ministre de l’intérieur socialiste Tixier, venu après les massacre de mai 1945, annoncer un train de « réformettes » dans la perspective de l’assimilation . Pourquoi la Kabylie ? Etait-ce l’enfant chéri du colonialisme, comme suggèrent abondamment les plaintifs aux ordres ? La vérité est que le colonialisme n’avait peur ni des Oulémas, ni de l’UDMA, ni du PCA mais du patriotisme révolutionnaire implanté en Kabylie. Il voulait non pas diviser l’Algérie car notre région n’était pas divisible, mais diviser les forces populaires réduites à la misère et au silence en isolant la Kabylie et en bloquant la dynamique de nos société rurales. Les militants de la Kabylie n’ont pas attendu les ordres des chefs algérois, empêtrés dans leurs rivalités personnelles et de quartier pour organiser une réponse populaire sans précédent à la volonté coloniale de couler l’Algérie dans un monde de l’assimilation fondée sur les rapports de domination.

Le  » Faqu Tiqelayin  » fut aussi:

– un projet radical de lutte de libération qui passait par la dénonciation des pièges réformistes de Droite ou de Gauche (soubassements actuels des intégrismes de Droite ou de Gauche). L’Algérie à l’ONU ! Treize mendiants à Paris, non. C’était la contribution Kabyle à la conscience révolutionnaire algérienne, à l’unité – pas n’importe laquelle car Faqu tiqelayin s’adressait aux chantres de l’unité dans l’indignité.

– Contre les tartuffes de l’islam, guéris de leurs délires littéraires par quelques jours de prison « bi layali ha » (avec leurs nuits ). Les Oulemas divisibles par la frousse et qui affirmaient que le peuple de  » djouhala  » ( d’ignorants ) ne méritait pas leur sacrifice, n’ont pas hésité à briser l’union sacrée pour soutenir, après l’amnistie des grands leaders nationalistes, la formidable campagne de démoralisation organisée par l’UDMA et la grosse bourgeoisie (en formation ) contre les  » séparatiste « .

– Contre les pièges de l’union auxquels conviaient les tartuffes du marxisme, du parti communiste algérien, complices de la grande terreur de 1945.

– Contre les tartuffes populistes de l’extrémisme arabo-islamique, messalistes et centralistes qui solidairement face aux Kabyles puis concurremment érigèrent l’inconséquence, l’opportunisme et le caporalisme en principe politique.

Aussi les mensonges flagrants ont par omissions diffusés aujourd’hui par les tenants de ces trois grandes familles politiques, dont le FLN était censé avoir débarrassé l’Algérie en 1962, ne peuvent cacher le rôle de bastion fédérateur des énergies révolutionnaires joués par la Kabylie à l’échelle de toute la nation. Aujourd’hui que ces « contre-élites historiques » sont chargées de fabriquer l’idéologie du pouvoir, c’est à leur face que les algériens doivent jeter la politique coloniale de division, puisque le seul héritage empoisonné de cette politique est le « berbèrophobie », le mépris voir la haine du berbère. Le piège de l’unité se prend plus puisque la Kabylie, non seulement fait échouer les manœuvres de division mais elle a pu surmonter les vagues de berbèrophobie qui se sont emparées de l’administration coloniale après l’insurrection de 1871 et qui ont contaminées les couches privilégiées algériennes candidates à la succession.

Dans la période même des expéditions punitives contre les villages Kabyles ( 1947-1949) ou les patriotes étaient abattus par la milice ou bien pourchassés par la police, l’organe officiel du Cheikh Taleb-El Ibrahimi, « Bassar », qui bénéficiait de tolérance coloniale, revendiquait la suppression de la chaîne Kabyle à la radio dans un article intitulé  » Ma hadihi elura elati yuferfiruna biha  » ( qu’est ce que ce jargon que l’on murmure ). Les militants Kabyles devaient résister à cette jonction des racismes à titre français et à titre indigène. Pour eux l’unité, l’islam: c’est le langage de la vie, le combat libérateur, le djihad pour les dirigeants Oulémas: c’est la vie du langage; le verbiage qui occulte les intérêts des castes et justifie toutes les trahisons. A beau mentir qui vient de loin. L’offensive berbèrophobe lancée par les dirigeants centralistes en 1949 n’avait pour but que d’isoler le bastion révolutionnaire Kabyle. Il s’agissait d’une véritable diversion stratégique qui, au nom de l’unité arabo-islamique a accéléré la double évolution réformiste et fascisante du mouvement indépendantiste. La direction centrale d’abord, qui confondait déjà délire de schizophrène avec les valeurs arabo-islamiques, trouva en Bellounis un auxiliaire de taille, qui après avoir insulté les Berbères, ne tardera pas à cesser du fellagha avec le grade de général. Au cours d’une visite d’explication en Kabylie destinée à combattre les Berbèristes, un membre de cette direction eut le culot d’inviter les maquisards à la reddition car les « HLL » ( hors la loi ) pouvaient compromettre le Parti et sa grande stratégie des soubassements…Amar Cheikh le dira plus tard, stupéfait: « Sid Ali Abdelhamid a osé me demander de me rendre aux autorités, je comprend maintenant pourquoi ils veulent supprimer TAQBAYLIT ( le Kabyle) » « Almi ttura ay zrih ayher bhan ad aksen taqbaylit  » Taqbaylit qui un langage de la dignité, du respect d’autrui et du patriotisme intraitable.

Mais l’histoire a ses ruses. Il y a le 1er novembre, le congrès de la Soummam, l’accession de l’indépendance et 18 ans après, le règne de la dictature, de la misère sociale et morale, de la désespérance politique, il y a aujourd’hui la levée en masse pacifique de la Kabylie. La Kabylie se retrouve à l’avant-garde du combat pour la démoralisation des institutions étatiques. Mais pour décoloniser l’état, il faut décoloniser la culture et décoloniser l’histoire.

A ceux qui nous demandent de ne pas réveiller de mauvais souvenirs et qui nous parlent d’unité, nous disons justement: Parlons d’histoire, parlons d’unité ! L’histoire se recommence. D’autant que les catégories petites bourgeoises d’hier président au monopole de l’Algérie d’aujourd’hui. Parlons d’unité mais pas n’importe quelle unité – Faq Tiqelayin – c’est pour cela que pour tous les algériensla levée en masse pacifique de la Kabylie signifiait à la Charte Nationale, au parti unique, à la langue unique:  » vos pièges ne prennent plus « . Vos pièges ne prendront plus lorsqu’il n’y aura plus de Kabyle de service et lorsque toutes les autres régions d’Algérie auront réunis à leur place des contre-élites parasitaires qui agissent et sévissent en leur nom.

L’Alternative Démocratique pour laquelle se battent tant de jeunes algériens et algériennes de Kabylie et qui a soulevé des initiatives de solidarité dans la capitale et diverses autres villes de notre pays est en train de prendre corps. La répression ne fera que renforcer et l’approfondir.

Hocine Aît-Ahmed

Message sur la Charte nationale de 1976 de Hocine Ait Ahmed

Contre le trucage suprême
Pour des élections libres !
Le 15 juin prochain une  » Charte nationale  » sera soumise au peuple algérien par voie référendum.

Une campagne gigantesque se déroule depuis deux semaines, a l’effet de susciter et d’animer un  » vaste débat démocratique » autour d’un avant-projet de cette charte. Il s’agit nous dit-on, d’un texte d’orientation qui définit « les options socialistes » dans de nombreux domaines.

L’avant-projet se propose nous dit  on l’introduction  » d’exprimer une expérience et de formuler une stratégie « .

Une première interrogation préalable s’impose : sur quoi portera le référendum est-ce sur l’expérience ou sur la stratégie ?

Nous laisserons de coté le fait que l’une et l’autre soulèvent une multitude de problèmes susceptibles en  » régime démocratique direct  » de faire l’objet de votations populaires.

Il y a là indubitablement deux questions différentes. Cette distinction est d’ailleurs implicite à l’interprétation donnée par Boumediene dans son discours du 1er mai : « Aujourd’hui, dit-il et pour la première fois, nous soumettrons cette option socialiste à vos suffrages. C’est là une expérience unique en son genre ou le peuple portera son avis sur cette option en tant que politique générale ».

Il ajoute plus loin : « en tant que pouvoir, nous avons assumé pleinement nos responsabilités depuis 1965…le moment est venu maintenant de mettre cette responsabilité dans la balance à travers la Charte Nationale, car certains réactionnaires prétendent que nous exerçons une pression sur le peuple et que nous gouvernons par la force. S’il advenait que le peuple se prononçait contre cette charte, nous ne saurions qu’approuver ».

En toute logique on ne peut donner une seule réponse à deux questions différentes sans fausser la signification et la portée du référendum. La volonté populaire devra se prononcer sur une gestion ou sur une doctrine ? Sur ce qui a été fait dans le passé ou bien sur ce qui sera fait à l’avenir ?

Dans le premier cas nous avons à faire à un plébiscite pur et simple à propos de sa gestion. La Charte en témoigne à coups d’affirmations catégoriques telles que :  » il est notoirement admis que le pouvoir révolutionnaire a tenu ses promesses ». S’il en est bien ainsi l’issu du plébiscite ne fait pas de doute. Mais elle sera d’autant plus valable que la question posée au corps politique sera précise et loyale. Or, tel qu’elle est conçue, le référendum repose sur un malentendu flagrant.

En effet, le oui unanime au « rejet du népotisme, du favoritisme, de la corruption…, de tout paternalisme…tout autoritarisme… » sera un non évident au régime qui a sécrété ces pratiques et qui est secrété par elles. Le récupérer comme une approbation à celui-ci serait un contre sens monstrueux, le comble de la supercherie si « la Charte n’est pas une mise en scène théâtrale » comme l’affirme Boumediene « qui permettra de nous attacher définitivement à nos fauteuils », c’est le bilan de ses actes et non celui de ses intentions qu’il doit d’abord soumettre sans escamotage et sans amalgame à l’approbation du corps électoral.

