TARIQ RAMADAN et le discour d’OBAMA au caire

Qu’avez-vous retenu du discours d’Obama adressé aux musulmans ?

Tariq Ramadan: Faire ce discours en Egypte, y parler de démocratie alors qu’effectivement ça n’est pas un régime démocratique, c’est déjà problématique. Ensuite sa justification de la guerre en Afghanistan est aussi problématique, parce que les civils en Afghanistan étaient des innocents, qui n’avaient rien à voir avec le 11 septembre. Sans compter, bien sur, la question palestinienne. Je trouve qu’il met beaucoup de choses sur le même pied, même s’il reconnaît la souffrance des palestiniens. C’est vrai qu’il y a des critiques à faire sur le plan de son analyse des perspectives de paix.

Obama prend clairement position pour la création d’un État Palestinien souverain. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une volonté réelle ou d’un simple discours qui n’aura pas de suites, sachant que le lobby pro-israélien, hostile à cette solution de deux États, est très influent aux État-Unis ?

Ce qui est très important -et beaucoup l’on déjà dit- c’est ceci: les propos d’Obama sont intéressants, mais aura-t-il le courage d’aller jusqu’au bout ?

Dans un article que j’ai écrit juste après son discours, c’est exactement ce que je posais comme question: est-ce qu’il aura le courage et aussi la possibilité de mettre cela sur pied. On sait qu’un président n’est pas élu uniquement par la voix du peuple, mais aussi par le soutien financier et par le soutien d’un certain nombre de lobbies.

Par conséquent, il sera extrêmement difficile pour lui d’appliquer une politique qui soit tout simplement égalitaire entre les deux parties et qui respecte le droit des palestiniens. Il ne faut donc pas s’attendre, sur cette question là, et cela pendant son premier mandat présidentiel, à une révolution de la part d’Obama. Maintenant, encore une fois, il a parlé d’occupation, il parlé de la légitime reconnaissance de la souffrance des palestiniens… Il y a donc un certain nombre de choses au sujet desquelles le discours est nouveau. Tout le monde aujourd’hui se pose la question de savoir si celui-ci sera suivi par une politique cohérente, ou est-ce que ce sont juste des mots dans le but d’apaiser.

Justement, pourquoi l’administration Obama a-t-elle choisi ce discours d’apaisement et privilégie-t-elle la voie du dialogue ?

Je pense de toute façon qu’il est certain que du point de vue de son engagement et de son mandat, il veut se différencier de la politique de Bush. Il est certain aussi que les États-unis ont effectivement besoin d’un changement d’image dans le monde entier et dans le monde musulman plus particulièrement. Ce n’est pas simplement une question de discours, il y a aussi une volonté d’entrer en relation d’une façon différente et pas simplement avec le monde musulman, mais aussi avec l’occident et avec l’Europe. Obama a de toute façon adopté une position beaucoup plus multilatérale.

Obama a évoqué le droit des femmes à porter le voile islamique dans les pays non-islamiques, en insinuant au passage sa différence de point de vue avec Sarkozy sur cette question. Qu’en pensez-vous ?

Il est sûr implicitement il a fait référence à la France et à la décision d’interdire le foulard. C’est une formulation explicite de sa position différente de la France. Alors ce qui est intéressant, c’est que j’ai participé à une émission française samedi dernier, et que la seule chose qu’ils aient retenue, ou que l’on a voulu retenir, de toute l’heure qu’a duré le discours d’Obama, ce sont ces deux questions : l’Iran, comme s’il n’avait évoqué que l’Iran et puis la question du foulard.

Participait à cette émission l’ancienne présidente en France (Fadéla Amara ndrl) de l’association Ni putes ni Soumises, qui a déclaré que ce discours était une insulte au combat des femmes. Je trouve que c’est incroyable parce que Obama a dit deux choses : (1) que l’on ne peut pas, sous le couvert de la pensée libérale imposer aux femmes une façon de se vêtir et de penser, et (2) qu’elles doivent être libres de choisir.

C’est ce que moi j’ai toujours dit : il ne faut absolument pas que l’on impose le foulard, mais il faut aussi que l’on respecte le droit des femmes à le porter ; je suis donc contre le fait qu’on impose de le porter et contre le fait qu’on impose de l’enlever. Tout à coup on a l’impression qu’en France qu’il a dit quelque chose de tout à fait extraordinaire ! Tout le monde a salué ce discours de la dimension raisonnable, alors que c’est la position que j’ai toujours défendue et je continuerai à défendre.

Parmi les messages implicites que Obama a exprimé dans son discours, il y a son désir de voir les pays arabes adopter la démocratie pour que les peuples soient libres de porter au pouvoir les représentants qu’ils choisissent…

Sur le plan de la question démocratique là aussi, encore une fois, ne s’agit-il que de mots, ou est-ce vraiment une politique qui va changer. Il a parlé de démocratie dans un pays qui ne l’est pas (Égypte ndrl), il a fait une autre distinction, qui est très importante de mon point de vue, entre le principe de la démocratie et les modèles démocratiques. Mais l’appel à la démocratie est une bonne chose.

Les États-Unis ne sont pas, cependant, le meilleur exemple aujourd’hui de relations avec les régimes les plus démocratiques dans le monde arabo-musulman. Maintenant, il faut saluer le discours, mais nous attendons une vraie politique de promotion du processus de démocratisation dans le monde musulman.

Enfin, ce n’est pas Obama qui peut le faire. Et c’est la raison pour laquelle je dis qu’il faut prendre ce discours pour ce qu’il est : c’est à dire un message adressé aux sociétés majoritairement musulmanes, il ne faut pas s’attendre à plus. Je ne vois pas à brève échéance un changement politique de ce point de vue.

Un début de bras de fer oppose Obama à Israël sur l’Iran. Israël privélégie l’option militaire, alors qu’Obama cherche le dialogue diplomatique. Il n’est exclu qu’Israël passe à l’action pour mettre Obama devant le fait accompli…

Je crois que la dernière tentative d’Israël d’attaquer l’Iran date d’avant le départ de Bush. Je pense qu’il est assez clair qu’il est impossible pour Israël dans les circonstances actuelles de passer à l’offensive seul. En revanche, Israël évite systématiquement de parler du processus de paix et essaye toujours de dire que le danger dans la région est représenté par l’Iran. Même si Obama a exprimé son espérance de voir un monde sans arme nucléaire, le fait qu’il parle de l’Iran en ces termes peut laisser penser au double traitement dans la région… deux poids deux mesures.

