Le système colonial et la littérature française d’ AlgérieEsthétique désaccordée d’une conscience troublée

source:la dépêche de kabylie

Le système colonial et la littérature française d’ AlgérieEsthétique désaccordée d’une conscience troublée

La surcharge émotionnelle et affective liée à la guerre de Libération nationale tend à s’émousser malgré ceux qui, par des procédés politiciens, ici ou sur l’autre rive, tentent de “remuer le couteau dans la plaie”. Si, pour ceux de l’autre rive, l’enjeu est de “glorifier” un passé bel et bien terminé, pour certains politiciens de chez nous, connus pour avoir usurpé leurs titres de “commis de l’État” ou, pire, d’“intellectuels”, l’enjeu réside dans une forme de justification d’une agitation politicarde d’un nationalisme souffreteux qu’ils assimilent à un exercice d’“engagement pour la patrie”.

n  Par Amar Naït Messaoud

Si un bond qualitatif a été fait dans le sens de l’écriture plus ou moins dépassionnée de cette étape complexe de l’histoire commune entre l’Algérie et la France, le mérite en revient à certains historiens lucides qui ont su faire dépasser à l’opinion et aux acteurs politiques le complexe d’une période peu glorieuse de la République française.

Bien avant la loi de février 2005 adoptée par les parlementaires français par laquelle il est fait obligation aux enseignants de mentionner le rôle ‘’positif’’ de la colonisation, une sorte de retour du refoulé a commencé à s’étaler dans les manifestations publiques en France comme en Algérie et dans certaines publications d’historiens ou de mémorialistes, aussi bien sur la rive sud que sur la rive nord de la Méditerranée. Sur le plan de la logique de l’histoire, cette remontée de l’intérêt accordée à une période révolue, maintenant vieille de 47 ans, se pose pour les uns comme une catharsis nécessaire et pour les autres comme une réappropriation du moi historique participant d’un légitime processus identificatoire. Il s’agit aussi, sans doute, de combler un silence trop pesant derrière lequel s’abritent moult incompréhensions, haines, rancœurs et esprit de revanche.

Sans que l’historiographie ait le temps et le loisir de collationner ou de récoler les témoignages, les mémoires et les “jugements’’ des uns et des autres produits pendant près d’un demi-siècle, une frénésie sans égal s’est emparée, depuis deux ans, des historiens, hommes de culture et spécialistes des médias, frénésie qui les a mis sur la “piste” coloniale.

Lorsqu’on parle de colonialisme dans les aréopages et cercles politiques de l’Hexagone, le premier pays qui vient à l’esprit, la première terre de délices qui prend les allures de ‘’paradis perdu’’, est indubitablement l’Algérie. Le soleil de la Méditerranée, la senteur des jasmins, la couleur ocre des sables et d’autres ingrédients exotiques font partie de ce romantisme désuet qui n’a pas toujours son équivalent sur le terrain, particulièrement pour les populations autochtones pour qui le colonialisme n’était ni une parenthèse ludique ni une entreprise de civilisation. De tous les colonialismes du 19e siècle, celui qu’a eu à vivre l’Algérie était des plus sauvages, des plus répressifs et des moins fertiles. Contrairement à la Tunisie et au Maroc-occupés respectivement en 1888 et 1912-, où le type d’occupation était le protectorat (à l’image des condominiums britanniques dans certains pays asiatiques), l’occupation de l’Algérie était une colonisation de peuplement. Au milieu des années 1950, un million d’Européens de différentes origines ethniques et géographiques (Alsaciens, Lorrains, Languedociens, Italiens, Espagnols, Maltais) vivaient à côté de neufs millions d’“Indigènes”, étrangers dans leur pays.

La logique imparable de la colonisation

Les populations étaient écrasées durant plus d’un siècle par un système colonial dont la logique est évidemment basée sur l’exploitation et la discrimination. Ce même régime colonial, issu du capitalisme triomphant du XIXe siècle, a bouleversé les structures familiales et foncières de la communauté tout en chamboulant profondément les données culturelles en place par la négation et l’avilissement de l’être et de l’identité algériens.

Au vu de son statut économique, administratif et social acquis par la violence et basé sur les privilèges, la population européenne ne pouvait qu’assurer sa primauté culturelle et idéologique dans un pays qu’elle considérait sien. Cela ne pouvait pas aller sans heurts face à une population autochtone confinée dans l’indigénat. Les expropriations des paysans, l’accélération du salariat capitaliste et la destruction des bases de la cellule familiale ont hâté une forme de déculturation dont les conséquences les plus immédiates étaient la dévalorisation de l’être algérien, la haine de soi et, in fine, le complexe du colonisé. Les formes d’acculturation auxquelles on pouvait s’attendre n’ont pas eu lieu, ou du moins avaient une portée très limitée, en raison de la logique coloniale basée sur la soumission. Les cas très rares d’indigènes affranchis du joug de l’ignorance à la faveur d’une certaine ‘’libéralisation’’ de l’école de Jules Ferry constituent plutôt une exception qu’une règle. Le résultat des courses fut qu’en 1962 le taux d’analphabétisme était effarant, soit plus de 80% de la population algérienne.

Quelle que fussent les différences d’angle de vue et les divergences d’approches, les élites algériennes de l’époque coloniale ont su décrypter l’entreprise de dépersonnalisation et de déculturation qui était mise en œuvre par les autorités, les institutions et les idéologues coloniaux. Parmi ces derniers, le cas le plus patent est sans aucun doute celui de Louis Bertrand (1866-1941) qui considérait que la colonisation de l’Algérie n’est qu’un juste retour des choses, qu’un rétablissement d’un fait historique, puisque l’Afrique du Nord était une patrie ‘’latine’’ dont les Européens ont été ‘’injustement’’ dépossédés.

Une “œuvre de civilisation” problématique

Les premiers auteurs qui ont eu un contact intime avec l’Algérie étaient ceux qui ont accompagné les différentes expéditions menées dans les diverses régions d’Algérie. Il se trouve que la plupart de ces écrivains sont d’abord des militaires qui, selon le cas, ont servi d’interprètes, de guides ethnographiques ou, sur le tard, de mémorialistes. Il en est ainsi de d’Eugène Daumas qui fut affecté en 1835 au 2e régiment d’Afrique. Chef du renseignement, il maîtrisait la langue arabe. C’est en 1853 qu’il publie ses Mœurs et coutumes d’Algérie, alors qu’il venait d’être nommé général de division. Il deviendra par la suite sénateur, puis conseiller de Napoléon III. Il accompagnera l’émir Abdelkader dans ses différentes résidences-prisons. Même si le genre d’écrit lié directement à la conquête coloniale ne présente pas de prime abord une valeur littéraire au sens strict du terme, il n’en demeure pas moins qu’il constitue une bonne partie de ce qui est appelé la superstructure idéologique, révélatrice des mobiles de la colonisation, allant parfois jusqu’à la justifier d’une façon dogmatique et des préjugés occidentaux qui pèsent sur leur vision tantôt d’un “Orient charmeur” inspiré des Mille et Une nuits, tantôt “d’une contrée sauvage” qu’il y a lieu de civiliser. Daumas écrit à propos des Algériens : « Il faut nous rappeler l’intolérance ombrageuse de ce peuple, où la première loi religieuse est la recommandation de la guerre sainte, et c’est la continuer pour son compte personnel, cette guerre qui est l’entrée la plus sûre au paradis, que de lutter privément contre un chrétien avec toutes les années que Dieu fournit. Que sera-ce donc si l’intérêt s’en mêle et vient à l’appui de la piété ? ». En Kabylie, « tout homme doit être considéré comme un soldat qui sert depuis quinze ans jusqu’à soixante au moins. C’est donc une méprise étrange, et trop commune pour être tue, que celle d’évaluer la population kabyle d’après la quantité de fusils, ou réciproquement, sur le pied d’un guerrier par six personnes, comme on le fait en Europe. Les combattants dans ce pays doivent former le tiers de la population complète ; en calculant sur cette base, on se trompera de peu ».