En outre, il est indispensable que soient expressément prévues les conséquences d’un vote de défiance, faute desquelles le plébiscite serait à sens unique et n’avait pas de sens du tout. La Charte est muette sur les conséquences d’un éventuel veto populaire: démission du pouvoir ou simple abandon de la Charte.

En déclarant « nous ne ferons qu’approuver son verdict » Boumediene ne répond pas à la question de la conclusion politique qu’il tirerait d’un suffrage de défiance. Il en soulève une autre à un niveau plus fondamental: le peuple algérien est-il le véritable titulaire de la souveraineté ? Alors l’expression de sa volonté ne saurait être censurée, elle n’a pas à être approuvée, elle doit obéir. Le référendum est là pour sanctionner la soumission du pouvoir, sa démission le cas échéant.

Toutes ses questions de formes et de fond ne se seraient pas posées si les problèmes soulevés par la Charte et le Référendum avaient été étudiés sérieusement non par un comité d’idéocrates désigné par le prince, mais par un organe législatif compétent et responsable ce qui revient à dire si la promesse solennelle faite le 19 juin 1965 avait été tenu: « d’instituer un état démocratique sérieux régi par des lois et basées sur une morale « .

Onze ans après la proclamation du 15 juin 1965, il n’y a pas d’état sérieux au sens que revit un ordre constitutionnel fixant le statut du pouvoir ainsi que les modalités de son exercice. Il n’y a ni parlement pour légiférer et décider des dépenses publiques, ni Cour des Comptes pour surveiller la gestion des finances aux niveaux les plus importants des institutions, ni pouvoir judiciaire indépendant qui puisse protéger contre les abus d’autorité, les dénis de justice et les mesures arbitraires.

Rien ni personne n’a empêché Boumediene de donner une base légitime à son pouvoir, tout lui commandait de faire singulièrement, fait qu’il ait renversé l’homme qui lui a confié à lui et à ses amis les responsabilités les plus importantes, qu’il ait mis en vacances la constitution alors en vigueur. Ce coup de force à l’intérieur du régime devait être à ses yeux trop grave pour ne pas rechercher une légitimation démocratique et opérer des changements radicaux dans la structure et les méthodes de gouvernement.

L’absence de tout acte d’investiture purificateur sans cesse différé depuis onze ans et subtilement reçus‚ au nom d’une dichotomisation anachronique, « révolution contre le formalisme bourgeois » est-elle composée par une investiture révolutionnaire? La démocratie représentative a-t-elle trouvé un substitut valable dans l’édification des structures d’adhésion populaire qui permettent aux travailleurs et aux masses les plus déshéritées d’accomplir leur propre libération économique, sociale et culturelle? Les résultats obtenus par les révolutions industrielle, culturelle, agricole, ont-ils réussi dans le concept de l’existence de la majorité‚ de l’humanité algérienne au point de convaincre celle-ci qu’elle a gagné au change et qu’en perdant la liberté politique, elle a en définitive sauvé son âme des tentations du luxe bourgeois?

Promis depuis 1965, le congrés du FLN n’a pas eu lieu, il n’a pu eu donc mandat régulièrement. Le FLN est mort et de ce fait, les syndicats, les organisations nationales sur lesquelles il exerce une tutelle étroite sont réduites à de simples rouages administratifs, ce qui est reconnu publiquement par le « pouvoir » mais qui le prive du même coup de toute base révolutionnaire.

Reste la légitimation du pouvoir révolutionnaire par la réussite. Il serait plus facile d’évoquer les réalisations du régime que ses échecs trop nombreux à énumérer sur tous les plans du reste, les mérites de ses réalisations reviennent aux masses laborieuses, aux milliers de cadres compétents et dévoués qui s’étourdissent dans le travail pour oublier que des féodalités de hasard en tirent profit et gloria.

Quoiqu’il en soit, un bilan sérieux doit être établi en fonction des potentialités réelles et virtuelles dont pouvait disposer le pays dans tout les domaines et non à partir des méthodes comparatives, caractéristiques de régimes totalitaires. Il doit réintroduire les pertes chiffrables au niveau fondamental, pertes consécutives à la remarginalisation politique, économique, sociale et culturelle du peuple.

Au demeurant, le bilan « révolutionnaire » apparaît dans la révolte grandissante des masses accablées par le chômage galopant, par les fléaux conjugués de l’inflation et de la pénurie des produits de premières nécessité « même ceux dont l’économie algérienne pouvait être autosuffisante » par l’injustice et l’irrégularité des salaires. Là est la cause profonde de la résurgence brutale au niveau politique de la crise de légitimité.

Il se lit dans les confessions publiques des citoyens que la presse officielle diffuse depuis le début de la compagne d’explication leur défoulement même filtré, et donne la mesure du climat de mensonges et de la peur qui à prévalu jusqu’ici.

Ni légitimité, ni légalité, ni efficience. Un régime de dictature policière pré-étatique. Un impérium édifié par un homme et pour un homme grâce à une machinerie policière colossale. Il détient la totalité de la puissance publique, concentre tous les pouvoirs en vertu d’un attribut intrinseque à sa personne. Sans aucun titre, il séquestre Ben Bella qui attend d’être jugé ou même inculpé depuis plus d’une décennie, il met « en résidence » deux autres président Abbas et Ben Khadda pour délit d’opinion et emprisonne pour délit culturel des dizaines de jeunes de kabylie. Il s’érige en conscience nationale et décrète la vie et la mort, l’exil ou le larbinisme à l’encontre notamment des anciens militants et responsables du FLN et de l’ALN. Il se confère la prérogative suprême de faire la guerre à un peuple frère, sans avoir répondu ni du massacre d’Amgala, ni de l’expulsion dans le style « Vel d’Hiv » des milliers de familles maghrèbines.

Même légitimité ad-infinitum est institutionnalisée dans le « Drive left  » idéologique effréné d’un plébiscite préfabriqué, la dictature ne pourra résoudre la crise. Les immenses problèmes demeureront que le verbe ne pourra sublimer et la violence officielle supprimer. La puissance de la lumen bourgeoisie d’Etat qui s’est servie du pouvoir absolu comme point d’encrage afin de conquérir le pouvoir politique et des structures pré-étatiques pour s’emparer du pouvoir économique qui ne sera pas exorcisé par la Charte Nationale.

Afin d’inaugurer son nouveau tournant idéologique, la nouvelle classe se délestera d’autant plus volontiers de quelques dizaines de boucs émissaires qu’elle s’apprête à enrôler des centaines de jeunes néophytes dont elle détournera les énergies et les compétences. Elle élargira « sa couche intellectuelle dominante » à l’avant-garde stalinienne. Elle fera recirculer « les élites » et redistribuer les postes comme en témoigne la foire d’empoigne qui déjà bat son plein dans les sphères dirigeantes.

Les mêmes causes engendreront les mêmes effets: gaspillage, corruption, délation, répression et au bout des aventures sanglantes.

Seul, un processus de démocratisation pourra enrayer le processus de déréalisation et de violence. Il faut créer une vie politique saine et débloquer la dialectique réelle en permettant aux forces sociales de s’exprimer librement et de s’assumer dans la clarté. Il faut restaurer la confiance non par des kermesses de « fraternalisation » épisodiques mais par des OPS institutions qui favorisent le dialectique serein et permanent dans le respect des libertés publiques. Election libre, pluralisme des partis, constituante souveraine, doivent constituer l’amorce d’une construction démocratique résolue et patiente. Cela présuppose le renversement total de la perspective octroyée par la Charte.

Certes, les constitutions n’ont pas empêché la montée effrayante dans le Tiers Monde des régimes prétoriens de droite et de gauche. La problématique complexe du pouvoir politique exige une réflexion et une recherche continue. Cependant si la démocratie politique n’est pas suffisante, encore faut-il qu’elle existe pour qu’elle garantisse aux masses laborieuses les moyens de la transformer en démocratie économique et sociale. C’est à dire que les voies du socialisme humain à la fois démocratique et révolutionnaire se situent dans le respect des Droits de l’Homme civils et politiques et la promotion concomitante de ses droits économiques et culturelles. A ces conditions, l’expérience algérienne viable à l’intérieur pourra être valable dans le Tiers Monde, où les  » Fohrerchen » dictateurs de petits pieds, multiplient et confisquent la souveraineté populaire au nom de la même « Volksgelst ». Cet esprit du peuple qu’ils sont seuls à incarner.

Leur vision historique du Tiers Monde, la « Dritte Weltanschauung » destinée à sanctifier pour ne pas avoir à le purifier. Le devoir de soumission exigé de leurs sujets risque

de condamner à la marginalisation et à la clochardisation de la majorité de l’humanité. Pour que la démocratisation et non le nouvel « Ordre » économique mondial en gestion soit édifié au bénéfice de celle-ci et n’aboutisse pas au renforcement d’un ordre panétatique déjà inquiétant, il faut que les peuples puissent reconquérir leurs souverainetés, leurs droits à l’autodétermination et au libre développement culturel.

Hocine Ait-Ahmed
Début juin 1976

source:http://www.geocities.com/hocine_ait_ahmed
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Historique intervention à la Cour de sûreté d’État 1964 de H.Ait Ahmed

Hocine Ait-Ahmed
Cour de sûreté d’État 1964

Monsieur le Président,
Messieurs de la Cour,

Qu’est-ce que cet ordre révolutionnaire au nom duquel se commettent les inégalités, les infractions à la loi, les violations de la Constitution, les atteintes aux droits de l’homme et les actes arbitraires qui traduisent le mépris du pouvoir pour les libertés individuelles et collectives les plus essentielles ?