La position d’Obama suit celle d’Israël sur le déplacement du centre de gravité de la question de l’arme nucléaire. Parce que le pays le plus dangereux de la région ce n’est pas l’Iran, c’est effectivement Israël, qui ne respecte rien et qui en plus possède l’arme nucléaire. Nous sommes entrain de parler de l’Iran, alors que l’on n’évoque même pas des 100 à 300 têtes nucléaires détenues par Israël.

Il faut être très prudent, Obama tend la main pour obtenir une discussion, et les iraniens ne sont pas naïfs, ils connaissent le poids des mots et le poids des lobbys aux États-Unis. Maintenant la vraie solution à la résolution des problèmes de la région reste la paix entre les palestiniens et les israéliens avec la reconnaissance des droits inaliénables du peuple palestinien.

Un Iran nucléaire c’est possible alors ?

Non, je pense que la position de l’Iran a évolué, même le guide Khameini a dit que l’arme nucléaire est anti-islamique. Moi même, je suis contre le nucléaire civil parce que je pense que ce n’est pas la bonne solution. Il ne faut pas continuer à entretenir le doute sur l’Iran. Le même doute a été entretenu pendant tellement longtemps avec les armes de destruction massive en l’Irak et finalement il n’y en avait pas, mais il y a eu une guerre. Je pense qu’aujourd’hui on fait jouer à l’Iran le rôle nécessaire de l’épouvantail.

Comment vous avez reçu la nouvelle du troisième mandat du Président algérien Abdelaziz Bouteflika ?

Je l’ai ma reçue, parce que je me suis battu pendant des années en citant l’exemple de l’Égypte et du Président Moubarak qui, tout les cinq ans change la Constitution. Il faut à un moment donné savoir partir, et quand on a fini son mandat, on l’a fini !
Mais être réélu et rester au pouvoir avec l’encouragement et la protection de l’armée, ce ne sont pas là des modèles de régimes démocratiques où il y a des transitions. De plus je ne crois pas que ce troisième mandat du président Bouteflika, ait été le résultat de la transparence démocratique qui est nécessaire à l’avenir de l’Algérie.

Et son projet d’amnistie générale ?

Tout cela doit se faire avec des règles et avec sagesse. Il est nécessaire à un moment donné de tourner la page, la question est de savoir comment on le fait. On ne sait pas qui fait quoi et qui a fait quoi, il y a des zones d’ombre. Je pense que le pardon et l’amnistie ne se font que dans la clarté et la transparence.

Il n’est pas possible, soit d’accuser et d’exécuter toute le monde, soit de pardonner à tout le monde. Pour moi aujourd’hui, ce sont de vraies questions sur lesquelles il aurait fallu se pencher et penser les étapes d’un processus qui rende la situation plus transparente et plus claire.

On ne pardonne pas dans le flou, on ne pardonne pas dans le silence, et on ne pardonne pas dans les ténèbres. Au moins il faudrait rendre la situation générale plus claire et, sans pouvoir tout révéler, mais au moins un minimum, pour permettre de savoir ce que l’on pardonne, et comment les choses peuvent se passer du point de vue civil, du point de vue politique et militaire. C’est comme si on avait traversé un trou noir de l’histoire algérienne et que tout à coup on ressorte de là en disant on pardonne tout et on recommence !

Quelle est votre position vis à vis de l’islam politique, par exemple celui qu’a connu l’Algérie avec le FIS (Front Islamique du Salut) ?

Concernant l’islam politique, ou ce que l’on appelle l’islamisme, encore une fois, il n’y a pas un seul modèle, mais plusieurs courants. Il y a des courants très dogmatiques, il y a des courants réformistes, il y a des courants plus démocratiques que d’autres. Le fait qu’on s’implique au nom de l’islam dans la politique ne disqualifie pas, ni ne qualifie de fait un courant. Il faut respecter les principes fondateurs d’un État de droit : la citoyenneté égalitaire, le suffrage universel, l’alternance et le respect des mandats, la séparation des pouvoirs, etc.

Il faut se mettre d’accord sur ces choses là. Si ce cadre est respecté, pendant et après le processus, et qu’on entre dans un débat de société, tout dépend ensuite de la façon dont on s’inscrit. Quand j’avais à l’époque entendu certaines thèses du FIS, j’avais été critique parce que j’estimais qu’elles étaient très problématiques quant à l’avenir politique et pluriel de l’Algérie.

Et qu’en est-il de la volonté de certains partis politiques d’obédience islamique quant à l’application de la Charia ?

Tout dépend de la façon dont on pense la Charia. Si dans l’application et dans la compréhension de la Charia. S’il s’agit du code pénal, de couper des mains et de s’en prendre à la dimension de la punition, là oui se serait très problématique. Maintenant, si la Charia c’est plus de justice sociale, de lutte contre la corruption, comme a pu l’appliquer par exemple le maire d’Istanbul, Erdogan, qui est devenu aujourd’hui Premier Ministre, là c’est autre chose.

Il faut arrêter de diaboliser les mots, mais il faut essayer de les définir. Donc il y a des gens qui les définiront de façon strictement répressive et coercitive, dans ce cas il faut bien entendu résister, il ne faut pas l’admettre. C’est une vision dogmatique qui est dangereuse. En revanche, j’ai croisé sur ma route des gens qui avaient une vision du rapport à la religion qui tenait beaucoup plus à la dimension sociale et qui aboutissait à une démarche politique. Encore une fois, il ne faut rien disqualifier. La liberté d’expression est nécessaire dans un État démocratique, c’est ce qui a fait que même en Europe, on trouve des mouvements de démocratie chrétienne et dans d’autres pays des théologiens de la libération.

Tout le monde n’a pas la même perception de ce qu’est la Charia. En Algérie, au nom du pouvoir, des mouvements qui étaient islamistes, que ce soit le FIS ou le Hamas algérien et même le mouvement de Jaballah, tous n’étaient pas d’accord ni sur la stratégie, ni parfois sur le contenu des mots, ni sur les finalités de l’action. A partir du moment où ils clarifient les termes qu’ils emploient et qu’ils disent exactement comment ils entrent dans le débat politique, sans imposer de dogmes, sans imposer au nom de la religion un cadre qu’ils rétrécissent, alors ils ont le droit à la parole dans une société démocratique.

Un mot pour conclure ?

J’espère le meilleur pour l’Algérie. Je sais que bientôt inch’Allah je pourrai vous rendre visite et sera avec un grand plaisir. Mais j’espère véritablement que l’Algérie tire profit quand même des ressources économiques très importantes à sa disposition et qu’elle obtienne vraiment un cadre social, humain et économique qui permette un minimum de bien-être. L’Algérie après toutes ces années de difficultés et de crises, pourrait jouer un rôle très très important dans le renouveau de l’Afrique du Nord.