En s’attachant à décrire la société kabyle dans ses moindres faits et gestes, Daumas n’échappe pas aux clichés qui consistent à opposer la société kabyle à la société arabe. Les moindres différences, par ailleurs connues et qui, avec la conception moderne de la société, constituent plutôt une richesse des diverses régions d’un pays, sont ici élevées au rang de données figées, génétiques, se situant dans une insoluble dichotomie culturelle et sociologique du pays. Les comparaisons auxquelles se livre l’auteur ne sont pas non plus dénuées du poids des idées préconçues. « Politiquement parlant, la Kabylie est une espèce de Suisse sauvage. Elle se compose de tribus indépendantes les unes des autres, du moins en droit ; se gouvernant elles-mêmes comme des cantons, comme des États distincts, et dont la fédération n’a pas même de caractère permanent, ni de gouvernement central. Autant de tribus, autant d’unités ; mais ces unités se groupent diversement selon les intérêts politiques du jour. Il en résulte des ligues offensives et défensives qui portent le nom de soff (rang, ligne) ».

Les écrits d’ordre ethnologique ne sont pas l’apanage de militaires ou de religieux. Avec une valeur littéraire qui se veut sûre, loin du didactisme et esthétiquement établie, des auteurs français du 19e siècle ont développé un exotisme qui n’a rien à envier à la peinture orientaliste telle qu’elle investie par exemple par Eugène Delacroix. L’œuvre mythique de ce dernier intitulée Femmes d’Alger dans leur appartement a été exposée au Salon de 1834 et fut aussitôt acquise par le roi Louis-Philippe. D’autres œuvres picturales versant dans une exotisme très en vogue ont eu les faveurs des cercles romantiques en Europe. Sur le plan des écrits littéraires, les Voyages en Orient se multiplièrent en France et en Angleterre. Les plus célèbres sont sans conteste ceux de Lamartine et de Gérard de Nerval.

Avec “Les Contes du Lundi’’ d’Alphonse Daudet (1873), nous abordons le contact entre l’Algérie et la littérature française de fiction. Ayant fait plusieurs voyages en Algérie avec son cousin Reynaud dans les années 1860, il en ramena des pages romantiques sous forme de contes où l’exotisme et les couleurs locales ont été beaucoup appréciés par les lecteurs de la Métropole. Outre les dessins et les tableaux de peinture que lui inspirèrent l’Algérie et ses paysages, Eugène Fromentin a fait des tableaux expressifs par le moyen de textes narratifs particulièrement dans ses deux ouvrages : Un été dans le Sahara (1856) et Une année dans le Sahel (1858).

En effet, chez Fromentin, se conjuguent l’esprit d’évasion, nourri par la découverte de terres étrangères, et la curiosité du naturaliste qui confère à ses œuvres couleurs et précision.

Etrange ambivalence

S’il y a un cas dont l’ambivalence pourrait poser problème au vu du statut, de la notoriété et des valeurs humanistes de ses œuvres, c’est bien Victor Hugo. Pour avoir mené un combat acharné pour la liberté et contre la tyrannie dans son pays, Hugo a subi censure et exil. Cependant, certaines opinions de l’écrivain relatives à la colonisation ne paraissent pas concorder avec ces idéaux. Dans son livre politique intitulé Choses vues, il écrit : « La barbarie est en Afrique, je le sais, mais que nos pouvoirs responsables ne l’oublient pas ; nous ne devons pas l’y prendre, nous devons l’y détruire ; nous ne sommes pas venus l’y chercher, mais l’en chasser. Nous ne sommes pas venus dans cette vielle terre romaine, qui sera française, inoculer la barbarie à notre armée, mais notre civilisation à tout un peuple ; nous ne sommes pas venus en Afrique pour en rapporter l’Afrique, mais pour y apporter l’Europe ». On le voit, le complexe de ‘’la mission civilisatrice’’ de la France a eu des adeptes dans toutes les franges de la société française de l’époque : militaires, intellectuels, politiques et religieux, chacun y met son grain de sel particulier.

Les références à l’Afrique romaine ont eu d’autres défenseurs d’une ardeur plus puissante. Louis Bertrand (1866-1941) en est encore le plus acharné parmi cette catégorie. Pour lui, la conquête française équivaut à la ‘’latinité retrouvée’’ de l’Afrique du Nord. L’Algérie est la “terre de résurrection”. Professeur au lycée Bugeaud d’Alger (actuel Émir Abdelkader), Louis Bertrand fera une carrière qui le mènera à l’Académie française en 1925. son livre-phare, Le Sang des races, retrace la vie des rouliers d’Alger faisant le déplacement de la capitale jusqu’au Sahara. Dans sa préface datée du 15 juillet 1920, L. Bertrand écrit : « A travers la Méditerranée d’aujourd’hui, je reconnais le Latin de tous les temps. L’Afrique latine perçait, pour moi, le trompe-l’œil du décor islamique moderne. Elle ressuscitait dans les nécropoles païennes et les catacombes chrétiennes les ruines des colonies et des municipes dont Rome avait jalonné son sol (…) Et voici qu’elle s’offrait à mes yeux son nouvel aspect. L’Afrique des arcs de triomphe et des basiliques, l’Afrique d’Apulée et de Saint-Augustin surgissait devant moi.

C’est la vraie. L’Afrique du Nord, pays sans unité ethnique, pays de passages et de migrations perpétuelles, est destinée par sa position géographique à subir l’influence ou l’autorité de l’Occident latin. Il a fallu l’éclipse momentanée de Rome, ou de la Latinité, pour que l’Orient byzantin, arabe ou turc, y implantât sa domination. Dès que l’Orient faiblit, l’Afrique du Nord retombe à son anarchie congénitale, ou bien elle retourne à l’hégémonie latine, qui lui a valu des siècles de prospérité qu’elle n’avait jamais connue auparavant, et qui, enfin, lui a donné pour la première fois un semblant d’unité, une personnalité politique et intellectuelle ».

Dépassant de loin le simple exotisme romantique, l’œuvre de Louis Bertrand se veut la justification idéologique et faussement intellectuelle de la colonisation en faisant table rase de l’histoire et de la sociologie du pays qu’il voulait remplace par une mythologie latine. En 1977, l’écrivain algérien Rabah Belamri consacra sa thèse de 3e cycle à cet auteur sous le titre éloquent : Louis Bertrand, miroir de l’idéologie coloniale, ouvrage publié par l’OPU en 1980.  Dans la littérature coloniale d’Algérie de la fin du 19e siècle, il y a lieu de citer le cas particulier d’Isabelle Eberhardt (1877-1804). Cette “Maghrébine d’adoption” (titre d’un livre que lui consacra Mohamed Rochd-OPU 1992), a eu un itinéraire si exceptionnel qu’il se confond rarement avec les prétentions et les idéologies de la colonisation. Mariée à un Algérien, convertie à l’Islam, elle a exprimé dans son œuvre et dans ses articles de presse la soif des terres lointaines où le seul bruit des hommes est celui de leurs prières. Mysticisme, exotisme, recherche de la liberté et des valeurs humaines premières, telles semblent être les motivations de cette âme angoissée qui trouvera en l’Algérie le refuge utérin.

Les “Algérianistes” et les quiproquos historiques

Parmi les noms d’auteurs français ayant célébré l’Algérie dans leurs écrits mais sans pour autant aller jusqu’à remettre en cause le système colonial, nous citerons André Gide dont les séjours effectués dans certaines villes d’Algérie sont rendus avec des accents et des couleurs fort attachants (Les Nourritures terrestres [1887], L’Immoraliste [1902], Amyntas [1905]). Dans un autre registre, Etienne Dinet exaltera lui aussi le pays de soleil et de la spiritualité sans grandes prétentions idéologiques.

Un certain nombre d’écrivains, influencés par Louis Bertrand, tenteront de suivre sa voie tout en se penchant sur la vie du peuple, une société qu’ils voient évoluer vers une sorte d’ hybride “franco-berbère”, selon l’expression de Robert Randeau.