Pour répondre à cette question, il importe d’analyser les caractéristiques de la bureaucratie algérienne qui en confisquant le  » Pouvoir démocratique et populaire  » a instauré le règne de l’absurde, de l’arbitraire et de l’humiliation de l’Homme par l’Homme.

Laissez-moi vous dire qu’après la mort de Staline les bonnes consciences raisonnèrent qui au nom du marxisme-léninisme, ou de toute autre  » isme  » humanitaire se sont empressés de rendre la bureaucratie stalinienne responsable des massacres de Géorgie, du système policier et des purges.

Je n’ai pas attendu ce jour pour avertir le peuple algérien et les militants contre les périls du  » stalinisme sans Staline et sans les travailleurs « .

Cependant, si le régime actuel imposé à l’Algérie évoque le stalinisme du point de vue du pouvoir personnel, des institutions policières, de la docilité inconditionnelle, des rapports de violence entre État et les masses laborieuses, par contre il y a des différences fondamentales entre le stalinisme et le néo-fascisme algérien. Ces différences proviennent essentiellement de la  » spécificité  » de la bureaucratie algérienne.

En effet, la bureaucratie stalinienne était issue malgré tout de la Révolution d’Octobre et de la notation léniniste de la « dictature du prolétariat « . Elle se rattachait à un système cohérent. Les hommes de l’appareil stalinien ont tous appartenu au Parti Bolchévique et ont tous participé jusqu’au bout à la longue lutte pour le pouvoir mené par le parti, sous la géniale direction tactique de Lénine. C’étaient des militants acquis à la cause du communisme et forgés par les épreuves du combat révolutionnaire. De plus, à la tête des services administratifs, Staline a su placer des compétences. Compétences inconditionnelles certes et qui de part leur inconditionnalité cachaient souvent ou atténuaient la vérité dans leurs rapports politiques avec leur idole, mes compétences quand même et que leur allégeance même autorisait à ne pas tricher tout au moins avec les réalités économiques et sociales. Ils pouvaient renseigner les dirigeants sur la marche du pays et ils mettaient tous leur ardeur au travail. Les cadres du stalinisme avaient le mérite de s’étourdir dans le dévouement à la cause révolutionnaire, ils se projetaient ainsi dans l’avenir pour oublier le présent. Production, rendement, l’industrialisation furent leur leimotiv avec l’espoir que la transformation de la base objective mettrait fin à la tragique déviation bureaucratique que seul le génie de Lénine ait pu éviter.

Quand à la bureaucratie algérienne, Monsieur le Président, Messieurs de la Cour, elle constitue la classe la plus incohérente, la plus irresponsable, la plus incompétente et la plus improductive qui ait jamais existé. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette bureaucratie tire toute sa force de l’anarchie, de la pagaille et de l’arbitraire.

Cela n’est pas un hasard. La bureaucratie qui fonde le régime actuel est historiquement constituée par les franges les plus opportunistes de la société algérienne.

A tous les postes institutions algériennes, y compris le néo-FLN, on retrouve ces hommes qui se sont distingués par leurs positions anti-révolutionnaires et anti-populaires.

En premier lieu, on retrouve tout le vieux personnel des vieilles formations politiques. Ces  » élites  » ont de tout temps donné le change. Sous prétexte de faire l’économie de l’étape nationale ou de l’étape démocratique, ils n’ont eu d’autres soucis que d’avoir des places à la table du colonialisme, ils exprimaient la volonté de la bourgeoisie mercantile « indigène » en formation et de super-prolétariat européen de se réaliser en tant que classes privilégiées à l’ombre de « l’assimilation » ou de « l’Union française ».

On retrouve, en second lieu, ces représentants de la petite bourgeoisie urbaine qui ont d’abord produit le Messalisme, par leur docilité inconditionnelle ( 1947-1952 ) et qui ont fait ensuite du MTLD l’instrument de la plus grande déviation réformiste du mouvement révolutionnaire.

Les centralistes avaient construit autour du « Zaim  » une doctrine populiste arabe ou islamique dans une atmosphère de confrérie magico-metaphisique. Leur but était d’abord d’éliminer les portes-paroles des couches révolutionnaires, « déparalyser  » la dialectique révolutionnaire dans les forces sociales en faisant jouer à vide les puissantes pressions rurales. Les élites du MTLD étaient des portes-paroles de la petite bourgeoisie et des propriétaires fonciers. Elles réussirent à bloquer le processus révolutionnaire amorcé après le Congrès clandestin de février 1947. Leur Congrés tenu publiquement en 1953, proclame  » théorie révolutionnaire des soubassements  » destinée à camoufler leur trahison de classe. Ce Congrès était l’aboutissement d’une série de mesures opportunistes dont la chasse aux maquisards m’a mise à l’écart comme responsable de l’OS. Je fut remplacé par Ben Bella dévoué à Messali puis au clan du second auquel le rattachait son origine.

Le troisième lieu, on retrouve dans cette bureaucratie deux autres catégories  » d’élites algériennes « . D’une part, les anciens fonctionnaires du protectorat français au Maroc, les jeunes cadres destinés à être de brillants auxiliaires du Loyautisme et leur zèle  » révolutionnaire  » déployé au Maroc a souvent agacé le peuple marocain qui avait souffert de leur zèle d’une autre espèce au temps ou voulant être français à part entière, ils se comportaient en auxiliaire entièrement à part du colonialisme. D’autre part, les cadres de la « promotion Soustelle  » et du plan de Constantine destinés à former l’avant-garde de la troisième force en pleine guerre de libération tête de pont du néo-colonialisme.

Aussi bien la bureaucratie algérienne, support du pouvoir actuel, est conglomérat d’éléments disparates.

Elle se caractérise par l’opportunisme qui constitue sa seule force de frappe et sa seule capacité d’insertion dans la société algérienne d’après-guerre. Elle est prête à servir n’importe quel maître. Malgré leur diversité d’origine, ces hommes ont tous développé ce sixième sens qui s’appelle l’opportunisme. Il ont toujours su flairer les répressions coloniales pour se mettre à l’abri. Ils ont toujours su flairer la victoire pour se porter à son secours dans leur choix du maître. Ils ont toujours su flairer le complice de leurs convoitises et savent saisir au vol l’occasion de grimper aux échelons supérieurs.

Les exploits des opportunistes tiennent lieu de critères idéologiques, politiques et techniques. La docilité inconditionnelle remplace la rigueur morale, la fermeté idéologique et la compétence.

La bureaucratie algérienne se caractérise aussi par le sectarisme et la lutte des sectes. Personne n’ignore en Algérie que les cadres actuels du régime, au niveau des administrations et du Parti se regroupent par affinités sectaires. C’est même dans le cadre des sectes que se poursuit et s’organise la chasse aux postes. Qu’un ancien cadre du MTLD soit ministre ou coordinateur du FLN, et l’on voit l’agglutiner autour de lui tous ses anciens petits copains. Qu’un ancien dirigeant de l’UDMA soit haut fonctionnaire et il s’arrange pour que l’administration  » à ses ordres «  soit formée par ses amis politiques des temps anciens. De nombreux procureurs se sont des staliniens comme le procureur Djender qui requiert aujourd’hui contre nous. C’est ainsi que de nombreux ministères sont  » marocains  » qui ont réussi à se rassembler autour de personnalités du régime qui avaient fait carrière au Maroc.

Le népotisme, le  » piston  » deviennent la règle. Pour se maintenir, les hommes honnêtes doivent aussi chercher les bonnes grâces de l’une ou de l’autre des féodalités politiques qui sont les piliers du régime.

Composée d’opportunistes et de sectes, la bureaucratie algérienne s’est constituée de classes parasitaires, je dirais presque clandestines. Elle est obligée, pour cacher sa fonction parasitaire et anti-sociale, de s’approprier les mots d’ordres des masses pour mieux les discréditer.

La dégradation sectariste et opportuniste des  » appareils  » a isolé le régime par apport aux aspirations et aux intérêts populaires.

L’administration centrale tourne à vide aux bruits des ronronnements démagogiques et des fanfaronnades. Toute critique étant passible de disgrâce ou de châtiment, les rapports fournis par les divers services ne peuvent dés lors que redoubler d’optimisme. Ils font monter en flèche une réalisation locale qui peut leur valoir des avancements et passent sous silence tous les phénomènes de désocialisation.

Le FLN lui-même est condamné à n’être qu’un appareil de coercition para-administratif et para-policier. Il est maintenant permis de dire ce qu’est cet ordre révolutionnaire en Algérie.

L’ordre révolutionnaire, c’est d’abord le pouvoir que possède le chef de l’État et du Parti de prendre n’importe quelle décision et toutes les décisions dans n’importe quel domaine, de n’importe quelle manière et de les faire appliquer n’importe comment par n’importe qui. Il est l’autorité suprême, l’incarnation de l’ordre révolutionnaire. Cette vérité admise, une liberté est laissée à chaque potentat de la cellule, de la préfecture, de l’ANP ou de la police, d’apprécier ce qui est conforme à l’ordre révolutionnaire et de prendre toutes les mesures de nature à sauver le socialisme. Chacun y va de sa petite expérience socialiste et des grandes mesures d’épuration. Tous y vont de leurs règlements de comptes et de leurs convoitises.

Au nom du socialisme, on confisque la voiture ou la villa du voisin.

Au nom du socialisme, on épure tel fonctionnaire qui en sait trop sur ses supérieurs ou sur les notables du FLN qui ont une conception égocentrique de prééminence du Parti.