Allez-vous rencontrer des responsables politiques algériens lors de votre visite ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour, mais certains en ont émis le souhait et donc j’étudierai la question au moment de me préparer ma visite.

Qui souhaitent vous rencontrer, les hommes politiques au pouvoir ou ceux dans l’opposition ?

Ma politique, de toute façon, est de ne jamais rencontrer que ceux du pouvoir ou que ceux de l’opposition. Ma politique est de rencontrer tous les acteurs du débat ouvert.

Interview réalisée par Fayçal Anseur

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ALI YAHIA ABDENNOUR

El Watan 11 juin 2009

« Libérez la liberté, la liberté fera le reste » Victor Hugo Le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel. Quand l’histoire d’un dirigeant est finie, il ne faut pas forcer le destin en ajoutant un chapitre. L’abstention à l’élection vaut désaveu. Le boycott est une arme politique. Homme de rupture, homme de compromis ou les deux ? Habitué des prétoires ou homme rompu aux arcanes politiques ? Le doyen des avocats, ardent défenseur des droits de l’homme, toujours là lorsque les libertés sont mises à mal, Ali Yahia Abdenour s’est fait aussi des ennemis. Mais le vieux routier des barreaux ne laisse jamais indifférent. Si on loue souvent sa constance en sachant garder le cap, malgré les vents contraires, on lui reproche également de s’être « acoquiné » avec des parties qui ont failli mettre en péril la République. L’ennui avec lui, c’est quand on entreprend de parler de lui, il faut vraiment patienter, tendre patiemment l’oreille pour attraper quelques confidences sur sa personnalité faite de militance depuis plus d’un demi-siècle. Mais le hic est que Abdenour n’aime pas parler de lui mais de ses idées qu’il assène vaille que vaille, ici et là pour que son appel (cri ?) soit entendu. Dévoué, lutteur acharné, il jouit d’une notoriété que nul ne peut lui contester, mais surtout d’une autorité morale, mise au service des causes qui lui sont chères, à la tête desquelles son obstination à en découdre avec le « système » qu’il n’a jamais cessé de denoncer. « Le pouvoir ne se soumet pas aux normes juridiques nationales et internationales qui fondent un Etat de droit. La démocratie est contrôle du pouvoir et pouvoir de contrôle. Les deux principes fondamentaux de la démocratie, à savoir l’autodétermination du peuple et l’alternance politique ont été confisqués. La dégradation politique et morale des institutions est due à l’absence d’alternances qui permet de maintenir au pouvoir les mêmes clans et les mêmes intérêts durant une longue période. Les Constitutions peu appliquées sont révisées et surtout usées avant d’avoir servi. Elles ont été bafouées quotidiennement et dans de nombreux domaines. Un militant inflexible L’Algérie a eu 5 Constitutions en 47 ans d’indépendance pour avoir leur respect et les régles de jeu qu’elles impliquent. L’Algérien ne peut avoir des droits s’ils n’est pas élévé d’abord à la dignité politique de citoyen. Le plus grave n’est pas d’être un sujet mais d’être appelé citoyen. Aujourd’hui, une nation de sujets est prête à devenir une nation de citoyens ». Né le 18 janvier 1921 au village Taka à Michelet, Abdenour y a fait des études jusuqu’au certificat d’études qu’il décrocha en 1934. Il passe au collège de Tizi Ouzou où il obtient le Brevet élémentaire. Par dérision et vu les conditions difficiles de l’époque, on l’appelait le brevet alimentaire, « car il pouvait nous ouvrir les portes du travail. » Son père Amokrane, instituteur qui a pris sa retraite en 1930 et qui enseignait à Bordj Ménaïel, l’accompagna et l’encouragea dans cette trajectoire. Au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Abdenour est instituteur à Souama, près d’Azzazga avant d’être muté à Médéa où il gagne des grades dans sa carrière. Il est mobilisé en février 1943 à Blida puis affecté à Kenitra au Maroc. Il débarque avec la 2e DB le 15 aôut 1944 à St-Tropez. Avec ses camarades, ils font la jonction avec les Américains, mais lors de cette opération, il est blessé et transféré à l’hôpital de Toulouse. Il rentre en Algérie, à la veille du 8 Mai 1945. Il est nommé instituteur à Miliana en 1946. C’est là qu’il fit la connaissance de Gharsi junior, fils du leader du PPA qui le fait adhérer au parti. A Affreville, il connaîtra Hocine Cherchalli, membre influent du parti, qu’il remplacera dans cette ville. Lors des élections à l’Assemblée nationale en 1948, la famille est mobilisée pour la campagne de Salhi de Azazga, notamment son frère Saïd pharmacien à Belcourt et Rachid lycéen. Après les éléctions et les remous qui s’ensuivirent, Rachid était recherché. D’ailleurs, juste après, il partit en France pour intégrer la Fédération de France du parti et s’illustra avec Benaï et Aït Hamouda comme l’un des principaux acteurs de la crise dite berbériste de 1949. Abdenour poursuivra son combat de militant à Miliana où le déclenchement de la lutte armée le surprendra en 1954. Il finira par intégrer l’UGTA après la mort de Aïssat Idir. « Tout ce qui s’est fait dans cette organisation était sous ma responsabilité. » Arrêté le 7 janvier 1957, quelques jours avant la Bataille d’Alger, il passera 15 jours à la DST de Bouzaréah puis à la sécurité militaire, avant d’être dirigé au camp de concentration de Berrouaghia. Il est transféré à Paul Cazelles puis à Bossuet ou dans l’ancien camp qui regroupait 2000 Algériens considérés comme irrécupérables. Fin novembre 1960, il est expulsé d’Algérie. Il part en France puis rejoint Tunis où il tient le secrétariat de l’UGTA. Un droit de l’hommiste convaincu A l’indépendance, il est élu député de Tizi Ouzou à l’Assemblée nationale constituante. Il est membre fondateur du FFS et conseiller de Mohand Ouelhadj. Il n’est pas en odeur de sainteté avec Aït Ahmed et s’oppose à Ben Bella, lorsque celui-ci signe un accord avec Da L’hocine. Le 10 juillet 1965, il est nommé par Boumediène ministre des Travaux publics. Une année après, on lui confie le portefeuille de l’agriculture où il ne fera pas de vieux os. « Boumediène m’avait fait appel pour la réforme agraire, le groupe de Oujda représenté par Kaïd Ahmed et Medeghri était foncièrement contre cette réforme. De violentes discussions ont eu lieu au