Cette tentation de syncrétisme entre la latinité et les caractères des populations autochtones, appelées à être assimilées dans une vaste communauté française, fera un moment son chemin dans le courant littéraire appelé le ‘’Mouvement algérianiste’’. Il est représenté par Randeau, Jean Pommier, Louis Lecoq, René Hughes et Alfred Rousse. Ces écrivains, comme le souligne le critique Jean Déjeux dans son ouvrage La Littérature algérienne contemporaine (PUF-1975), contestent « l’exotisme et le romantisme périmé », comme ils réprouvent « l’orientalisme de bazar ». Selon Jean Pommier, un des fervents défenseurs de l’Algérianisme, « il s’agit d’unir (et non d’unifier) les Algériens en une Algérie ».

Ce mouvement évolua en une “Association des écrivains algériens” qui  lancera sa revue Afrique en 1924. le dernier numéro étant publié en 1960. Une nuée de poètes et de romanciers sont signalés dans le cercle des Algérianistes. Cependant, il n’y a pas de véritable rupture par rapport à l’idéologie de la fin du 19e siècle. Jean Déjeux note à ce propos : « Esthétiquement parlant, l’algérianisme ne présente guère d’intérêt  d’une façon générale. Son importance réside bien plus dans l’idéologie drainée par lui.

Le roman colonial est en effet en parfaite cohérence avec cette période qui commence à la fin du 19e siècle.

De ce point de vue-là, il révèle beaucoup de conduites et de comportements. Il donnait bonne conscience aux auteurs et aux lecteurs. On avait en effet l’impression de résoudre les problèmes graves de l’outre-mer, de comprendre les Algériens, de les intégrer même ».

Une sensibilité à hauteur d’homme

Le mouvement algérianiste qui défend une “certaine idée de l’Algérie” déclina à la suite des profonds changements sociaux qui ont affecté la société algérienne et de la montée en puissance du mouvement nationaliste (l’ENA, le Congrès musulman). L’évolution de la vision des choses chez les intellectuels français donnera l’“École d’Alger”. Dans ce courant littéraire, on trouve, entre autres, Gabriel Audisio, Albert Camus, René-Jean Clot, Marcel Moussy, Jean Pélégri, Jean Roy et Emmanuel Roblès. Celui qui sera quelques années plus tard (en particulier à partir de 1954) au centre de la polémique n’est autre que le prix Nobel de littérature, Albert Camus. Né le 7 novembre 1913 à Dréan (ex-Mondovi, près de Annaba), il perd son père, ouvrier agricole, à la guerre de 1914. Il fut élevé dans la pauvreté par sa mère dans le quartier algérois de Belcourt. Il poursuit ses études en travaillant dans l’administration, mais sa tuberculose l’empêche de passer son agrégation de philosophie. Devenu journaliste, sa passion précoce pour le théâtre l’amène à fonder la troupe de l’Équipe qui joue ses adaptations de Malraux, Eschyle et Dostoïevski. Le professeur Henri Lemaître dira de lui : « En 1938, Noces révèle un Camus amoureux de sa terre et la célébrant dans une langue riche, ensoleillée, sensuelle. La guerre accélère en lui l’évolution qui le fera passer d’une morale de l’absurde à ce que l’on a appelé un “humanisme de la révolte’’ « . A partir de 1944, il s’engage dans la résistance et dirige le journal Combat. Plusieurs essais, romans, pièces de théâtre viendront étoffer la production littéraire de Camus. Une partie de son œuvre de fiction aura pour cadre l’Algérie, son pays natal : L’Étranger, La Peste, Noces, L’Été, etc. Pour Albert Camus, « la patrie, c’est un certain goût de la vie ». Cependant, les critiques ciblant l’œuvre littéraire et les positions de Camus sont justement focalisées autour de cette idée de patrie censée n’être pas faite exclusivement des rayons de soleil et des embruns de la mer. C’est en pleine guerre d’Algérie (1957) qu’il prononça le fameuse phrase : « J’aime la justice. Mais je préfère ma mère à la justice. » Cette sentence sera retenue contre lui par les milieux nationalistes algériens et par les cercles intellectuels anticoloniaux. S’étant ainsi aliéné beaucoup de monde parmi ceux qui combattent pour leurs droits politiques et sociaux, Camus était connu pourtant pour son engagement social en faveur des classes opprimées et des pauvres. C’est en 1939 qu’il réalisa le fameux cycle de  reportages sur la Kabylie sous le titre Misère de la Kabylie et publiés dans Alger-Républicain. Ces reportages, aujourd’hui publiés en livre, ont fait date et ont valu à Camus beaucoup de sympathie et de considération en raison de la loyauté dans la relation des faits et de la perspicacité dans la vision des choses. Au regard de la dimension universelle de l’œuvre camusienne, de l’esprit de révolte qui l’anime et de l’humanisme qui l’abreuve, il demeurera encore pour longtemps incompréhensible pour les Algériens que l’auteur de L’Homme révolté ait marqué une sérieuse distance avec la réalité qui couvait dans les entrailles de son pays de naissance. Mais c’est Camus qui écrit dans son roman L’Été : « J’ai avec l’Algérie une longue liaison qui, sans doute, n’en finira jamais et qui m’empêche tout à fait clairvoyant à son égard », cela au moment où son ancien camarade Jean-Paul Sartre, devenu par la suite son adversaire intellectuel, s’écriait, lors d’un meeting de soutien au peuple algérien en lutte : « Je ne puis être libre si tout le monde ne l’est pas ».

Amar Naït Messaoud

iguerifri@yahoo.fr

Publicités

« L’université est loin des réalités nationales » par le Professeur Aïssa Kadri.

Professeur Aïssa Kadri.