Au nom du socialisme, tel ministre est obligé de choyer ses subordonnés parce qu’à tout moment. ils peuvent le salir dans des rapports de police.

Au nom du socialisme, on arrête des députés, on saisit ou on dessaisit la justice sur un simple coup de fil, au profit du cousin et au détriment de l’adversaire.

Au nom du socialisme, la bureaucratie algérienne décrète l’abolition des Droits de l’Homme et du Citoyen, supprime les libertés individuelles et viole la légalité qu’elle a pourtant confectionnée elle-même.

Historiquement, sociologiquement, idéologiquement et moralement difforme, cette classe d’opportuniste tente de prendre forme en condamnant comme  » formalistes  » toutes les valeurs qui rendent précieuse la vie des Hommes.

L’ordre révolutionnaire est un ordre kafkaien. Tout comme le programme de Tripoli, la Charte d’Alger, si elle alimente le zèle pharisaïque des potentats du régime, n’enraye pas le souffle de crétinisme intellectuel qui anime leurs décisions.

L’ordre révolutionnaire, c’est l’ordre du verbe et des fictions. A ce titre, il rappelle l’ordre colonial avec sa phraséologie et ses fictions juridiques et politiques que le peuple algérien a combattu avec tant d’acharnement. Il rappelle aussi un passé plus récent: manipulations totalitaires des SAS et des officiers du cinquième bureau, partisan de Massu.

Le peuple algérien est fatigué de toutes ces sornettes qui ont fait fi des personnalités. Il a lutté pour maîtriser son destin, pour affirmer sa personnalité et instaurer enfin avec l’indépendance reconquise un ordre légal qui exclurait l’exploitation et l’humiliation de l’Homme par l’Homme.

La résistance du peuple algérien à ce régime ne fait pas de doute. Elle revêt des formes multiples, larvée passive et active suivant les régions d’Algérie.

Le FFS ( Front des Forces Socialistes ), porte-parole des couches révolutionnaires exprime les aspirations du peuple algérien à se débarrasser de cette bureaucratie sans foi ni loi.

Les assises policières du régime s’exacerbent et s’élargissent devant la résistance populaire. Arrestations, séquestrations, tortures sont le lot quotidien des paysans et du petit peuple des villes. Des militants sont devenus tortionnaires. L’Algérie qui a souffert de la gangrène est en train de pourrir par les effets désastreux de la torture généralisée. Cela personne ne l’ignore.

De quelque coté que nous approchions notre victoire sur le colonialisme, c’est notre défaite que nous rencontrons.

Je n’ai pas été moi-même victime de sévices. Mes camarades qui étaient détenus de l’autre coté du pavillon ou j’étais séquestré pendant cinq mois ont par contre vécu des cauchemars hallucinants. Chaque jour, une humanité passait à la baignoire et à l’éléctricité. Des garçons et des filles de quatorze à seize ans ne sont pas épargnés. La faim, la soif, les humiliations.

Il m’est arrivé d’entrevoir des prisonniers ( car les inspecteurs s’arrangeaient pour que je ne rencontre personne au moment de ma toilette ): de véritables rescapés des camps de Dachau, squelettiques, hagards et terrorisés. D’ailleurs, certains de mes camarades ici présents ont été obligés de boire leur urine de fièvre et de soif.

C’est le Zéro moins l’infini, le néo-fascisme de la pire espèce. Ces policiers ont les mœurs et les pratiques de la pègre. Leurs locaux sont des refuges des jeux interdits, des orgies. Les inspecteurs se disputent à propos du partage des butins, produits des perquisitions et des saisies arbitraires. Mes camarades m’ont stupéfait par certaines révélations. Certains inspecteurs que je croyais honnêtes et qui m’ont juré n’avoir jamais levé la main sur des détenus ont été les plus inhumains et les plus sales. Ce sont des tortionnaires et qui en plus ranconnent aussi bien les détenus que la famille. A Tizi-Ouzou, le Commissaire Ben Said s’est rendu célèbre par le supplice de la bouteille.

La corruption aussi est en voie de devenir une institution. Il faut  » graisser les pattes  » des fonctionnaires de l’administration ou du Parti pour assurer la sécurité de sa personne, de ses biens ou de son emploi.

Le nombre impressionnant de comités de gestion arrêtés pour détournement de fonds, l’ampleur de la répression pour des faits concussions et de malversation témoignent de la gravité du mal. L’exemple est du reste donné par le sommet. Que sont devenus les cent milliards versés au secteur socialiste ? Il n’y a jamais eu de vérification des comptes ou de contrôle. Pourtant la constitution a prévu la Cour des Comptes. On préfère créer des Cours Criminelles. Quand aux crimes économiques, le socialisme les encourage et leurs auteurs reçoivent des promotions.

Voilà… ou la bureaucratie sectariste et opportuniste a conduit le pays. Les observateurs étrangers pourraient s’en étonner. La corruption, la délation et le piston sont des maladies de la vieillesse alors que notre régime est si jeune. Ils ignorent que cette bureaucratie est vieille de toutes les vieilleries dont la création du FLN a cru débarrasser le pays.

On nous dira: des efforts dont déployés chaque jour pour éliminer la bureaucratie. L’épuration se poursuit. Il y a le Congrés des travailleurs de la terre, il y a le Congrès de l’UGTA.

La question se pose de savoir qui épure ?

C’est une secte bureaucratique et qui utilise des méthodes bureaucratiques et sectaires. Le cercle vicieux des règlements de compte et des boucs émissaires se poursuit. Chaque épuration au lieu d’amorcer un redressement ajoute son cortège d’injustice, de rancœurs. Elle renforce les sentiments d’insécurité, d’instabilité et engendre par contre-coup chez les autres fonctionnaires ou cadres du régime des doses d’opportunisme et de docilité plus grandes.

Quand aux Congrés dont se glorifie le régime, ils sont venus à contretemps et trop tard, comme des wagons repeints pour la galerie, que l’on accroche à une locomotive essoufflée.

Que de négations, ce sont par exemple les décisions autoritaires qui ont eu pour effet de diviser et de désorganiser les avant-gardes depuis l’avènement du groupe de Tlemcen. Elles ont imposé un ordre, une bureaucratie et une morale de clan qui tourne dos aux aspirations, aux intérêts et aux valeurs de la révolution algérienne.

Les affirmations ce sont les fuites en avant, les mesures fragmentaires de démocratisation qui ont pour but de donner le change aux avant-gardes révolutionnaires afin d’éviter leur regroupement, elles ne remettent en cause ni le cadre général, ni la morale de clan, ni l’existence de cette bureaucratie parasitaire et sectariste.

L’identification de l’ordre bureaucratique au pouvoir des masses laborieuses est une usurpation. L’ordre révolutionnaire repose sur des fictions qui postulent le transfert de souveraineté des masses déshéritées au système actuel. La vérité est qu’il y a eu bel et bien détournement du pouvoir au profit d’une classe bureaucratique. Le césarien engendré ne sert ni les intérêts immédiats, ni les intérêts lointains du peuple algérien. Il a donné naissance à une bureaucratie d’un genre nouveau, du point de vue de la typologie, mais archaïque en égard à son niveau moral, idéologique et technique. Que le socialisme officiel se débattre entre la voie autoritaire (capitalisme d’Etat ) et la voie libertaire ( auto-gestion ) ne prouve pas qu’il ait au sein du régime affrontement entre deux tendances cohérentes qui se disputent le pouvoir. Cela confirme au contraire:

– Premièrement, la poussée populaire qui se fait de plus en plus exigeante. Les masses paysannes broyées par la guerre, de même que le prolétariat ne se reconnaissant ni dans les appareils gouvernementaux, ni dans le parti. Les rapports de violence et d’usurpation entre le pouvoir et le peuple sont parvenus à un tel degré que là ou il n’y a pas résistance armée en raison du découragement, de la domestication et de la désorganisation des cadres moyens, il y a pourrissement de l’esprit civique, dépolitisation et démobilisation des masses.

– Deuxièmement, la gravité des contradictions sectaristes qui secouent les appareils bureaucratiques. Loin de briser le cycle classique, ces contradictions abondonnées à elles-mêmes ne feraient que le boucler.

Les professions de foi de socialistes ne doivent plus faire illusion, pas plus que les rassemblements « spontanés », de cette spontanéité empruntée aux techniques scéniques du 13 Mai.

Le programme de Tripoli n’était qu’un instrument de la prise de pouvoir par un large éventail de sectes bureaucratiques qui ont comploté contre le pouvoir du peuple et au nom des idéaux qui sont chers à ce peuple. Elles ont préfèré prendre le pouvoir à l’échelon du Bureau Politique, l’organisme suprême du FLN afin de paralyser la dialectique révolutionnaire dans la structuration du Parti, et par voie de conséquence dans l’édification de l’Etat.

L’usage d’une terminologie d’avant-garde comme celle de la Charte d’Alger n’est rien d’autre que l’appropriation des mots d’ordres populaire par cette bureaucratie.

Il témoigne de l’attachement du peuple algérien au socialisme en dépit du discrédit dans lequel le socialisme a été sciemment traîné.

Comment sortir du cercle vicieux à l’intérieur duquel les sectes bureaucratiques se livrent une lutte surnoise au nom des intérêts et des aspirations populaires ?