Conseil des ministres, en septembre 1967. Un mois après, j’ai démissionné. » De tous les procès dans lesquels il a plaidé, Abdenour reste marqué par l’affaire du FIS, où faut-il le signaler, il a tenu le haut du pavé. Il a connu Boudiaf en tant que militant avec Omar Oussedik. « Lorsque la crise enflait en 1991, je suis parti avec Hassan (Khatib) au Maroc où nous avons été accueillis par son oncle, président de parti et homme influent qui nous a accompagnés à Kenitra, chez Boudiaf, qui n’a cessé de marteler qu’il ne rentrerait en Algérie que lorsqu’il y aura la démocratie ». Quand il est rentré, « je l’ai rencontré le 18 février 1992. On a longuement discuté des événement, je lui ai dit de ne pas laisser les leaders du FIS à Blida car ce ne sont pas des militaires sinon la situation va s’aggraver. Il m’a répondu, cela ne relève pas de moi mais des décideurs, j’ai conclu qu’il était un décidé. C’était mon dernier contact avec lui, quand quelques jours après, j’ai évoqué les camps de concentration dans le Sud, dans une conférence en Espagne, ce qui était une réalité, Boudiaf avait répondu ‘‘celui qui en a parlé, est le premier à y figurer’’. » Abdenour a accueilli cette sentence avec humour, il poursuivra son combat en allant prêcher sous d’autres chapelles. St Egidio ? « Abbassi était contre car, selon lui, il n’était pas question d’aller négocier dans une église, Benhadj m’avait dit, ramenez la paix quitte à négocier avec le diable. La paix, voilà ce qui importe ! » « La plateforme du contrat national du 13 janvier 1995 a été rendue nécessaire devant l’impasse politique qui a fermé la porte à toute solution de la crise. Elle a permis la réunion de 7 partis politiques et de la LADDH à Rome pour chercher une solution pacifique. Il y a une solution de rechange à celle de la violence et du tout sécuritaire. La plateforme ouvre la voie au pluralisme politique, syndical et culturel, au multipartisme, à l’alternance au pouvoir, au respect des droits de l’homme, à la défense des libertés collectives et individuelles, à la liberté d’expression, au refus de la violence pour prendre ou garder le pouvoir. » Pour Abdenour, c’était la seule alternative pour sauver ce qui restait à sauver. « Les signataires de l’appel ont ouvert un espace de liberté dans un climat politique fait d’intolérance et de haine, alimenté par la terreur, la culture de l’exclusion, une répression qui n’a pas respecté les règles d’un Etat de droit. » Violence, terreur, intolérance des mots assez durs auxquels notre interlocuteur ajoute « la fraude électorale bien intégrée dans les mœurs politiques du pays, les pratiques qui faussent le scrutin et le libre choix des électeurs sont permanentes ». Seule la démocratie… La seule constante de la pratique politique que le pouvoir maîtrise parfaitement est la fraude électorale. Les élections préfabriquées ne mènent pas à la démocratie et à l’alternance, mais à la normalisation autoritaire de la société. Il faut restituer au peuple le droit de voter librement, abolir la fraude qui déforme le suffrage universel et la vérité électorale. » Pour l’ardent défenseur des droits de l’homme, la corruption est une autre plaie qui vient se greffer à ces tares. « La corruption est inséparable de l’exercice du pouvoir. Elle est à tous les niveaux et dans tous les domaines. Un contrôle rigoureux permettrait de mettre au jour de nombreux scandales politico-financiers. Un dirigeant qui est en grâce avec les décideurs ne peut être poursuivi quand il est en délicatesse avec la justice pour malversation ni jeté en pâture à l’opinion politique ». Pour Abdenour, la paix et les droits de l’homme sont les deux aspects indissociables de la vie humaine. « La paix sans la vérité et la justice n’est qu’impunité. La réconciliation nationale qui devait être un grand projet politique est réduite à sa dimension politique. Elle a sacrifié les impératifs de vérité et de justice. L’amnistie n’est pas une solution sécuritaire, il faut lui apporter une solution politique. Les morts sans sépulture ? Des vivants sans existence. Ils n’ont que la mémoire collective comme sépulture. Aucune affaire des disparus n’a été élucidée. » Pour l’avocat qu’il est, l’Algérie, selon lui, n’a pas évolué durant cette dernière décennie où l’économie a été gérée avec une incroyable légèreté. « Les grands indicateurs économiques sont au rouge, la politique néo conservatrice, ultra-libérale ne peut qu’aboutir à une société duale, verticalement divisée entre, d’une part, les nantis qui vivent bien, et, d’autre part, la majorité du peuple exaspéré par les conditions de vie qui lui sont réservées. L’Algérie est l’exemple d’une profonde injustice sociale. Nos enfants qui ont choisi la liberté-harraga n’ont trouvé que la mort et la prison. La presse qui en fait état quotidiennement est aussi un baromètre de la société. La liberté de la presse est une conquête fragile qui doit être cultivée, renforcée », suggère le vieil homme qui, à 88 ans, continue, comme à ses plus beaux jours, de lutter pour ses idées, de lutter pour les autres… même si son combat solidaire apparaît trop solitaire… Parcours Né le 18 janvier 1921 à Michelet, Ali Yahia Abdenour a été instituteur militant du PPA et du FLN. Détenu durant de longues années, il est nommé ministre à l’avènement du régime de Boumediène. ll finira par démissionner. Avocat, il fera de la défense des droits de l’homme son sacerdoce. Pour lui, « il n’y aura pas de réforme de la justice tant que le pouvoir est concentré aux mains d’une seule personne. Il faut non pas un changement dans le régime mais un changement de régime » ,clame-t-il. Pour lui, les restrictions imposées parlent pouvoir à tous les niveaux, peuvent engendrer des réactions populaires imprévisibles. Abdenour au nom de la LADDH a été l’un des principaux animateurs du contrat de Rome. A 88 ans, il continue d’activer en se soumettant à l’écriture de ses mémoires. A son actif ,deux livres : Raison et Déraison d’une guerre L’Harmattan 2000 et La Dignité humaine Inas 2006.

Par Hamid Tahri

PROCES INJUSTE EN ALGERIE

par Salah-Eddine SIDHOUM

“Il faut rendre à la justice sa dignité et son honneur. Il faut que ses jugements et ses arrêts soient des actes de justice et non des opérations de justice”. (Abdenour Ali Yahia).