Sociologue et responsable de l’équipe d’accueil doctorale Erasme

« L’université est loin des réalités nationales » –

Les entreprises privées algériennes se plaignent du fait que les formations universitaires ne concordent pas avec les besoins du marché. Qu’en est-il, d’après vous ? – Si tant est qu’elles l’assument, les entreprises algériennes privées sont dans leur rôle. Mais il faut savoir que la formation, l’employabilité, l’opérationnalité, au-delà des contenus, de leur qualité et de leur efficience propre, ont un coût. Elles coûtent selon telles ou telles politiques, mesures ou dispositifs mis en œuvre, à l’un ou l’autre des « protagonistes » ou partenaires sociaux : à la collectivité nationale ou au privé en tant que tel et, de ce fait, sont un enjeu dans leur définition. Le lamento du privé correspond bien à une réalité ; celle, générale, d’une formation au rabais, mais il procède aussi d’une volonté de se positionner sur le marché de la formation. Il ne faut pas se leurrer, si la formation est prise en charge en grande partie par le privé, ce sont les ménages (et on subodore lesquels) qui vont payer ; si celle-ci est professionnalisée dans le système public, ce sera le budget de l’Etat et donc la collectivité nationale qui financera. De toute façon, nous aurons toujours ce discours de l’inadaptation des formations au secteur économique. Il faut par ailleurs savoir qu’il n’y a pas de correspondance, terme à terme, entre qualification et certification, il y a toujours décalage entre « le titre » et « le poste », entre le nominal et le réel. Il faut observer que la conformité de l’offre de formation avec la demande du secteur économique ne ressortit pas dans le cas d’espèce d’un problème technique, fut-il d’estimation. On ne saurait, sous peine de réification, de fossilisation des formations, définir des profils qui seraient les plus importants sur le plan de la longue durée. Les savoirs à transmettre doivent être suffisamment souples, versatiles, pour coller aux transformations technologiques toujours variables et pour, avant toute chose, donner à celui qui les détient les moyens d’appropriation des objets techniques et la maîtrise de toute mutation présente où à venir. Par ailleurs, aucun système d’enseignement ne produit des diplômés immédiatement opérationnels, il faut toujours un temps d’apprentissage et d’adaptation au travail, au process, à la machine, et celui-ci a un coût. C’est généralement sur la base de la formation initiale que les secteurs socio-économiques se déterminent de plus en plus dans leur recrutement. On saisit, à travers cette perspective critique de prérequis d’un certain économisme, quelques indicateurs de la complexité du passage du champ d’enseignement et de formation au champ socioéconomique. On observe ainsi que le diplôme ne peut être assimilé à une simple production de compétences et, en tant que tel, il se définit comme enjeu social ; il ne peut être réduit à son aspect strictement professionnel et référé à la seule division technique du travail ; il renvoie aussi à une certaine division sociale du travail. De manière générale, la multiplication des titres, des diplômes ne se développe souvent pas dans le même sens et sûrement pas à la même vitesse que la structure de l’évolution des emplois et tout concourt à établir que l’inflation des diplômes – la mauvaise monnaie chassant la bonne, là aussi – comme leur rétention, qui procèdent de la « nature » du procès pédagogique ouvert, voire laxiste ou autoritaire et plus sélectif, ont plus d’effets sur le statut social de leurs porteurs que sur la qualification. – Ne pensez-vous pas alors que l’orientation et les modalités d’inscription conditionnelles à l’entrée à l’enseignement supérieur garantissent à chacun de trouver sa voie et une meilleure insertion ? – On ne peut, à mon sens, procéder impunément, par orientation dirigiste, en instaurant des numerus clausus aléatoires, aux conséquences majeures sur le devenir de jeunes et de la société ; il faut repenser l’orientation à tous les niveaux du cursus. En voulant modifier, par exemple, par des numerus clausus la structure des flux dans le sens d’une rétention de l’accès aux études médicales, d’architecture et d’informatique, ce sont celles-là mêmes qu’on va légitimer socialement en les plaçant au sommet de la hiérarchie des légitimités scientifiques et, du même coup, on va remettre en cause la hiérarchie implicite – prééminence du technique et du professionnel – qu’on veut sinon faire valoir, du moins encourager. L’illusion est ainsi complète quand la pensée économiste en sa variante planificatrice prend en compte les flux scolaires dans sa politique d’orientation en vue de l’adaptation au marché de l’emploi par la mise en place de dispositifs réglementaires divers, à travers les procédures d’inscription post-bac qui sont tout à fait aléatoires, en ne prenant en compte que les cohortes, les quotas ou les notes finales « couperet » ; outre qu’une telle démarche, en méconnaissant ce qu’ont de profondément social les attitudes à l’égard de l’école et au-delà des métiers et du travail, risque d’aboutir au contraire de l’effet désiré, à produire du désintérêt, de l’ennui, de l’insatisfaction, du décrochage et du pis-aller, une façon d’être dans l’institution, de persister dans l’échec, elle débouche de plus sur un coût social et un coût économique incommensurables. De fait la planification scolaire a peu d’effet sur les comportements des usagers, si l’on doit agir, c’est sur les représentations à l’égard de ce que travailler veut dire aujourd’hui, sur les valeurs en cours dans la société et on voit très vite le gigantisme de la tâche, compte tenu des valeurs de l’argent facile, du népotisme et du clientélisme, qui travaillent actuellement la société. S’il y a action de longue durée, c’est celle de redéfinir les modes de socialisation primaires, principalement celui qui passe par l’école et la famille, pour transformer profondément les rapports au travail, au corps et à l’avenir, en un mot la culture. On le voit, le système d’enseignement n’est pas une simple boîte noire chargée de digérer des flux et de produire des taux de sortants ; le champ scolaire est un espace de comportements et de stratégies complexes. Le système économique lui-même n’est pas quelque chose qui est resté figée ; on est passé en l’espace de quelques années d’un système socialiste « spécifique » bureaucratique à un système hybride, d’économie rentière d’import/import, où les rapports public/privé et la gouvernance restent fortement ambigus et on demande aux institutions de formation de s’adapter dans les mêmes délais à un système productif qui n’est pas, pour le moins, clairement configuré ! Or les systèmes d’enseignement et de formation ont une force d’inertie, de conservation plus grande – ils vont moins vite que les transformations technologiques – que le système économique et il faut attendre au moins une génération pour qu’une réforme dans le système éducatif donne tous ses effets sur le plan de l’insertion dans le marché du travail ; au même moment, les transformations dans l’économie vont être très rapides, rendant souvent ces formations obsolètes. – Dans les années 1970, il y avait eu une commission chargée de l’unification du système de formation supérieure. Qu’est-elle devenue ? – Vous voulez sans doute parler de la commission créée en 1973 chargée de l’unification du système de formation supérieure. Cette commission n’a pu se réunir qu’une fois en 1974 pour se voir notifier par le ministère de l’Enseignement supérieur une seule mission : celle d’examiner un calendrier pour le transfert, sous le contrôle du ministère, des établissements relevant de la tutelle d’autres secteurs. C’est qu’en effet, déjà sous couvert d’insatisfactions formulées à l’encontre de l’université par les différents secteurs utilisateurs dans ces années là – l’université ne s’adapte pas au rythme de la croissance économique…, elle est toujours loin des réalités nationales… elle forme des diplômés et non des qualifiés, s’est profilée en réalité dans la remise en cause des diplômes délivrés par celle-ci, la volonté des fractions dominantes au sein des appareils d’Etat, et en premier lieu l’appareil économique – ce qu’on a appelé très vite les industrialistes – de maîtriser, en les contrôlant, les circuits de formation et de recrutement. En a témoigné dans la décennie 1970 la mise en place d’instituts propres aux ministères techniques et la résistance qu’ont opposée ceux-ci à toute tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur sur leur politique de formation et d’envoi de boursiers à l’étranger. Cette volonté de se définir des circuits spécifiques de reproduction s’est développée au moment de la montée en cadence des diplômés arabophones. Ainsi le ministre de l’Enseignement supérieur en exercice du moment, M. Rahal, qui voulait contrôler les filières de formation extérieure à l’enseignement supérieur (celles dépendant des ministères techniques), dans un souci d’unification du système, s’élevait-il contre les réticences des secteurs intéressés à se dessaisir au profit de l’université des opérations de formation supérieure qu’ils menaient à leur propre compte ? De fait s’engageait entre le ministère de l’Industrie et celui de l’Enseignement supérieur une lutte qui ne traduisait rien d’autre que la volonté de la « technocratie sans technologie », ascendante de contrôler le procès de production de « ses » cadres subalternes techniques et de ne pas se laisser enfermer dans les problèmes d’orientation idéologique et politique qui traversaient l’institution au même moment. Sans doute y a-t-il eu aussi des divergences individuelles entre « décideurs », divergences qu’on ne pourrait interpréter dans les rapports de force du moment que comme des variantes – l’une culturaliste, dogmatique, l’autre plus techniciste, froide, assurée de ses vérités – d’une même idéologie. Cette lutte de prérogatives va culminer en 1978-79 à travers l’expression de griefs réciproques que vont se porter les ministères techniques, d’une part, et le ministère de l’Enseignement supérieur, d’autre part. De fait, ce débat n’était pas seulement d’écoles, son acuité traduisait les enjeux d’un moment de passage d’un enseignement technologique de relégation à un enseignement technologique de légitimation d’autant plus assuré que celui-ci tendait à s’aligner sur l’enseignement général et à s’internationaliser. – Les diplômes des écoles qui ne sont pas sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur (école de tourisme, école de banques…) ne sont pas reconnus par le ministère et parfois même par la Fonction publique. Où se situe le problème, d’après-vous ? – Cela pose la question fondamentale de l’égalité et de l’équité en matière de formation et de certification. Celle-ci se pose aujourd’hui de manière plus aiguë -compte tenu du fait d’une hiérarchisation des filières et des disciplines qui fonctionne de plus en plus en affinité avec une hiérarchie sociale dans le cadre d’une structuration d’un sous-marché de l’éducation sous l’effet d’imposition de certification exogène. On court le risque d’une fragmentation hiérarchisation des formations où les ressources financières et leurs conséquences, qualité de l’encadrement des moyens