Dans son réquisitoire « historique » le professeur Djender a voulu démontrer que l’Algérie de clans est l’aboutissement du jeu des forces économiques et sociales. C’est ce qui ressort de son analyse archéo-marxiste. Décidément, les éléments de l’ancien Parti Communiste Algérien ne se sont pas renouvelés. Ainsi, d’après leur matérialisme mécaniciste, l’Algérie subit une fatalité inexorable. Que nous soyons dans ce box, et que Djender requiert contre nous est la manifestation d’une nécessité historique implacable. Veut-il prouver par la qu’il est irresponsable par faute de l’Histoire et non par sa faute, et qu’il est  » le jouet de la fatalité  » comme dans le film ou Fernandel ne trouvait même pas une place parmi les inadaptés sociaux et que dialectiquement il ne peut être qu’une vision difforme de Vichinsky ? Mais alors, Monsieur Djender aurait du être non pas moins sévère à l’égard de mes camarades Madjid et Rachid qu’il a arrachés à l’hôpital malgré leur extrême faiblesse causée par deux semaines de tortures physiques et cinq mois de tortures morales et en dépit de la révolte des médecins.

Et bien, Messieurs, cette fatalité des clans, les hommes l’ont brisée il y a près de vingt ans au Congré du PPA (février 47) et il y a eu une décade: le 1er novembre 1954, au moment ou la base économique était plus féodale et ou par conséquent, les lois historiques condamnaient plus irrémédiablement encore notre pays à la division. L’infrastructure était tellement arriérée que Djender ne voulait pas daigner faire au peuple algérien l’honneur d’être parmi son avant-garde.

Personne ne peut oublier le désespoir du peuple à la veille du 1er novembre 1954, le désarroi des militants. Les partis réduits à des querelles entre leaders, les congrès, les excommunications; lumpen-prolétariat d’Alger, futur client de Massu et de Godard, faisait un usage  » voyoucratique  » de surenchères verbales en insultes et bagarres. Et le colonialisme triomphait et  » Alger Républicain  » faisait éloge de stalinisme.

Le FLN est né contre la fatalité dans un pari de confiance de peuple.

Ceux qui, comme Djender se sont tardivement et accidentellement ralliés au FLN du temps de la guerre, ne pouvaient comprendre ce nouveau déterminisme historique qu’est la volonté d’un peuple. Si le peuple algérien avait écouté les archéo-marxistes, la seule possibilité objective de l’Algérie d’avant 1954 était de se soumettre au jeu stérile des querelles sectaires et d’attendre que le PCF donne à la fatalité de l’indépendance un visa d’entrée chez nous par l’entremise du PCA.

L’infrastructure de la Révolution Algérienne n’était pas constituée par la base matérielle au sens économico-social mais par le peuple algérien avec ses aspirations culturelles, économiques et sociales plus que séculaires et avec son expérience de lutte anti-colonialiste.

Le FLN dont je m’honore être l’un des créateurs a su exploiter les seules possibilités objectives de l’Algérie en libérant les forces profondes de la Nation Algérienne.

La volonté des peuples africains, asiatiques et latino-américains est en train de bousculer les cadres théoriques, les tabous idéologiques et les postulats historiques pour hâter la libération politique et économique des pays encore dépendants ainsi que l’avènement d’une démocratie socialiste universelle. La volonté des peuples, voilà le moteur de l’histoire.

Djender condamne le peuple algérien à la misère et à l’anarchie et pour longtemps car rien n’indique que cette base objective se transformera  » à pas de géants  » comme clame « Alger-Républicain « . La situation économique et sociale se dégrade à une allure affolante, campagne de dépeuplement à cause de la répression collective et du chômage. L’incertitude politique décourage la petite épargne aussi bien que le capital étranger qui doit être investi au mieux des intérêts du peuple et de la croissance économique. Le secteur dit « socialiste  » est dans l’impasse. L’insécurité de l’emploi sur les terres, dans les ateliers ou aux bureaux, accroît bien sur la docilité mais aussi la déchéance morale, les larcins, les vols et les détournements. Jadis, le proverbe rural disait pour symboliser le laisser-aller:  » Mon âme est à Dieu, mon cheval à l’Etat « . Aujourd’hui, les paysans qui ont le privilège de travailler sur la terre en auto-gestion disent: « Mon âme est au diable et je me moque de la terre parce qu’elle est à l’Etat « . Damnés pour damnés, puisque les comités de gestion et les présidents sont imposés aux travailleurs, puisque tous les dirigeants trichent que le rendement et l’honnêteté ne paient pas et que seul  » le fourbi » paie, alors tant pis faisons comme tous le monde.

La vérité est que Djender fait une analyse sectaire destinée a dégager des conclusions sectaires qui n’ont rien de commun avec les intérêts du peuple algérien. Les attardés du PCA ne peuvent fonder leurs espoirs sur la confiance aux masses opprimées. Ils fondent leurs espoirs sur le pourrissement à long terme, sur la faillite de tous les cadres populaires, sur la division des avant-gardes.

Le procureur n’a pas hésité à me dire cyniquement  » le socialisme ne se construira qu’après la mort du dernier résistant » cela explique la haine avec laquelle il s’associe aux tortionnaires et aux agents de la répression militaire, policière et économique.

Alors, Messieurs, ne resterait-il aucune autre perspective pour notre pays que des aventures militaristes ?

Nul doute que les Algériens, excédés par le désordre et l’instabilité appelleraient de leurs vœux les plus profonds un ordre nouveau, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit cohérent et libère les citoyens de la bureaucratie parasitaire.

De l’anarchie à la dictature, c’est également l’un des langages connus de la Dialectique Historique. Mais l’armée aussi est divisée. Les complots surnois de division ont atteint l’ANP à tous les niveaux. Les mutations et les promotions d’officiers, le noyautage des unités, minent chaque jour davantage la cohésion de l’ANP.

Par conséquent, un coup d’Etat militaire brisera sans doute le cycle infernal des sous-partis parasitaires mais il ouvrira un cycle infernal d’un genre nouveau, du genre syrien ou latino-américain, le cycle des clans militaires et des pronunciamientos.

Comment sortir de l’impasse ? Il faut recourir au peuple comme au 1er novembre 1954. Docteurs ex-marxisme, cessez d’inventer des microbes pour cacher la véritable maladie. Pour guérir un cas pathologique, il faut faire disparaître les causes pathogènes. Même maux, même remèdes. La situation actuelle est la projection de la situation qui a précèdé le 1er novembre, en plus grave.

Comme au 1er novembre 1954, il faut faire appel au peuple. Ce peuple est écarté du pouvoir. Il est terrorisé là ou comme en Kabylie, il subit la plus terrible des répressions.

Quand on sait que la conscience nationale et la conscience révolutionnaire ont été profondément conditionnées par la lutte contre les oligarchies de toutes sortes, financieres, administratives, féodale, contre les illégalités coloniales fondées sur la terreur policière, contre tout  » statut octroie », on comprend que le peuple algérien, après sept ans de guerre aspire à disposer librement de son destin, de ses terres et de ses richesses. Il veut choisir ses dirigeants puisqu’il n’y en a jamais eu en Algérie.

Le recours au peuple doit transcender les petits calculs tactiques. Il doit exprimer un tournant décisif. Nous pensons qu’il peut s’effectuer en permettant au FFS ( Front des Forces Socialistes ), à l’opposition en général, d’avoir une activité légale et publique, de s’organiser librement, d’avoir sa presse et ses publications et de tenir à grand jour son congrés constitutif.

Alors, un dialogue pourra s’instaurer, non pas entre deux leaders ou deux équipes et en catimini, mais entre deux mouvements, deux thèses avec leurs conceptions du socialisme et du pouvoir politique. Le dialogue se déroulera au grand jour à l’échelon de l’opinion publique toute entière.

Cela suppose que l’on renonce au Parti Unique. Le Parti Unique n’est pas une fin en soi. La dualité des partis n’est pas une fin en soi non plus. Ce ne sont que des instruments, des moyens, la fin c’est le bonheur de notre peuple qui a tant souffert de l’humiliation et des injustices sociales. Faut-il sacrifier le peuple au Parti Unique, alors même que l’unicité est une fiction, cachant la grande réalité des multiples sous-partis ?

Le passage du système du Parti Unique à un régime bi-partisan est une mutation historiquement indispensable. Elle lèvera l’hypothèque des sectes qui exploitent dans l’ombre tous les phénomènes de répression, népotisme, régionalisme, autoritarisme, pouvoir personnel. Elle seule peut permettre au socialisme de sortir de l’ornière bureaucratique pour reprendre sa source dans la conscience populaire.

S’attacher à un système qui a fait faillite, c’est accepter que  » pourisse l’Algérie, plutôt que périsse le Parti Unique ».

Tout concept qui pousse au divorce avec les masses populaires devient un élément d’exploitation de celles-ci. La théorie doit être un facteur de progrès et non un simple décor sémantique qui s’enrichit en principes et slogans au fur et a mesure que la réalité s’appauvrit en valeurs culturelles, politiques et sociales. Face aux réalités sociales qui sont des réalités humaines, la théorie doit être disponibilite dans la réinterprétation des idées et des concepts.

Le programme de Tripoli constituait un effort d’interprétation, mais sa valeur devait se vérifier dans l’application, car la gigantesque lutte du peuple algérien débordait n’importe quel système d’interprétation qu’on peut lui appliquer.

C’est ainsi que l’unicité du Parti du FLN ne pouvait être viable que si dans la pratique le FLN réussissait à rassembler par une structuration non classique les avant-gardes dispersées par la guerre. Or, la crise de juillet 1962 assurera le divorce entre la théorie et la réalité. Quant à la Charte d’Alger, elle n’a fait qu’alourdir de fictions et d’alibis l’écran qui sépare le verbe et le réel, le Parti Unique et le peuple.

Certaines interprétations mélodramatiques de la révolution vont jusqu’à attribuer celle-ci à des complots ourdis à Alger ou au Caire, alors que les masses paysannes étaient le moteur.

Il s’agit aujourd’hui à nouveau de libérer ces forces profondes et de rétablir ce phénomène premier qui a conduit l’Algérie à l’indépendance.