Le 27 mai 2009 se déroulera le procès en appel de notre jeune compatriote Mohamed Baba Nadjar, un modeste citoyen de Ghardaïa, arbitrairement condamné à la peine capitale en juin 2006 pour un odieux crime qu’il nie de toutes ses forces. Dépendant de la juridiction de Ghardaïa, il sera rejugé à ….Médéa pour des « raisons de sécurité ». Pourquoi évoquer des « raisons de sécurité » ? Car la majeure partie de la population de cette ville, scandalisée par cette affaire et son aboutissement inique, a crié pacifiquement sa colère en décrétant une grève générale et des marches lors des procès précédents, en première instance et en appel. Elle a clamé dans le calme, haut et fort : NON à l’injustice et à la hogra institutionnalisées ! JUSTICE pour Mohamed Baba Nadjar ! Bien sûr, ce modeste journalier, fils de fellah, n’aura pas droit aux colonnes d’une certaine presse aux ordres ni aux pétitions des « intellectuels » et « politiciens » de salon, encore moins à la dénonciation de certaines ONG internationales des Droits de l’Homme. Mohamed Baba Nadjar est du menu fretin, du « ghachi » qui ne nécessite pas une levée de boucliers nationale et internationale. Et ce n’est pas un juteux fond de commerce pour nos droits-de-l’hommiste. Ainsi va l’indignation sélective ! Il croupit depuis trois ans dans sa cellule de condamné à mort. Animé d’une foi inébranlable, et malgré les pressions psychologiques et l’agression physique dont il avait fait l’objet lors de son transfert à la prison de Ghardaïa, il résiste par les prières et les grèves de la faim, ses seules armes, aux affres de l’injustice de ses propres frères, ces nouveaux colons de l’Algérie. Et nous savons ce qu’est cette injustice aux ordres, pour l’avoir subie durant près d’une décennie dans notre propre chair. Cette affaire scabreuse qui est d’ordre politique (pour essayer d’étouffer le courant social-démocrate naissant dans la région) n’est pas la première dans les annales « judiciaires » algériennes. Elle ne risque pas aussi d’être, au vu de l’état de délabrement de nos pseudo-institutions, la dernière. Elle nous offre, cependant, l’occasion de rappeler à l’opinion, et plus particulièrement à notre jeunesse, quelques épisodes de l’histoire de ce que nous appelons notre « injustice aux ordres ». Au lendemain de l’indépendance, des tribunaux d’exception sinistrement connus sous l’appellation de « cours criminelles révolutionnaires » seront mis en place. Composés d’ignares promus « magistrats », ils avaient pour mission de liquider les illustres patriotes qui s’opposaient aux aventuriers venus d’Oujda et Ghardimaou. Le meilleur et triste exemple en sera la condamnation à mort en 1964 et l’exécution immédiate du plus jeune colonel de notre glorieuse armée de libération nationale, Mohamed Chabani. Un brillant officier, cultivé, qui avait courageusement résisté à la soldatesque coloniale, quand ceux qui l’avaient « jugé » étaient planqués en Tunisie et au Maroc et mettaient en place la dite « armée des frontières » qui massacrera durant l’été 62, plus de 2000 véritables maquisards et civils innocents. L’autre scandale « judiciaire » sera le procès inique contre Hocine Aït Ahmed en avril 65. Cette illustre figure historique de la guerre de libération, sera traitée de renégat et de séditieux, par ces mêmes Tartarins des frontières, lors d’une parodie de justice orchestrée par le régime illégitime naissant. Là aussi, la « Cour criminelle révolutionnaire » (ou plutôt la Cour des criminels révolutionnaires) condamnera Si Hocine à la peine capitale. Mais l’heure du destin n’avait pas sonné pour lui, malgré l’insistance des aventuriers des frontières à faire appliquer la sentence. A leurs yeux, les véritables acteurs qui avaient façonné l’Histoire nationale devaient disparaître pour céder la place aux bravaches excrétés par l’Histoire qu’ils étaient. D’autres illustres patriotes seront condamnés à mort par contumace (Khider et Krim) par cette injustice aux ordres au « nom du Peuple » et les sentences seront exécutées par des proxénètes de la sinistre police politique à Madrid et Frankfurt. Nous citerons aussi à titre d’exemple, le cas du commandant Lakhdar Bouregaa, ancien officier de la wilaya 4 de l’ALN, condamné à 30 ans de prison par la sinistre « Cour révolutionnaire » d’Oran. Il était accusé d’avoir participé à la tentative de coup d’Etat de Tahar Z’Biri en 1967, contre Mohamed Boukharouba, auteur lui-même du Coup d’Etat de juillet 62 contre le GPRA et du complément de coup d’Etat du 19 juin 65. De cette Cour de « justice », Si Lakhdar disait dans ses Mémoires : « J’étais surpris par la composition hétéroclite de la cour. Elle comprenait des officiers, des anciens de l’ALN, mais aussi d’autres, qui provenaient des promotions Lacoste, ces hommes formés par l’ancien gouverneur de l’Algérie pour prendre le relais du colonisateur. (…). La cour était présidée par Mohamed Benahmed Abdelghani, colonel, futur ministre de l’Intérieur, futur chef du gouvernement, le chef d’une équipe de fossoyeurs venus enterrer les victimes déjà détruites par la prison et les sévices. Il était secondé par Ahmed Draïa, futur patron de la police et futur ministre et Mohamed Touati, futur idéologue du régime. En pleine séance du tribunal, sont arrivés les responsables de la sécurité militaire. A leur tête, le colonel Kasdi Merbah, patron de la SM, futur ministre, chef du gouvernement, accompagné de Yazid Zerhouni, un de ses adjoints, futur ministre de l’Intérieur. Ils s’installèrent sur des sièges au premier rang. Ils avaient des cartables, dont ils tiraient des dossiers, des documents par paquets, qu’ils mirent bien en évidence, face aux magistrats. Ils voulaient visiblement les impressionner, pour les pousser à prononcer les condamnations les plus sévères. » Outre ces figures historiques, cette injustice aux ordres sera là aussi pour faire taire toute rare voix libre qui s’élevait d’une société soumise à une chape de plomb. Personne n’y échappera. Berbéristes, islamistes, benbellistes, gauchistes, tous connaitront ces cours révolutionnaires puis la dite Cour de Sûreté de l’Etat de Médéa, juridiction d’exception aux procès expéditifs, basés sur des aveux extorqués sous la torture et aux verdicts dictés par téléphone. Un rassemblement devant l’Université d’Alger en novembre 82, d’intellectuels du courant islamique leur coûtera plusieurs années de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » par cette cour de Médéa, et ce, après d’affreuses tortures au centre de Bouzaréah. La création de la Ligue Algérienne de défense des droits de l’Homme en 1985 par un groupe d’universitaires et d’avocats dont Ali Yahia Abdenour, coûtera également à ses initiateurs la comparution devant cette même sinistre Cour de Médéa et leur inculpation pour complot « visant à porter atteinte à l’autorité de l’Etat ». Ils seront condamnés à de la prison ferme allant de 9 mois à 3 ans. Défendre la dignité humaine et les droits de la personne humaine était assimilé à un crime par les imposteurs érigés en tuteurs de la Nation. Durant le même procès, des enfants de martyrs d’Alger, Tizi-Ouzou et Chlef qui ont eu « l’outrecuidance » de déposer des gerbes de fleurs sur les tombes de leurs parents, morts au champ d’honneur, seront eux aussi inculpés d’atteinte à la sûreté de l’Etat et condamnés à de lourdes peines par cette même Cour de la honte de Médéa…..au nom du Peuple, de la Révolution et des Martyrs !! En Octobre 85, le chanteur Lounis Aït Menguellet était condamné