pédagogiques auront à coup sûr un effet sur la qualité des produits sortant des différentes filières. Pour des pays comme l’Algérie, on observe ainsi, une hiérarchisation du système d’enseignement se mettre en place selon plusieurs niveaux : un secteur extraverti à destination d’une minorité à finalités exogènes, voire migratoire, un secteur endogène double : l’un qui se construit sur les décombres des universités nationales avec des capitaux publics-privés (on en a un exemple emblématique au Maroc à travers l’université El Akhawine) à destination des enfants des classes moyennes et supérieures, fournissant « les sous-officiers sédentaires, techniques et surtout commerciaux » du capital, selon le mot d’Annie Vinokur ; l’autre toujours public, relégué, massifié, fonctionnant pour la grande masse des étudiants sans perspective de débouché salarial, comme espace de contrôle politique. Cette configuration qui se dessine ici avec la mise en place d’établissements internationalisés, qui est avancée dans certains pays voisins (en Egypte par exemple, pour ne pas parler du Maroc où les universités et instituts privés se multiplient), va accélérer la fragmentation sociale en approfondissant les inégalités. Ainsi, face à des certifications en monnaie de singe d’institutions massifiées, le développement d’institutions de formation extra-universitaires traduit la volonté propre de groupes sociaux de se donner les moyens d’une auto-reproduction contrôlée qu’elle soit publique ou privée. S’il faut distinguer entre institutions publiques et privées ou les raisons de création, les intérêts et les logiques peuvent être différents, la généralité étant que les certifications extra-universitaires s’inscrivent de plus en plus dans un marché des diplômes où certains diplômes apparaissent comme des ersatz de certifications délocalisées où on a les copies et pas les originaux, satisfaisant ainsi l’intérêt de nouvelles bourgeoisies compradores. Cela se fait dans un processus de dérégulation du marché des diplômes où la comparabilité entre ceux-ci devient aléatoire. Ce qui ouvre la voie à des phénomènes de corruption qui atteignent maintenant ces secteurs. Dans cette perspective, se met en place une sorte de spécialisation régionale ; on en a un exemple à travers la question des diplômés algériens en Egypte ou certains intérêts catégoriels se rejoignent pour faire le forcing d’une validation de diplômes qui, à mon sens, pourrait ouvrir les vannes à des légitimations comme celles qui ont fonctionné dans la décennie 1980. En ce sens, l’habilitation nationale des diplômes et surtout leur évaluation périodique doit être la règle ; il faut de toute urgence mettre en place un système d’évaluation national, rigoureux cohérent et autonome. La fonction publique, dites- vous, ne reconnaît pas certains diplômes, sans doute, mais je pensais que l’accès à la fonction publique et aux services publics devait passer par les concours anonymes et transparents et c’est sur cette base que les choses devraient se développer et être systématisées ; le diplôme, je le redis, atteste en théorie, et en théorie seulement d’un niveau et c’est autant ce niveau que les compétences et les capacités qu’il donne pour occuper un poste qui doivent être à chaque fois évaluées aussi bien à l’entrée que tout au long des trajectoires professionnelles (à titre indicatif, un peu plus de 60% des enseignants chercheurs n’ont pas publié un seul article même dans des revues non indexées) et au cours de la vie. A ce titre, les autorités devraient penser à développer et à dynamiser une organisation de validation des acquis de l’expérience professionnelle (VAE). – Peut-on dire aujourd’hui que la formation hors université est un échec ? – En tous les cas, il y a eu historiquement un reflux à partir de la fin des années 1980 et la question se repose et se renouvelle aujourd’hui, la formation hors université se développe, mais dans des conditions politiques, économiques et sociologiques différentes. Conçue au départ, au milieu des années 1970, comme une réelle alternative à un enseignement privilégiant les humanités traditionnelles, non sans arrières-pensées politiques, certainement en vue d’élargir la base sociale de la technocratie ascendante, la formation extra-universitaire a pu momentanément se développer dans un processus de hiérarchisation « disciplinaire » et sociale. Au moment où l’université connaissait une radicalisation de la revendication arabisante, les instituts de formation supérieure extra-universitaires, par un effet de contournement, développaient leurs enseignements dans les langues étrangères les plus affirmées ; les ministères techniques garantissant à travers la participation d’institutions universitaires étrangères, la qualité des prestations. C’est donc ce procès d’émergence et d’affirmation de ces instituts qui va être contrecarré à la fin des années 1970. Le ministère de l’enseignement supérieur en voulant mettre fin au « dualisme universitaire » visait à phagocyter un mouvement qui tendait à marginaliser l’université. Cette offensive venait à point nommé ; la conjoncture s’y prêtait, elle correspondait à un moment d’infléchissement de la politique de transfert de technologie. A la politique de l’usine « clés en main » a tendu à se substituer la formule de l’usine « produits en main » « exigeant » une formation intégrée portée par des actions de coopération conçues dans le cadre d’un plan d’intervention global. La formation des cadres technologiques a tendu alors à déplacer les procès de formation de plus en plus vers l’étranger pour la maîtrise sur place des technologies importées. Dans le même moment, les promotions d’ingénieurs et de techniciens supérieurs commençaient à connaître des problèmes statutaires non réglés par une politique volontariste qui s’est très peu souciée du cadre juridique du développement de ces instituts et du placement de leurs diplômés. Dès lors que les conditions politiques et économiques évoluaient, dès lors que la stratégie de développement s’essoufflait et s’infléchissait, ces formations de plus en plus soumises à la logique du système d’enseignement traditionnel et de l’environnement sociétal global, se « normalisaient » devenant fortement concurrentiels des filières classiques ; paradoxalement, du même coup elles périclitaient, abandonnées par les opérateurs économiques tournés vers la formation à l’étranger, autant leurs fonctions sociales que leurs fonctions économiques désormais non assumées. Leur prise en charge par le ministère de l’enseignement supérieur les réintègre dans leur fonction première, celle d’être des instances de relégation pour ceux qui n’avaient pas réussi leur secondaire ; la mise en œuvre de ce procès d’intégration achevait la dislocation de ces instituts et remettait l’enseignement technique à sa place, comme instance de relégation des exclus du système scolaire. Le partage de la tutelle pédagogique et de la tutelle administrative, la première revenant au ministère de l’Enseignement supérieur, la seconde au ministère de tutelle a accru les interférences et les dysfonctionnements. Mais déjà, la vague démographique avait nivelé l’ensemble du système par le bas et la hiérarchisation des filières et institutions était toute relative. Désormais, la reconnaissance de la certification passait par d’autres instances, principalement la formation à l’étranger. Depuis cette décennie, un certain nombre d’institutions ont résisté à cette intégration et d’autres se sont défini leurs propres filières de formation (tourisme, hydraulique, intérieur, défense…) ; il faut ajouter la part du privé, voire de missions culturelles de pays étrangers, dans la mise en place d’écoles spécialisées notamment dans la formation en économie, en informatique, en banque, en assurances et management. Le système d’enseignement et de formation algérien s’inscrit ainsi de plus en plus dans le processus d’internationalisation des systèmes d’enseignement qui correspond bien à une internationalisation des systèmes productifs assignant une place dominée aux pays du Sud. Tout se passe comme si, dans cette division internationale hiérarchisée de l’espace éducatif, était dévolue aux pays du Sud la fonction de dégrossir la main-d’œuvre à bon marché pour les activités coûteuses, délocalisées des pays du centre, ceux-ci se réservant la possibilité de puiser, à travers la mise en place d’établissements et de filières de prestige internationalisés, les compétences locales pour les réutiliser dans la logique d’expansion de leurs firmes, souvent à destination de ces mêmes pays. – Les étudiants de la faculté des sciences humaines se disent marginalisés. Dans la mesure où les diplômés de l’ENS sont prioritaires pour les postes de l’éducation nationale, ils estiment que cette filière n’offre pas de « débouchés ». Y a-t-il une possibilité de réhabiliter cette filière, selon vous ? – Les sciences humaines et sociales sont objectivement marginalisées. Au-delà du discours et des actions pour le moins contradictoires – stigmatisation dans un cas, volonté de redynamisation par la direction de la recherche dans l’autre – la dévalorisation des sciences humaines est le résultat d’un processus lent qui, même s’il remonte à l’université coloniale, trouve une partie de ses fondements dans la réforme de 1971 qui les a voulues « opérationnelles », qui les a technicisées, processus qui s’est continué dans une massification non contrôlée et qui s’est affirmé à travers leur idéologisation et politisation qui a fait qu’à un certain moment, beaucoup d’enseignements n’étaient plus que la traduction du discours politique, notamment au moment de la production des chartes. On en arrive aujourd’hui où, par exemple, les études de droit qu’on retrouve dans toutes les universités et centres universitaires sont pléthoriques et complètement asphyxiées ; il en est de même en sciences humaines pour les études islamiques. De fait, faute de penser une régionalisation qui prenne en compte les besoins locaux – la création d’instituts nationaux d’enseignement supérieur (INES) et de centres universitaires s’étant faite de manière empirique, sous la pression des clientèles locales et de leurs représentants nationaux et en tout cas pas du tout sur des critères raisonnés et objectivés au préalable – cette mise en place extrêmement volontariste n’a pas tenu compte des multiples contraintes matérielles ; toutes les villes de l’intérieur ont connu des problèmes insurmontables de démarrage des formations envisagées au détriment de l’efficience de l’action pédagogique – les certifications ont été elles-mêmes pléthoriques et ont produit des diplômés chômeurs, alors même que les besoins en encadrement local des collectivités, des entreprises et des associations étaient patents. Il est heureux donc que l’ENS, qui devrait conjuguer plus au fond stages et formation théorique, soit favorisée et une des pistes, au delà des réformes de fond sur les contenus, la forme et les recrutements en sciences humaines, appuyées sur des écoles doctorales, mastères et doctorats conçus dans une logique de pôle d’excellence, pourraient être, à moyen terme, de penser à réorienter ces disciplines au niveau des licences en les spécialisant davantage vers les besoins socioculturels et économiques locaux et régionaux.