Le système bi-partisan répond aux réalités actuelles telles qu’elles nous sont léguées par une suite ininterrompue de crise. Il permettra d’opérer un clivage entre les hommes et la décantation dans les idées. Il remobilisera le peuple dans ses profondeurs.

Aussi bien, il importe que la réussite de cette politique de réconciliation des avant-gardes et la relance du socialisme qu’elle se déroule dans une ambiance de liberté, dans un climat de confiance.

Le dialogue ne peut se poursuivre sous la menace d’une répression. Les garanties doivent être données et pour les plus importantes elles peuvent être données unilatéralement par le pouvoir. Il suffit que le peuple apprenne le retrait de l’armée de la Kabylie, que les tortionnaires archi-connus soient sanctionnés que des postes d’autorité soient confiés à des militants honnêtes et compétents.

La chasse au soutien populaire n’est jamais plus vaine que lorsque le chasseur doit la faire au jour le jour par le mensonge et avec l’aide des chiens policiers.

Le système bi-partisan préparera la voie de la démocratie révolutionnaire.

La démocratie révolutionnaire c’est le libre-choix par les travailleurs de leurs syndicalistes et des comités de gestion. C’est le libre-choix par les militants de leurs responsables à tous les échelons.

La démocratie révolutionnaire c’est la démocratie décentralisatrice dans les institutions étatiques et d’abord la gestion des affaires publiques par les communes. Ce sont des élections libres au niveau des communes, des cantons et des législatives. C’est la gestion de la terre par les paysans les plus éprouvés par la guerre.

Ainsi, l’Algérie donnera aux pays qui cherchent une voie non-autoritaire de développement socialiste un exemple de confiance envers leurs peuples et leurs militants. Sans doute, la dialectique historique, comme théorie, perdra-t-elle des postulats que les réalités humaines s’entêtent à ne pas vérifier, mais la dialectique historique en tant que mouvement historique de l’espèce humaine vers la Démocratie Socialiste Universelle y gagnera.