arbitrairement à trois années de prison pour « détention d’armes ». Il s’agissait de vieilles armes de collection qui décoraient son modeste domicile. L’injustice aux ordres l’avait en réalité condamné pour ses chansons engagées qui dénonçaient le régime corrompu et ses ….injustices ! L’injustice aux ordres connaîtra ses très graves dérapages et à l’échelle industrielle, après le Coup d’Etat de janvier 92 et l’instauration des tribunaux d’exception appelés pompeusement « cours spéciales ». Des juridictions honteusement calquées par les « juristes » de service et des « services » sur les sections spéciales du gouvernement de Vichy. La France officielle, dans sa face ignoble (coloniale et collaboratrice) a toujours été la référence idoine du régime illégitime. Au nom du peuple et au nom de la « lutte anti-terroriste », des milliers d’innocents seront arbitrairement condamnés par ces tribunaux d’exception. Je tiens, à cette occasion, à saluer le courage de cette poignée de magistrats qui a refusé de participer à ces parodies de justice et de cautionner cette monstruosité judiciaire. Certains, dont des amis, ont été « mutés » en représailles, dans certaines zones « chaudes » et assassinés par les trop suspects GIA. Je tiens, là aussi et à cette même occasion, à m’incliner devant leur mémoire. D’innocentes victimes de machinations diaboliques. De cette période tumultueuse, je retiendrais deux cas assez significatifs, victimes de cette injustice aux ordres. Le premier cas est celui de feu Abdelkader Hachani, ingénieur et homme politique, arbitrairement incarcéré en 1992 pour avoir appelé l’institution militaire à respecter les résultats du suffrage universel de décembre 91 et à ne pas intervenir pour interrompre le processus électoral. Il sera accusé « de publication d’informations nuisant à l’intérêt et à l’unité nationale » (!). Il sera maintenu en détention préventive durant cinq années et demi (!!). Et après 9 grèves de la faim pour réclamer son jugement, il sera « condamné » à…….cinq années de prison. Cinq ans et demi d’emprisonnement dans l’un des bagnes les plus sinistres de l’histoire de l’Algérie (coloniale et post-indépendance) pour avoir appelé au respect de la Constitution !! Le 2e cas est celui d’un universitaire constantinois, ex-militant du PAGS, Ali Bensaâd qui sera condamné en juillet 1998 à la peine capitale par contumace pour ……. appartenance à un groupe armé islamiste !!! Son « crime » : avoir critiqué publiquement lors d’un meeting électoral en 95 l’ex-chef de la police politique, Mohamed Betchine. L’injustice aux ordres avait été mise en branle pour le « punir ». En réalité, il avait été condamné à mort par contumace pour un délit d’opinion ! Le tapage médiatique mené par une certaine presse en 98 avait obligé l’appareil judiciaire à faire marche arrière quelque temps après et à prononcer un non-lieu. Dans les faits et en toute honnêteté, l’affaire « Bensaâd » avait été exploitée durant cet été 98 par cette presse dans le cadre d’une féroce lutte clanique qui finira par « dégommer » Betchine et pousser Zéroual à la démission. Ce n’était pas le malheureux universitaire qui intéressait cette presse mais plutôt le général en retraite qu’il fallait abattre politiquement, car il gênait l’autre clan des éradicateurs purs et durs. A partir de 1999, à l’ère de la concorde civile, de la fausse réconciliation nationale et de la paix des cimetières, on assistera à l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire par le pouvoir illégitime pour étouffer toute contestation légitime et toute opposition à son désordre établi. Hier, les « visiteurs de la nuit » kidnappaient le citoyen pour le torturer et le séquestrer sans jugement. Aujourd’hui, la répression s’est « civilisée » et « démocratisée ». C’est l’injustice aux ordres qui est chargée de ce travail, au nom de la loi et au nom du peuple ! Là aussi, deux exemples nous viennent à l’esprit. Il s’agit des cas de deux journalistes. Ahmed Benaoum est journaliste, directeur du journal ERAÏ (l’opinion). Il sera maintenu en détention préventive durant onze mois en 2004 pour des accusations de fraude fiscale et de falsification de documents officiels dans une affaire datant de plus d’une douzaine d’années !! Abdenour Ali Yahia écrivait sur cette affaire : « Ahmed Benaoum a été emprisonné pour faux et usage de faux, alors que l’acte notarié présenté par la direction des impôts comme acte d’accusation, était lui-même un faux, visible à l’œil nu. La décision du juge d’instruction de le maintenir en détention sur ordre venu d’en haut, du pouvoir publique, alors que l’acte notarié était visiblement un faux, était viciée dans la forme et dans le fond, frappée de suspicion légitime ». Benaoum était un journaliste et directeur de presse qui refusait de s’aligner sur la politique d’éradication de l’époque et de se mettre sous la coupe des « services ». N’étant pas un adepte de l’indignation sélective et ayant dénoncé les atteintes gravissimes aux droits de l’Homme durant les années de sang et de larmes, il fera les frais de cette injustice aux ordres qui lui préfabriquera des dossiers sur mesure pour le faire taire et le priver de liberté durant près d’une année. A l’opposé, Mohamed Benchicou, un autre journaliste et directeur du Matin, quotidien de l’éradication d’une partie de la population, sera lui aussi victime de cette injustice aux ordres, dont il avait tu, durant une décennie, ses graves dérives. Il avait publié en 2004 un ouvrage, «Bouteflika : une imposture algérienne », soufflé par un gang de l’oligarchie militaro-financière, en pleine mascarade électorale des « présidentielles » et dans le cadre d’une féroce lutte interclanique. En dernière minute et suite à un deal passé entre les différents gangs de l’oligarchie, il se retrouvera seul, lâché par ses « protecteurs ». A son tour, il sera broyé par Dame injustice . Même si nous ne partageons pas du tout les « idées » de Benchicou, mais par honnêteté, nous devons dire et clamer qu’il a été arbitrairement condamné à 2 années de prison pour un délit d’opinion. La non-déclaration des bons de caisse à l’aéroport n’était qu’un fallacieux prétexte. Une grossière machination, tout comme pour Benaoum ! Il s’agissait là, d’une revue non exhaustive de cas de victimes de cet appareil répressif au service du régime illégitime. Il est triste de dire que les Algériens qui ont grandement souffert de la « justice » coloniale et qui se sont sacrifiés pour ces idéaux de liberté et de justice, n’ont toujours pas goûté, 47 ans après une indépendance inachevée, à la JUSTICE, au sens noble du terme, protectrice des droits des citoyens, de tous les citoyens sans distinction, face à l’arrogance des oppresseurs, des haggarines et des beggarines. « Le malheur de notre justice est de mériter elle-même de passer en jugement » écrivait il y a quelques années, un ami avocat, lui-même happé par cette injustice aux ordres. Ils se comptent par milliers ces compatriotes anonymes victimes de Dame injustice, des sans voix et des sans « appuis » qui n’ont pas la chance d’être écoutés ni médiatisés, à l’image de notre jeune compatriote Mohamed Baba Nadjar de Ghardaïa. C’est notre rôle, à nous, citoyens libres d’être à leur côté et de défendre leurs droits bafoués, en attendant de rassembler toutes nos forces, sans exclusion aucune, en vue de l’édification de l’Etat de Droit et des Libertés, où l’indépendance de la justice ne sera pas un slogan faux et creux, mais une éclatante réalité.