Par Amel B.

interiew de Karim Tabou

Karim Tabbou.

Premier secrétaire du Front des forces socialistes (FFS)

« Ce qui se passe à Ghardaïa c’est le printemps noir bis »

De l’arrestation des militants FFS à Ghardaïa aux alternatives de changement du système politique, Karim Tabbou brosse pour El Watan Vendredi un tableau peu optimiste de la chose politique algérienne. Entre répression et stigmatisation de la protestation, les forces du changement se trouvent exsangues sans pour autant abdiquer, selon le premier secrétaire du plus vieux parti d’opposition. – Dans le sillage des derniers heurts à Berriane, des militants de votre parti ont été arrêtés à Ghardaïa, dont le secrétaire national Kamel Eddine Fekhar, avant d’être relâchés. Comment analysez-vous ces arrestations ? – Notre militant est accusé d’avoir incendié un véhicule avec d’autres jeunes de Berriane, lors des événements. Il s’agit d’une opération punitive contre le FFS et un message pour intimider la population, car nos élus ont établi un espace de dialogue entre eux et la population, ils leur rendent compte des affaires de leur wilaya. Nos élus avaient dénoncé, en apportant des preuves, que la catastrophe – les inondations d’octobre 2008 –, qu’a connue la région, est aussi d’origine humaine avant qu’elle ne soit naturelle, car il y a un marché douteux de construction passé par les réseaux mafieux que le FFS avait révélé dans un rapport. – Le FFS est accusé également, par le ministre délégué Ould Kablia, d’être derrière les événements de Berriane… – Le problème qui se pose dans cette région est qu’il y a une conscience politique qui dérange les autorités. Cet espace de libre expression fait l’objet aujourd’hui de répressions policières. La population refuse le traitement répressif réservé à leur problème malgré les opérations médiatico-politiques menées par Ali Tounsi ou Ould Kablia. C’est une approche policière de la politique, car ils veulent imposer un modèle de gouvernance à cette région, qui est d’ailleurs livrée à la mafia. Ils ont imposé les signataires de ladite « charte de réconciliation » entre les communautés de Berriane, qui ne sont pas légitimes afin de mettre fin à la grogne qu’a connue Berriane. C’est la même chose qui s’est passée en Kabylie, qu’on a bien « calciné » politiquement : ils ont créé les archs pour se les offrir ensuite dans un plateau de corruption ! Ce qui se passe à Ghardaïa c’est le printemps noir bis ! Bien qu’en Kabylie la facture a été lourde avec la centaine de jeunes assassinés par les forces de l’ordre. A Ghardaïa, les autorités ont judiciarisé les rapports sociaux et imposé un maillage policier digne de la période coloniale. S’ajoute à cela l’esprit raciste et racisant de nos dirigeants vis-à-vis de cette région. La ville de Berriane aujourd’hui est sous état d’urgence, sous embargo ! – Que voulez-vous dire par embargo ? – Une ville assiégée, à laquelle on veut imposer des représentants de l’administration. Toute contestation de ce procédé est réprimée. C’est une volonté des autorités de pacifier la région : elle est la porte du Grand-Sud où des enjeux économiques prolifèrent. Le régime, à défaut de pouvoir instrumentaliser la menace du terrorisme dans le Sud, trouve plus expéditif de quadriller cette région. On a voulu imposer cette approche policière et populiste à l’opinion publique, une approche orchestrée par les services. – Pourquoi l’opposition évoque-t-elle toujours le rôle des services (DRS) dans ce genre d’événements ? – Toutes les décisions sont prises par le chef des services. Leur technique à ces derniers est de dresser les uns contre les autres. Ensuite, interposer des effectifs impressionnants de policiers. Enfin, gérer la situation par le chantage. Ould Kablia a diligenté une enquête suite aux événements de Berriane afin d’aboutir à une conclusion : décrédibiliser les représentations politiques au niveau local. Berriane n’est pas à son premier incident d’ailleurs. En 1990, la région avait connu la même situation. Au lieu d’engager, à l’époque, un débat sérieux entre les deux parties dans une logique de dialogue, on a laissé les choses pourrir. Une manière de dire aux Algériens que toute tentative de changement mènera vers le chaos. On gère les émeutes à travers le chef de daïra et les walis, on gère la Kabylie par l’argent et la mafia et Ghardaïa par la police. Ajouter à cela la gestion régionaliste des affaires de l’Etat. Cependant, il y a des mouvements de protestation partout en Algérie. Car le pouvoir veut transformer le pays en un vaste commissariat ! Il n’y a pas une réunion de club de football, une assemblée générale d’avocats ou de médecins sans qu’il y ait un agent pour les surveiller ! L’Etat entretient un rapport de mensonge et d’escroquerie avec la population. Une des conditions de construction de l’alternative de changement est la renégociation d’un contrat de confiance avec la population. Et cela, en tenant compte que la société d’aujourd’hui n’est pas celle des années 1990, enthousiaste prédisposée à agir dans l’immédiat. Aujourd’hui, nous sommes face à une population qui supporte difficilement l’impact du mensonge, des fausses promesses et des politiques violentes qui ont été menées à son encontre, et ce, depuis 1991 à ce jour. Cela se passe en présence d’une élite qui tente de s’interposer, mais qui n’est pas décidée à aller soit dans le sens du courant du pouvoir, soit vers la population. On a fait de ce pays une vaste salle d’attente sans avoir le droit d’attendre ensemble. – Quelle serait l’alternative à cette situation ? – Eh bien paradoxalement, dans ce climat de confusion et de désarrois socioéconomique, c’est bien la population, et non les partis politiques, qui semble avoir pris conscience de la nature de la crise. Les partis démocrates ont tout intérêt à afficher une position claire vis-à-vis des mouvements sociaux de contestation. Tout rapprochement avec le système – négociation de quotas au Parlement ou autres repositionnements à l’intérieur du système – ne fera que les éloigner des aspirations de la société. Cette dernière ne se reconnaît plus dans cet Etat et ne se sent pas représentée dans ses institutions. Que ceux qui veulent se proclamer force de changement désertent les sentiers du pouvoir pour revenir sur le chemin qui mène à la société ! Beaucoup pensent que le seul changement possible c’est celui de changer le système de l’intérieur. Seulement voilà, cela arrange le régime qui continue de promouvoir l’idée – même vis-à-vis de nos partenaires étrangers – qu’il n’y pas d’alternative de changement en dehors de lui-même. On a fait croire que Mohamed Lamari – ex-chef d’état-major de l’armée – était le représentant du courant progressiste au sein du pouvoir, alors qu’en réalité il n’existe ni courant progressiste, ni conservateur, ni autre au sein du régime. Il y a un seul parti : le DRS. – Vous avez appelé à un rassemblement des forces démocrates, qu’en est-il aujourd’hui ? – Que ceux qui présument que le rassemblement démocratique consiste simplement à additionner des sigles se trompent. Il s’agit d’abord d’une entente consensuelle de toute la société sur la manière de traduire les contestations populaires en revendications politiques. Cela concerne toutes les personnes de bonne volonté, soucieuses de l’avenir de ce pays et prêtes à s’inscrire dans un processus de sortie de crise concret à travers des actions sur le terrain. – N’y a-t-il pas une démobilisation de la société qui l’empêche d’aspirer au changement ? – En vérité, les forces du changement existent, mais elles restent dispersées. On les trouve aussi bien dans la presse, parmi les syndicalistes, dans les milieux universitaire ou associatif. Il existe une vie politique au sein de ces microcosmes. Et tous ces gens-là partagent une aspiration commune : le changement. En réalité, ce sont les politiciens qui commencent à se détourner de la politique. Au niveau du FFS, nous avons lancé une initiative au sein de notre parti afin d’apporter la preuve que la société n’est pas dépolitisée. Nous avons donc créé une école de formation destinée à nos élus et cadres. L’idée était de créer un instrument nouveau de mobilisation interne. – Vous l’avez présenté comme étant une école ouverte à tout le monde… – Elle a été ouverte par la suite au public. Nous avons enregistré 3200 inscrits, pour la plupart des étudiants. Nous étudions maintenant sa décentralisation et son élargissement à travers les wilayas du pays. – Certains évoquent le projet d’une amnistie offerte par le président Bouteflika, qu’en pense le FFS ? – L’amnistie fut proclamée depuis l’avènement de Bouteflika ! Si nous étions dans un Etat de droit, Bouteflika aurait dû être présenté devant les tribunaux et non pas candidat à l’élection présidentielle. Tout le monde sait que Bouteflika avait des problèmes avec la Cour des comptes ! La première amnistie décrétée fut celle de permettre à Bouteflika de se porter candidat grâce au pacte scellé avec les militaires. Pacte selon lequel Boutelfika s’engage d’être garant des intérêts de ce même pouvoir. Un autre pacte d’entente a été négocié aussi entre les groupes islamistes armés et le DRS sur le dos de toutes les victimes de ce pays. A la fin, on a rendu hors la loi le principe même d’en parler. Donc c’est plutôt une auto-amnistie qu’autre chose. En 1991, le solgan du FFS était « Ni Etat policier ni Etat intégriste ». Aujourd’hui, le pouvoir a réussi une synthèse : l’Etat militaro-intégriste, bâti sur un pacte de complicité et de silence. Bio express Karim Tabbou est né le 2 juin 1973 aux Ouadhias, à Tizi Ouzou, et est licencié en économie à l’université de Tizi Ouzou. Il a rejoint les rangs du FFS en 1991. De simple militant au FFS, il gravit les échelons pour être d’abord nommé porte-parole du parti en 2005, puis, en 2007, il est désigné secrétaire général du FFS par le président du parti, Hocine Aït Ahmed.