source:http://www.geocities.com/hocine_ait_ahmed

Interventions à l’Assemblée Nationale Constituante 1962-1963 de H. Ait Ahmed

Pour l’élargissement du bureau politique FLN et contre la dissolution des partis ( 7 Décembre 1962 ) Séance du vendredi 7 décembre 1962 Déclaration devant l’Assemblée Nationale Constituante Le gage le plus sûre, le plus important pour l’édification solide de notre pays c’est l’élargissement de la base du pouvoir, car le pouvoir personnel ou oligarchique conduit à la paresse, au laisser-aller et à la passivité. Il nous est impossible, quelles que soient nos décisions, quels que soient les moyens mis à notre disposition: capitaux, assistance technique, culturelle d’édifier notre pays si l’enthousiasme populaire fait défaut, si le peuple ne participe pas à cette édification avec ferveur et si nous ne créons pas les conditions psychologiques d’un renouvellement d’automobilisation. Donc chers frères, chères sœurs, je souhaite que le bureau politique soit élargi le plus rapidement possible dans des proportions qui donneront satisfaction à l’ANP, aux ouvriers, aux étudiants et paysans. Il faut trouver des solutions qui soient de nature à faire renaître l’enthousiasme et à relever le moral du peuple. Car l’enthousiasme qui constitue notre capital, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre c’est l’enthousiasme des élites qui constituera la force du Parti. Et un parti fort et organisé qui jouit de la confiance du peuple n’a nul besoin de dissoudre un autre parti comme le parti communiste algérien. Il me semble au contraire, qu’il serait bon que ce parti puisse se maintenir, car il jouerait un rôle de stimulant ainsi que d’autres organisations révolutionnaires. Je pense que la prééminence du parti FLN n’entraîne pas nécessairement l’unicité. Ce qui me parait important, c’est que tous ceux qui ont milité‚ avec le peuple et participé‚ d’une façon conséquente à la lutte se rencontrent pour bâtir ensemble l’avenir en toute confiance et sans exclusivité. La presse et le peuple pourraient alors librement s’exprimer. Les critiques venant aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur seraient permises et celles formulées au sein du parti lui-même seraient consolidées à tel point que les critiques émanant de l’extérieur ne lui porteraient nullement préjudice. Il y a des urgences souveraines. Il faut assurer à nos fellahs, à nos ouvriers, à nos chômeurs le pain quotidien, le logement et l’habillement minimum. C’est un devoir impérieux de satisfaire ces besoins élémentaires face à une saison d’hiver qui s’annonce difficile. La Commission parlementaire mobiliserait l’opinion mondiale, non seulement pour subvenir à ces besoins, augmenter notre avoir en devises, et pour demander une assistance massive en équipement et en matériaux. J’ai parlé du chaptel. C’est un fait que dans certaines régions, les fellahs ne peuvent tirer leurs subsistances que de l’élevage. La guerre a supprimé cette ressource. Comment la renouveler ? Nous demandons à l’opinion publique mondiale de consentir elle-même des réparations non formelles. La reconstitution de notre chaptel aidera, par ailleurs, à réamorcer l’opération-labours, l’opération-reproduction. Monsieur le Président, frères et sœurs ! J’estime de mon devoir est de soulever ici un problème du Parti. Vous pourriez et c’est de votre droit le plus absolu de demander: pourquoi partisan de l’élargissement du buureau politique n’avez-vous pas accepté d’en faire partie ? Je suis prêt à m’expliquer à tout moment. Je voudrais que les dossiers des responsabilités de la crise soient ouverts. C’est une question d’opportunité. A un certain échelon, ce n’est plus la morale de la conviction, du sentiment, d’émotion qui doit compter: c’est la morale de la responsabilité‚ et nous devons faire attention aux conséquences de nos actes. (Applaudissements) Hocine Ait-Ahmed Analyse et suggestions des politiques adoptées et a adopter sur la scène internationale ( 18 Mars 1963 ) Assemblée Nationale Constituante Intervention de Mr Hocine Ait-Ahmed Monsieur le Président, mes frères, mes sœurs! Le débat d’aujourd’hui prouve et affirme la souverainté de cette assemblée, comme il exprime le désir de notre peuple de connaître ce qui se passe dans le monde, de suivre les événements internationaux et de connaître la politique suivie par le gouvernement pour faire face à ces mêmes événements. Notre révolution à une vocation internationale; c’est pourquoi nous saluons tout ce débat et nous espérons son renouvellement chaque fois que l’occasion se présentera, pour que l’assemblée nationale constituante puisse avoir la possibilité‚ d’exprimer les désirs et les besoins du peuple et aussi pour appuyer la politique du gouvernement, en prouvant qu’elle est celle de l’assemblée. C’est avec intérêt que nous avons écouté le discours de M. le ministre des affaires étrangères et son analyse juste de la situation internationale. Nous approuvons tous les principes qu’il a énoncés et toutes les mesures qu’il a prises en vue de l’application de ces principes. Il faut que le gouvernement sache que l’assemblée nationale constituante l’aidera et l’appuiera chaque fois que les droits de la patrie seront en jeu et toutes les fois qu’il prendra des mesures énergiques pour assister un pays frère en difficulté. En ce qui concerne l’analyse de ce matin, j’ai quelques petites remarques à faire et aussi quelques suggestions.Après les journées sombres qu’a vécu le monde et qui ont failli le précipiter dans la destruction et le suicide deux facteurs sont apparus. Le premier facteur concerne la décision des Etas-Unis de lever le blocus Cuba. Le deuxième facteur concerne le cessez-feu décidé par la Chine populaire à la frontière sino-indienne. Nous accueillons avec satisfaction ces deux décisions, mais nous nous demandons aujourd’hui : le dénouement de cette crise est-il définitif ou cache-il d’autres dangers? Personnellement, je dis ces dangers subsistent. Pourquoi? Après la défaite vient le revanche. L’Union Soviétique a beaucoup perdu de son prestige à Cuba, peut-être choisira-t-elle d’autres parties du monde pour prendre sa revanche? Car, si Cuba représente un important enjeu pour les États-Unis, Berlin-Ouest, par exemple, est un pion névralgique non moins important pour l’Union Soviétique. J’attire l’attention de mes frères de l’assemblée sur une information publiée aujourd’hui dans la presse qui fait état d’un accord américain-soviétique. Cette information est significative, elle est grave, nous devons l’étudier et en saisir la portée. Certes, nous sommes heureux d’enregistrer la détente intervenue à Cuba sur laquelle l’impérialisme a relâché son emprise. Mais qu’est venue faire l’Union Soviétique à Cuba? Mes frères, mes sœurs, l’accord sovieto-américain, nous renvoie à la politique du partage du monde en zones d’influence. Cuba dispose-t-elle d’elle-même, ou non? Si elle est libre de disposer d’elle-même, il faut constater que cet accord, qui est intervenu en dehors d’elle bien qu’il ait servi aujourd’hui à sortir de l’impasse et à éviter une guerre mondiale, n’en constitue pas moins un précédent dangereux pour l’avenir du monde. Ce précédent, il nous faut le dénoncer et le condamner, car il démontre que ces grands qui possèdent des armes atomiques et nucléaires veulent se partager le monde dans le mépris et la violation des principes de l’indépendance et de la libre disposition. Il importe de souligner que cet accord nous fait penser à celui d’Algesiras, du temps ou les grandes puissances se rencontraient et se partageaient le monde en zones d’influence. Cela, il nous est impossible de l’accepter ! En effet, le peuple algérien qui a tant sacrifié pour sa liberté et son indépendance n’accepte pas qu’on porte atteinte à la liberté‚ dans quelque partie du monde que ce soit. La véritable portée de ce précédent vient de ce que l’entente des deux grandes puissances nucléaires met bien en évidence la division du monde en deux : d’un coté‚ les puissances industrielles et d’un autre les pays économiques sous-développés. Si ces puissances poursuivaient leurs politiques, l’on assisterait sur le plan économique aux phénomènes suivants: les zones fortes deviendraient de plus en plus fortes et les zones faibles deviendraient de plus en plus faibles. Derrière le monopole politique, il y a eu en effet le monopole économique dont M. le ministre a parlé. Face à ce processus monopolisateur, nous assistons à des regroupements économiques. Notamment le marché commun, dont a parlé‚ le frère ministre et le désir de la Grande-Bretagne d’y adhérer. Cette monopolisation a eu pour conséquence l’existence des bases militaires, parce qu’aussi longtemps que le monde demeurera divisé en deux blocs, les deux grands chercheront à accroître le nombre de leurs bases militaires dans les pays d’Afrique, d’Asie, et Amérique latine, évidemment, notre politique neutraliste est opposée à la politique des bases militaires. Mais, si la Grande-Bretagne et d’autres puissances ont senti le besoin de s’unir à plus forte raison devenons-nous nous-mêmes prendre conscience de la nécessité d’un regroupement et de l’union des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. L’intervention combinée des États neutralistes n’a jamais été aussi nécessaire à l’humanité. Les pays sous-développés représentent plus de 3/4 de la population mondiale. Mais cette importance numérique est sans effet : si le monde est en danger, ces pays n’ont pas la possibilité d’intervenir. Un frère a parlé ce matin du danger d' »apathie » dans l’opinion. C’est vrai. Le monde a failli être détruit, nous avons failli sombrer dans l’apocalypse, ni les peuples, ni les élites ne prirent conscience du danger. L’Union Soviétique et les États-Unis disposent de l’humanité. Ils provoquent des crises, des situations explosives et ce sont eux à l’exclusion du tiers-monde qui règlent ces situations. Il faut reconnaître que le monde a capitulé devant les États-Unis et l’Union Soviétique. Devant cette politique des grandes puissances, je propose à notre gouvernement d’entreprendre des démarches et une campagne afin de faire convoquer une nouvelle conférence de Bandung, mais étendue cette fois à l’Amérique latine et à tous les pays qui sont concernés. Cela est nécessaire. Nous pouvons dire que nous sommes plus que le « tiers-monde » pour la bonne raison que nous sommes le monde lui-même. D’aucuns disent, en effet, que le terme « tiers-monde » n’est pas exact. Il s’agit du monde en tiers, parce que nous représentons la majorité de l’humanité. Et puis, ce terme suppose une symétrie qui n’existe pas. En fait, nous sommes pris dans une tenaille, l’Union Soviétique d’un coté‚ et les États-Unis de l’autre, chacune de ces puissances cherchant à grignoter les positions de l’autre en nous avalant. Si nous demeurions absents, inorganisés, nous ne cesserions pas d’être la proie des influences économiques, militaires ou politiques des États-Unis ou de l’Union Soviétique. Les récents événements ont donc souligné la pressante nécessité de convoquer une seconde conférence de Bandung tenue cette fois-ci en Amérique latine. Pour faciliter l’organisation de cette conférence, je propose que notre gouvernement envoie des délégations en Inde et en Chine, afin que le cessez-le feu puisse ouvrir la porte à l’entente, les deux parties étant jusqu’à l’heure actuelle hésitantes quant à la conclusion d’un accord même provisoire. Notre pays jouit de l’estime de ces deux pays, il est du devoir de notre gouvernement de jouer un rôle en contribuant au règlement pacifique du différend sino-indien. Ce faisant, nous aplanirons les difficultés et faciliterons la réunion de la conférence de Bandung. Il est d’ailleurs regrettable que les Indiens n’aient pas toujours été d’accord pour la réunion d’une telle conférence. La conférence de Bandung permettra aux peuples du tiers-monde de s’organiser et d’avoir leur mot à dire dans toutes les questions internationales telles que le désarmement, l’arrêt des expériences nucléaires, les bases militaires. De même pour que nos efforts soient couronnés de succès dans la lutte que nous menons en vue de la liquidation du colonialisme, une seconde conférence de Bandung à laquelle participeront les pays présents à Belgrade et auront à jouer un rôle de premier plan, cette conférence se doit de fixer une date à l’accession à l’indépendance de tous les pays encore colonisés. C’est avec satisfaction que nous avons tous appris le dépôt par notre délégué à l’O.N.U, d’une résolution tendant à fixer une date à l’accession à l’indépendance de tous les peuples actuellement sous domination étrangère. Cependant, cette résolution resterait lettre morte si la conférence de Bandung ne prenait pas les dispositions nécessaires et ne mettait pas tout son poids dans la balance en vue d’imposer le respect et l’application de ces résolutions. Il nous fait aussi combattre la monopolisation économique dans le monde. En effet, le commerce international nous échappe, les marchés et les matières premières se trouvent sous la coupe des « Grands ». Ce sont ces mêmes « Grands » qui fixent le cours des produits nécessaires à la subsistance des pays sous-développés ( le chaos au Ghana, le coton de l’Egypte…et partout ailleurs, caoutchouc de Ceylan). Il faut y mettre fin. Mais pour que les peuples sous-développés puissent faire entendre leur voix, il faut jeter les bases d’un système économique de défense. Telle est ma proposition à l’assemblée nationale constituante. Voici maintenant une autre suggestion. Nous approuvons entièrement la déclaration du gouvernement relative à sa politique arabe et maghrébine. Néanmoins, je considère que l’unité maghrébine doit passer par l’harmonisation de nos politiques de développement et de nos planifications respectives. Faisons des projets communs de développement, même limités ! Soyons pragmatiques! C’est la meilleure méthode d’unification. Certes, les facteurs effectifs et culturels peuvent aider à l’instauration d’un climat. Mais, l’unité ne peut