Salah-Eddine SIDHOUM Alger le 25 mai 2009

Pr Mohand Issad. Ancien président de la Commission nationale de réforme de la justice

Pr Mohand Issad. Ancien président de la Commission nationale de réforme de la justice

« La justice a enregistré une régression inquiétante »

- Vous avez présidé, en 1999, la Commission nationale de réforme de la justice (CNRJ) et vous avez déclaré en 2007 que le rapport que vous avez remis au président de la République vise à mettre en place « une justice de qualité ». Quel jugement portez-vous aujourd’hui sur la justice algérienne ?

- Je pense que nous n’avons pas progressé. Sur certains fronts, je pense même que nous avons régressé ; il y a beaucoup de signes annonciateurs d’une régression très inquiétante. Je ne ferai que citer des faits rapportés par la presse, dont votre journal, qui ne sont pas forcément à l’image de la réforme que nous avons préconisée.

- Sur quels plans la justice algérienne a-t-elle régressé ?

- Eh bien, il y a la répression qui est un peu dure, le nombre de mandats de dépôt qui n’a pas diminué. Nous avons dénoncé à l’époque et je continuerai à dénoncer aujourd’hui encore le fait d’envoyer très facilement des gens en prison pour n’importe quoi. Et le jugement n’intervient qu’après. C’est-à-dire après avoir passé plusieurs mois d’incarcération. Il arrive que certaines personnes soient relaxées après avoir passé des mois en prison. Je dirai tout simplement que notre justice doit faire plus attention en ce qui concerne la mise sous mandat de dépôt et les mandats d’arrêt qui sont associés à des mesures extrêmes contre le citoyen.

- La question de l’indépendance de la justice et des juges continue d’être posée. Pourquoi, à votre avis, en est-on encore là après les réformes annoncées ?

- L’indépendance de la justice est un slogan brandi, à chaque fois, par les journalistes, les intellectuels, etc. L’indépendance de la justice ne se décrète pas, elle s’acquiert sur plusieurs générations ; elle suppose au moins deux conditions : la première est la volonté politique de laisser les juges tranquilles, la deuxième consiste en la capacité des juges à assumer leur indépendance. A ces deux conditions, on peut ajouter la confiance des citoyens en leur justice. Est-ce que ces conditions sont réunies ? Je serai réservé sur la question.

- La première condition que vous aviez citée pour l’indépendance de la justice est la volonté politique. Cette volonté, qui est la plus importante, existe-t-elle en Algérie ?

- Elle n’est pas plus importante. Le plus important est la capacité des juges à assumer leur indépendance et leur volonté de rendre une justice de qualité, une justice impartiale, de façon à susciter la confiance du justiciable en sa justice. Le rôle du pouvoir politique est finalement secondaire. Je voudrais préciser, dans ce sens, que le pouvoir politique n’intervient pas dans toutes les affaires. Il y a un certain nombre de dossiers, dits sensibles, dans lesquels le pouvoir politique intervient de temps à autre. Mais pas dans toutes les affaires. Or, c’est dans les affaires que je constate les insuffisances de notre justice. Cela n’est pas dû à l’indépendance ou à la dépendance de la justice, c’est dû à la justice elle-même.

- Pourquoi y a-t-il, justement, des insuffisances ?

- Parce qu’on n’a pas formé. Pourquoi y a-t-il insuffisance dans l’enseignement, l’administration ? Pourquoi le pays est-il mal administré ? Les insuffisances dans la justice sont les mêmes que celles que nous constatons dans tous les domaines. On peut former des magistrats, mais si le magistrat n’exerce pas dans des conditions idéales pour rendre la justice, le but ne sera pas atteint. Cela ne tient pas uniquement à la formation, mais également aux conditions dans lesquelles ce dernier exerce sa profession.