Par Zouheir Aït Mouhoub

el watan

ANALYSE DE IDIR AÏT MAAMAR DE LA SITUATION EN ALGERIE

IDIR AÏT MAAMAR
Forum de la dignité et du changement

Le rideau vient de tomber sur la mascarade électorale du 9 avril 2009.Bouteflika est intronisé président de la république pour encore cinq ans.
Quel enseignement peut-on en tirer?
Le pouvoir qui a de l’argent sale pour ameuter la foule n’a pas voulu d’une victoire honorable. Son atavisme ne pouvait le lui permettre. La victoire devait être éclatante, totale et écrasante. C’est finalement le reflet d’un pluralisme de façade. Dans les démocraties respectables, les adversaires politiques perdent en n’enregistrant pas des scores ridicules car sinon ils ridiculisent le vote lui-même en démontrant qu’ils n’étaient que des faire-valoir sans aucune assise dans la société ou qu’il y a parti pris flagrant pour le vainqueur.
Dans le cas de figure algérien, qualifier le scrutin qu’il s’y est déroulé de suffrage universel est un non sens. Le pouvoir a voulu un plébiscite pour Bouteflika et il a trouvé des « concurrents » auxquels il avait permis de hausser le ton voire même de vilipender, le temps d’une compagne, pour donner le change et montrer qu’il s’agit d’une véritable élection.
Or, l’opinion publique n’est pas dupe et sait que tout est ficelé d’avance et que les cordes sont bien accordées pour n’émettre que la musique que réclame le pouvoir .
Peut-on expliquer le score de 97% dans certaines wilayas? Peut-on expliquer comment le taux de participation a grimpé magiquement jusqu’à atteindre 75% alors que l’activité politique de ces deux dernières années n’a été alimentée que par les luttes insipides du sérail et la santé hypothétique de Bouteflika? N’est-ce pas là un mépris total pour le peuple?
Ces chiffres à eux seuls discréditent déjà tout le processus électoral en Algérie et réservent à notre pays une place de choix parmi les régimes totalitaires qui n’acceptent pas de voix discordantes.
Avec cela, on ose encore parler de dignité nationale, de souveraineté nationale ou de drapeau national.
Ce pouvoir tire le pays vers l’arrière, bloque toutes les énergies créatrices et ne peut avoir de projet sain pour l’avenir. Sachez, Mr Bouteflika que vous ne pouvez vous soustraire au jugement de l’histoire en lisant une liste de réalisations infrastructurelles même si notre pays en a grandement besoin. L’histoire retiendra votre nom pour la solidité des institutions que vous laisserez derrière vous, pour la qualité de l’enseignement, pour ce que vous auriez fait pour lutter efficacement contre la corruption et le népotisme, pour le civisme et l’hygiène, pour l’amélioration de la production et de la productivité dans le secteur agricole, pour la lutte réelle contre le chômage et non pas la création fictive et conjoncturelle d’emplois, pour l’espoir que vous redonneriez aux jeunes Algériens de rester chez eux en créant les conditions minimales qui leurs permettent de fonder un foyer , de travailler et de contribuer au développement de leur pays parce qu’ils s’y sentent libres, respectés et bénéficiant de promotions conséquemment à leur mérite et non à leurs accointances avec les cercles du pouvoir et leur servilité, par la création de conditions permettant aux petites et moyennes entreprises de travailler dans un environnement socioéconomique sain et ce, loin des lourdeurs bureaucratiques qui freinent au lieu d’aider et d’accompagner dans l’effort, pour l’instauration d’un État où la justice indépendante, où les pouvoirs seront séparés afin qu’il y ait un meilleur contrôle, pour la création de conditions idoines permettant d’instaurer une sérénité et une harmonie entre les Algériens et ce, en trouvant des solutions politique et non illusoires aux problèmes identitaire et de l’utilisation de la religion dans la sphère politique ainsi que l’influence de l’armée dans la décision politique.
Vous serez surtout jugé pour l’instauration d’un État de droit où la démocratie ne serait plus de façade, où la majorité respecterait la minorité, où la constitution, alors respectée par tous parce que le fruit d’un consensus, ne serait pas piétinée à tout bout de champ, où l’alternance au pouvoir ne serait pas un vain mot, où le président serait légitimé par les urnes et respecté parce qu’il incarne l’État et donc usant de toutes ses prérogatives pour servir son pays conformément à ses intérêts suprêmes et non imposé par la fraude et donc adulé pas ceux qui sont tombés dans les rets de ses promesses ou craint par d’autres qui n’ont pas pu, su ou voulu hurler avec les loups.
Le président qui aura ce mérite aura effectivement marqué l’histoire et pourra aspirer à la postérité car la réussite de ce bilan relève du génie, de la grandeur et de l’intelligence alors que les réalisations infrastructurelles ne peuvent être que le fruit de la disposition de l’argent qui provient en l’occurrence des hydrocarbures et la simple bonne gouvernance si encore les conditions de coût, de normes et de délais sont respectés.
Il convient de dire que si Bouteflika peine à assurer une gouvernance médiocre pour son pays, il es t clair qu’il persistera à cultiver son égo, à régner sans partage et à booster d’avantage sa mégalomanie. Quant à la place de l’Algérie dans le monde et des problèmes profonds dont elle souffre, il en parlera ou en fera allusion occasionnellement dans ses discours. Il tire sa lignée de Mugabé et de Hafedh El Assad. Il ne peut donc pas avoir la grandeur de Nelson Mandela.
Le constat est terrible, sans appel. Il est plus ou moins partagé par ceux qui s’opposent à ce régime dictatorial et qui veulent l’instauration d’une aire de démocratie dans notre pays.
Pour autant, est-il suffisant de s’en réclamer pour croire faire de l’opposition à la dictature en place?
Il est presque un truisme de dire que le pouvoir en place opère sur du velours étant donné que l’opposition n’a pas pu se hisser à la hauteur des exigences de son rôle dans une société où les problématiques politique, identitaire et idéologique compliquent la situation et ne rendent nullement son action aisée.
C’est aujourd’hui et maintenant que le bilan de l’opposition doit être fait. Il faut se placer dans une perspective d’action et non de réaction par rapport aux manœuvres du pouvoir.
S’il ne faut pas tomber dans l’auto-flagellation, le bilan doit être exhaustif et juste. Il ne doit pas souffrir de complaisance.