se concrétiser qu’à la faveur des réalisations économiques, qu’en agissant sur l’économie. Si nous parvenions à créer une zone économique à la frontière algéro-marocaine et une autre frontière algéro-tunisienne, et à obtenir que nos frères marocains et tunisiens y participent, la question des frontières deviendrait me semble-t-il bien futile. Quant aux peuples du même coup, nous leur tracerions des objectifs de lutte commune. J’approuve de tout cœur la reconnaissance par notre gouvernement de la République Yéménite. Je tiens à saluer le peuple Yéménite frère pour son combat contre les féodalités et contre l’impérialisme. Mais soyons prudents! Ce peuple ne doit pas tomber dans les pièges de l’impérialisme. Nous devons lui éviter de tomber dans une guerre inutile et meurtrière. Je suggère que notre gouvernement effectue des démarches vers les autres États frères, aussi bien au sein de l’O.N.U. que hors de cet organisme, des démarches pour amener les grandes puissances à reconnaître la République Yéménite. Car, si la Grande-Bretagne, les États-Unis et les autres puissances reconnaissent la République yéménite, les intrigues ne se trouvent pas les intérêts sacrés de la nation et du peuple du Yémen seront frappés d’impuissance. Telle est mes frères la suggestion concernant le Yémen. En ce qui concerne les accords d’Evian, nous soutenons notre gouvernement dans son désir de bâtir la coopération avec la France sur des bases saines. Nous soutiendrons toute mesure prise pour la sauvegarde des intérêts du peuple et saluerons tout pas en avant que notre gouvernement fera dans l’application des principes de la révolution. Comme l’a dit le Dr Heddam, la loi ne crée pas la conjoncture sociale, mais en est l’expression. Sans doute ces accords avaient-ils une valeur dans les circonstances déterminées. Mais la conjoncture évolue; il serait bon que la loi suive l’évolution de celle-ci. Nous estimons souhaitable en particulier une évacuation volontaire des troupes françaises. Il est vrai que sans que cela fasse l’objet d’une grande publicité dans la presse, nous voyons les troupes françaises se regrouper et se retirer, ce qui est de nature à créer un climat politique propice à l’assainissement des fondements de la coopération. Pour ma part, je me réjouis de toute mesure efficace – même si elle est prise dans le silence – et je la soutiens. Je demande à notre gouvernement de ne pas hésiter, s’il le juge utile à prendre des mesures tendant au rajustement des accords d’Evian. Nous le soutiendrons en cela, parce que nous savons qu’un tel réajustement sera demandé d’une façon responsable. Néanmoins, je voudrais, à ce propos attirer l’attention de notre gouvernement sur la fuite des capitaux. Il nous faut trouver une solution à cette hémorragie car il est impossible que notre pays se relève si les capitaux le désertent: il deviendrait un puit sans fond, quand bien même les capitaux y afflueraient de tous les coins du monde. Si nous ne trouvions pas une solution à ce problème par voie de négociation avec la France- notre économie connaîtra de graves difficultés. Je termine en exprimant le souhait que la politique extérieure de la révolution contribue efficacement à la réalisation des objectifs de celle-ci. Cependant, toute politique étrangère reflète sa situation intérieure. Il importe par conséquent et en tout premier lieu d’opérer un redressement intérieur qui seul redonnera à notre révolution son épanouissement international. Pour une enquête sur l’attentat contre Mohamed Khemisti (11 Avril 1963 ) Assemblée Nationale Constituante Intervention de Mr Hocine Ait-Ahmed Monsieur le Président, chérs frères et sœurs, on vient comme l’a déclaré notre président de perpétrer un attentat contre le prestige de la révolution algérienne en la personne de notre ministre des Affaires étrangères. Le pays tout entier est bouleversé par cet attentat parce que notre peuple en a assez du sang, en a assez de la mort, en a assez des crimes. Notre peuple veut vivre en paix, car la paix est la condition objective minimale sans laquelle rien ne pourra se faire. La paix, le retour à la fraternité sont les bases essentielles pour cette révolution de continuer sur sa lancée. L’assemblée est donc unanime à s’élever contre ce crime odieux. Mais, en tant que législatif, et parce que le frère Khemisti est membre de ce législatif avant d’être membre de l’exécutif nous demandons que cette assemblée soit informée de l’évolution de l’enquête que l’exécutif nous a promis de mener à bon terme. Je m’associe avec ferveur aux gestes de sympathie que les frères Abbas et Bitat ont témoigné à l’égard du frère Mohammed Khemisti et de sa famille. Sur le dossier de la sûreté nationale (12 Avril 1963) Assemblée Nationale Constituante Intervention de Mr Hocine Ait-Ahmed Monsieur le Président, mes chérs collègues, j’avais l’intention de présenter un amendement analogue à celui de Melle Belmihoub. Il paraît maintenant sans objet et c’est pourquoi je le retire. En vérité pour résoudre le problème de la sûreté nationale, le gouvernement devrait comme l’a demandé un frère député à répondre à la question suivante : selon quels critères a-t-on réparti les crédits entre les ministères? Car, si nous confions au gestionnaire d’un bain public la tâche de mettre en œuvre un programme déterminé, il va de soi que ce gérant donnerait à son établissement une importance d’autant plus grande qu’il demanderait des crédits importants. De même, un gérant d’hôtel ne manquerait pas de prôner les avantages du Tourisme et d’insister sur le rôle que cette branche est appelée à jouer sur le plan de l’économie nationale, ceci bien entendu, dans le dessein d’obtenir également des crédits importants. Ces exemples paraissent sans doute grossiers, simplistes. Cependant, si j’ai tenu à les citer ce n’est que pour démontrer l’importance que j’attache au principe des critères. Certes, lorsque nous confions des lourdes responsabilités au directeur général de la Sûreté nationale et nul n’ignore l’importance de la Sûreté nationale surtout dans un pays révolutionnaire, ce haut fonctionnaire pour mener à bien sa tâche demandera le maximum de crédits. Cependant, il s’agirait de savoir si cette importance conférée à la Sûreté nationale est bien le fait du gouvernement, car il y a un ordre de priorité‚ dont il faut tenir compte. C’est ainsi que l’enseignement doit passer avant la police. C’est sur cette base, sur ce critère que des crédits devraient être étudiés et par la suite répartis. Personnellement, je soutiens l’amendement de Melle Belmihoub, car la valeur intrinsèque de l’enseignement est aussi celle de la Révolution. D’autre part, je constate que beaucoup de militants sont recrutés pour servir dans la police, alors qu’ils n’ont pas le niveau d’instruction nécessaire leur permettant d’assumer ces responsabilités. Pour ces militants, il serait préférable de les diriger vers les centres de formation professionnelle après quoi ils pourraient être versés utilement dans des secteurs productifs. Mais, cela va nous ramener aussi à cette autre question que la 1ère Commission a déjà posé au gouvernement : la réforme administrative. En outre, il n’est pas facile de réduire les crédits de la Sûreté nationale sans risquer de compromettre l’activité de cette administration. Si l’action de la Sûreté nationale ne s’inscrit pas dans le cadre de la réforme administrative, si nous ne confions pas de responsabilités aux collectivités locales pour leur permettre de prêter leur concours dans le domaine de la sûreté publique par exemple, il serait alors impossible, voir irrecevable d’envisager la réduction du budget de la Sûreté nationale. Mais si, au contraire, le gouvernement veut bien examiner cette question parallèlement au problème de la réforme administrative, alors les collectivités locales pourraient utilement contribuer au maintien de la sûreté publique et le peuple lui-même y participera. Mes chérs frères, si nous prévoyions au titre du budget de la Sûreté nationale un crédit de 15 milliards, si comme je crois le savoir la dotation définitive de ce budget atteignait 19 milliards, nous pourrions dire alors que cela n’est ni raisonnable ni même conforme à l’intérêt de notre pays. Mais, si nous dotions ce budget d’un crédit de 15 milliards seulement, ainsi que le demande un de nos collègues cela obligerait les dirigeants de Sûreté nationale à prendre leurs responsabilités. Les crédits supplémentaires ou reliquat pourraient être alors mis à la disposition du ministre de l’éducation nationale pour lui permettre de faire face aux nécessités de la rentrée scolaire. Contre l’arrestation de Boudiaf et pour un débat sur la dégradation de la situation ( 25 Juin 1963 ) Assemblée Nationale Constituante Intervention de Mr Hocine Ait-Ahmed Monsieur le Président, mes chérs collègues, l’assemblée est maîtresse de son ordre du jour. Cependant, nul d’entre nous ne peut freindre d’ignorer la dégradation de la situation générale dans notre pays. Les quelques incidents, les quelques manifestations pacifiques ou violentes que l’on vient d’enregistrer reflètent cette dégradation. L’arrestation du frère Boudiaf et de quelques autres militants aggrave ce processus. Monsieur le président, mes chérs collègues, il est de notre devoir d’examiner cette situation. Nous en sommes responsables au même titre que l’exécutif parce que nous sommes tous issus du même parti : le F.L.N Nous n’avons pas le droit de dire que le gouvernement est seul responsable pour fuir nos responsablités, car nous sommes tous concernés, et d’autant plus que nous sommes l’assemblée nationale constituante, que nous détenons la souverainté. Monsieur le Président, mes chérs collègues, le président Abbas a pris ses responsabilités dans son interview à  » Jeune Afrique ». Il a fixé ses positions. Je me suis laissé dire que cette opinion reflétait celle de l’assemblée nationale constituante. Aussi il importe que nous sachions tous ici, si les positions du président Abbas reflètent l’opinion de l’assemblée toute entière ou si au contraire, nous avons chacun des responsabilités à prendre face au tournant socialiste que le gouvernement fait prendre au pays. Mes responsabilités, je les ai déjà prises. Moi je dis la bourgeoisie se trouve au sein du régime; c’est de la qu’elle peut saboter le régime socialiste, diviser les éléments révolutionnaires et empêcher que se réalise l’unité de ceux qui veulent la mener à bon port. Monsieur le Président, mes chérs collègues, des bruits fantaisistes circulent. Je viens d’écouter « Europe 1 » qui annonce que Mr Ahmed Francis aura des ennuis à son arrivée! Sommes-nous chez Duvalier ou sommes-nous en Algérie? Il faut couper court à ces rumeurs fantaisistes. Le Gouvernement a jugé nécessaire, utile d’arrêter Boudiaf, qui est un frère de combat. Qu’il nous dise pourquoi il l’a arrêté, qu’il saisisse l’assemblée de cette arrestation, quitte à fixer une date. Il devrait donner l’explication quand l’enquête aura aboutie. Je demande en conséquence à cette assemblée avant de passer à l’ordre du jour, d’ouvrir un débat général afin que nous puissions poser en toute franchise, en toute fraternité, les problèmes et trouver -avant qu’il ne soit trop tard- les solutions qu’il faut. Merci, Monsieur le Président. Pour une séparation de l’exécutif, du législatif et du judiciaire ( 22 Juillet 1963 ) Assemblée Nationale Constituante Intervention de Mr Hocine Ait-Ahmed Monsieur le Président, mes frères, j’ai parlé, au cours de la dernière séance du danger de créer un précédent en revenant sur la décision qui avait été prise. De quoi ai-je parlé ? Je n’ai pas parlé d’un sujet qui me paraissait secondaire à coté d’autres questions essentielles qui se posent à l’assemblée. Je suis intervenu dans le seul but d’essayer de rendre sa dignité à cette assemblée de mettre en lumière le rôle fondamental qu’elle doit jouer dans tous les domaines. C’est dans cette perspective que se situe mon intervention. Monsieur le Président, je profite de cette occasion pour dire quelques mots à ce sujet. Il est du devoir de l’assemblée d’assumer son rôle. Les députés comprennent que ce rôle est le leur. Monsieur le Président tout le premier. Mais comment M. le Président a-t-il pu faire à un journal une déclaration dans laquelle il proclame que cette assemblée est « solidaire » du gouvernement? Je dis que l’assemblée n’est pas « solidaire » du gouvernement. L’assemblée a un rôle spécifique, qui est de légiférer et de contrôler le gouvernement. Dans tous les pays, sous tous les régimes, il y a séparation entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Il y a des pouvoirs qui s’opposent, d’autres qui coexistent dans le respect mutuel, d’autres enfin qui coopèrent. Nulle part, il n’est question de « solidarité ». Pour permettre à l’assemblée de jouer son rôle historique, je demande à M. le Président de prendre quelques précautions lors de ces déclarations, parce que nous défendons la souverainté de notre assemblée. D’autre part, parce que tous les frères avec lesquels je me suis entretenu sont convaincus que si après le vote acquis de l’article 6, nous étions passés immédiatement à l’examen de l’article 7, nous n’aurions pas été amenés à ce débat. Je ne dis pas cela pour m’opposer à M. le Président. Je le dis pour démontrer le rôle historique que doit jouer l’assemblée. Pour cela, il faut que les députés respectent notre règlement intérieur. Une autre question a été posée par le frère Haroun. Cette proposition ne touchant pas le fond du problème, le président aurait du consulter l’assemblée, pour savoir si les députés étaient pour le débat immédiat ou son report à lundi afin d’avoir le texte réimprimé. Cela aurait contribué à nous éviter toutes ces difficultés. Soucieux de la dignité de cette assemblée, j’ai tenu à faire ces remarques. Et je demanderai à M. le Président de prendre à l’avenir les mesures nécessaires pour faire respecter le règlement intérieur et sauvegarder le prestige de notre assemblée.

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