- Que pensez-vous des affaires telles que celles concernant le jugement de jeunes qui n’ont pas respecté le Ramadhan, le jugement d’un enfant de cinq ans à Ménéa, l’affaire dite « Habiba K. » qui s’est convertie au christianisme et le jugement des harraga ?
- Je m’étais promis de ne plus intervenir dans la presse, mais les exemples que vous venez de citer m’incitent à prendre la parole parce qu’en tant qu’ancien président de la CNRJ, j’estime qu’il est de mon devoir d’intervenir. Ce sont ces dérives qui m’amènent à dire qu’on est encore loin de ce qu’a préconisé la CNRJ. Nous n’avons jamais pensé en arriver là. Ces affaires n’ont rien à voir avec le pouvoir politique, mais elles sont le fait de la justice ; ce n’est pas parce que la justice n’est pas indépendante qu’on a coffré des jeunes à Biskra, qu’on a traduit la jeune Habiba en justice et qu’on a traîné un enfant de cinq ans devant le tribunal. C’est surtout cette dernière affaire qui m’a choqué et interpellé. Il faut que les lecteurs d’El Watan sachent qu’avant d’arriver devant la justice, le plaideur passe par la police et ensuite par le parquet. Vous imaginez un enfant de cinq dans les locaux de la police, en train d’être interrogé par un policier, ensuite au parquet pour qu’il soit interrogé par le procureur de la République avant de le renvoyer au tribunal ? Il y a de quoi traumatiser à vie l’enfant. C’est très grave ! Le plus grave encore est que je n’ai pas entendu de réaction par rapport à cela. Admettons que le magistrat se soit trompé, il aurait dû être remis à l’ordre par sa hiérarchie. Beaucoup d’intellectuels et de magistrats sont conscients de cette aberration et ne sont pas intervenus. Même chose pour la classe politique. Seuls les journalistes ont attiré l’attention sur cette aberration. Ce qui m’inquiète, c’est la résignation et cette acceptation par les gens du fait accompli. Cette dérive est due à l’absence de contrôle, parce que le magistrat doit aussi être contrôlé. Pourquoi y a-t-il une hiérarchie dans la magistrature et une hiérarchie dans la justice ? Ce n’est pas seulement une différence de grade, mais aussi de contrôle. Le responsable hiérarchique doit contrôler le travail de celui qui a un grade inférieur. Mais personne n’a réagi. Même le Syndicat des magistrats, qui s’est réuni récemment, n’a pas dénoncé cette affaire de l’enfant de cinq ans.

- Où se situe, selon vous, le mal de la justice algérienne ?

- Partout ! Il se situe dans l’Etat, dans les rouages de la justice et dans la hiérarchie. Ce qui est inquiétant, c’est qu’on constate des dérives et on ne voit pas, en revanche, de réaction violente de la hiérarchie quand cela est nécessaire. Heureusement que quelques organes de presse portent à notre connaissance ce genre de dérives, autrement on n’aurait jamais eu connaissance de toutes ces affaires dont nous parlons.

- L’amélioration des conditions de détention et la durée des détentions préventives ont été également mises en cause par les avocats et les défenseurs des droits de l’homme. Qu’en pensez-vous ?

- Mon avis est le même que celui des défenseurs des droits de l’homme, des avocats et de tous ceux qui défendent l’individu : il faut améliorer la situation des prisonniers. La justice, ce n’est pas uniquement cela. Il y a également le harcèlement dont sont victimes un certain nombre de personnes. Même chose pour les détentions préventives. Nous n’avons jamais cessé, depuis 1988, de dénoncer cela. Je pense que le problème réside dans le manque de moyens financiers et dans la formation des hommes. Il faut former les gardiens de prison. C’est une question de formation et de culture.

- Récemment, des partis de l’opposition et des défenseurs des droits de l’homme ont appelé à l’abolition de la peine de mort en Algérie. Ne serait-il pas temps d’annuler cette peine ?

- Oui ! Mais ce n’est pas le problème qui me préoccupe, et cela pour deux raisons : la première est que cette peine n’est plus exécutée. La deuxième est qu’en amont de la peine de mort, il y a toute une dérive de la justice et il y a aussi la façon avec laquelle on malmène les plaideurs. Il y a également ce harcèlement qui s’abat sur tout le monde. Ce sont de vrais problèmes et la peine de mort, c’est l’extrême. D’autant plus que la peine de mort n’est pas exécutée, il faut, maintenant, s’occuper de l’exécution des peines qui ne vont pas jusqu’à la peine de mort. Je ne suis pas remué par le débat sur la peine de mort qui est un débat philosophique qui ne sera pas réglé, car la peine de mort est un problème politique. Un jour peut-être, un responsable politique aura le pouvoir de décision pour décréter l’abolition de la peine de mort. On y est, va. L’humanité va vers l’abolition de la peine de mort. Parce que la mort ne règle rien. On a constaté que là où on a aboli la peine de mort, le nombre de délinquants n’a pas augmenté. Et là où elle existe, le nombre de délinquants n’a pas diminué. Donc c’est un acheminement normal de tous les pays vers l’abolition de la peine de mort.

- Est-ce qu’il y a des aspects du rapport de la CNRJ que vous avez présidée qui sont mis en œuvre actuellement ?

- Je n’ai pas suivi pas à pas le travail du ministère de la Justice, mais il a fait un travail. Je pense qu’il y a des aspects du rapport qui ont été mis en œuvre. Cela reste encore insuffisant. La réforme de la justice s’effectue sur plusieurs années et, peut-être, ses résultats apparaîtront plus tard. Ce qui m’inquiète ce n’est pas l’application totale des recommandations de la CNRJ, c’est cette affaire d’un enfant de cinq ans qu’on a traîné devant la justice et toutes les affaires que j’ai citées auparavant. Alors, même si la réforme de justice n’est pas totalement appliquée, moi je demande qu’on n’aggrave pas les choses. Je ne demande pas l’application de toutes les recommandations de la CNRJ, qui sont peut-être ambitieuses. Mais je souhaite seulement que les choses ne s’aggravent pas. Or, avec un enfant de cinq ans en correctionnelle, c’est une aggravation inquiétante. Je réduis mes ambitions. Quand j’étais à la CNRJ, j’avais de grandes ambitions pour la justice et pour le pays en général. Maintenant, avec les dérives que je constate, je réduis mes ambitions et je demande seulement qu’on n’aggrave pas encore la situation du citoyen.

- La corruption prend également de l’ampleur dans le pays. La justice n’a-t-elle pas les moyens de contribuer à la lutte contre ce phénomène ?

- La corruption prend de l’ampleur dans le pays, tout comme la délinquance. La justice – comme d’ailleurs le pouvoir politique – n’a pas les moyens de combattre ce fléau qu’est la corruption. La lutte contre la corruption est du ressort de l’Etat en entier. Et il ne faut pas compter sur un seul département ministériel. La lutte contre ce problème et contre tous les autres fléaux qui assaillent le pays implique tout le gouvernement, tous les ministères et toutes les institutions. La justice, seule, ne peut rien faire. Elle travaille avec les services de sécurité et avec le pouvoir politique et si elle n’a pas l’aide de toutes ces structures, elle ne peut rien faire. Il y a une collaboration, mais le citoyen est toujours insatisfait de ce que fait l’Etat. Ce que fait l’Etat est toujours insuffisant. Il y a une collaboration, mais pas du degré que nous souhaitons.

- L’autre question sur laquelle nous voudrions avoir votre avis est la dernière révision constitutionnelle. Que pensez-vous de la manière avec laquelle a été amendée la loi fondamentale du pays ?

Mon avis n’est pas le plus important. Il y a des pour et des contre. C’est tout ce que j’ai à vous dire.

Par Madjid Makedhi

el watan 5 JANVIER 2009