Commençons donc par dépasser l’événement des élections présidentielles en les considérant comme un fait accompli car s’embarquer dans une gueguerre des chiffres à outrance n’est pas d’un grand intérêt tant il est d’une évidence criarde que le taux de participation arrêté officiellement défie tout entendement. C’est simplement un mépris à l’endroit du peuple et même de la communauté internationale qui, malheureusement, s’empresse à féliciter Bouteflika III pour cette supercherie. Le pouvoir a mobilisé tout son arsenal constitué d’argent sale, de couverture médiatique, d’intimidations et de toutes sortes de subterfuges aussi mesquins et sordides les uns que les autres pour n’enregistrer qu’un score médiocre. Si le taux de 25% avancé par une certaine opposition est de bonne guerre pour contrecarrer celui de 75% arrêté d’autorité par le pouvoir, il ne doit pas masquer une réalité amère: il y a eu une relative participation qu’il va falloir analyser pour en connaître les véritables raisons. Même la Kabylie, réputée frondeuse et insensible au discours du pouvoir, s’est distinguée par une participation appréciable. C’est un fait implacable car la région est épargnée pour l’instant par le bourrage des urnes. Il est vrai que le pouvoir y a mobilisé une logistique hors du commun pour essayer de mettre la touche finale par le biais de cette élection en vue de sa normalisation qui a commencé par le fameux dialogue illusoire entre Ouyahia et une frange du mouvement citoyen qui s’était octroyée la légitimité de représenter la région. Il faut admettre que le pouvoir a donc conséquemment à cela pu capter une bonne frange de l’électorat.
C’est peu-être l’un des enjeux du scrutin du 09 avril 2009. Il fallait éloigner le spectre de l’autonomie qui est en débat et aussi casser une quelconque dynamique d’opposition pouvant prendre appui sur la région et certaines forces dans le pays. Dans ce registre, les partis d’opposition qui y on un certain encrage doivent assumer une part de responsabilité et éviter, surtout, la fuite en avant . C’est un revers qui aura des conséquences fâcheuses si on n’en mesure pas d’emblée l’ampleur.
L’absence de perspective, les alliances contre-nature lors des dernières élections locales et une présence à peine organique sur le terrain ajoutées à l’invective et l’insulte gratuites dirigées par les uns contres les autres ont fini par lasser une population de plus en plus désabusée.
Le chômage, la mal vie, et la précarité sont autant d’éléments qui fragilisent la résistance citoyenne. Cette dernière ne peut être renforcée par des slogans que ressasse l’opposition au détour de chaque compagne électorale. Elle a besoin d’une dynamique forte pouvant aboutir à une perspective sérieuse.
Aussi, le bilan est à faire. Il doit être fait dans la sérénité. Il ne s’agit pas de vilipender mais de cerner les causes du marasme afin d’y apporter la solution idoine. Le moment est venu d’explorer toutes les pistes pouvant nous permettre de prendre notre destin en main. La réponse doit cesser d’être partisane. Elle doit émaner d’un rassemblement de partis, de syndicats, d’associations, de corporations et citoyens qui s’inscrivent dans une dynamique de changement.
Il faut revendiquer les droits élémentaires permettant un minimum d’activité politique. Il faut oser les arracher par une lutte sur le terrain. La levée de l’état d’urgence, la liberté d’exercice politique et syndicale, l’accès aux médias publics sont des droits qui ne manqueront pas de mobiliser la population toutes tendances confondues pour les arracher. Après, entrer dans le jeu électoral ou le rejeter sera une action politique qui peut être assumée en conséquence car disposant alors de conditions minimales pour la mener à bien.
Si la situation est complexe et la tâche ardue, se ressaisir ne relève pas de la gageure. Il va falloir compter sur nos propres ressources et s’armer de patience. Il ont le pouvoir de l’argent, nous avons la force de la conviction. L’Algérie ne peut pas être gouvernée ainsi, le sens de l’histoire indique qu’elle doit changer de cap.

IDIR AIT MAAMAR

Arrestation de Nedjar Hadj Daoud, directeur du journal régional El Waha

Il était sous le coup d’une condamnation pour diffamation : Le directeur du journal El Waha en prison

Nedjar Hadj Daoud, directeur du journal régional El Waha, a été arrêté puis mis en prison dans la journée d’hier, a-t-on appris auprès de sa famille. Visiblement non informé, Nedjar Hadj Daoud, qui fait l’objet de plusieurs procès en diffamation, a été surpris dans son bureau par des policiers venus l’arrêter sur ordre de la cour de Ghardaïa. « J’ai parlé avec lui au téléphone vers 10h. Une heure après, je n’arrivais plus à le joindre. Inquiet, je me suis déplacé à son lieu de travail. J’ai trouvé son véhicule à la même place où il a l’habitude de le stationner. Son bureau était ouvert , mais il n’y avait personne à l’intérieur », raconte son frère, qui dit ne rien comprendre dans cette affaire d’arrestation.

Selon une source judiciaire, qui a requis l’anonymat, Nedjar Hadj Daoud a été emprisonné à cause d’une affaire qui remonte à 2005. Un procès en diffamation intenté par une citoyenne, fonctionnaire à l’époque des faits à l’APC de Ghardaïa. Le tribunal de Ghardaïa l’a ainsi condamné le 14 novembre 2005 à six mois de prison ferme. Une peine de prison qui a été confirmée par la cour de Ghardaïa quelques mois après. Usant de son ultime recours, le directeur d’El Waha s’est pourvu en cassation. La Cour suprême a fini par se prononcer sur sa demande le 3 juillet 2008, rejetant son pourvoi en cassation et renvoyant à nouveau l’affaire à la cour de Ghardaïa, laquelle a rendu hier en fin d’après-midi son verdict confirmatoire de la peine de six mois de prison ferme.

Le condamné a été aussitôt écroué à la prison Châabet Ennichene, dans la ville de Ghardaïa. Nedjar Hadj Daoud subit depuis plusieurs années d’incessants harcèlements judiciaires et des dizaines de procès l’opposant à des responsables au niveau local, cela au point qu’en 2006, il a été poursuivi dans 25 affaires devant le tribunal de Ghardaïa, souvent pour avoir révélé des scandales de corruption et de trafic d’influence. Il avait dit à la fin de l’un de ses procès, en 2006, que tous ceux qui déposent plainte contre lui « le font surtout pour détourner l’attention des autorités compétentes sur les faits révélés par son journal ». Nedjar Hadj Daoud n’a jamais caché son amertume et sa déception sur ce qu’est devenu le journalisme en Algérie. Il a même publié en 2005 un livre intitulé Prison, meurtre… De la profession noble à l’extinction. Un ouvrage de deux tomes où il explique comment le journalisme est condamné à disparaître sous le poids des pressions et des menaces de tous genres qui pèsent lourdement sur la corporation. L’auteur, qui a eu à exercer entre 1979 et 1989 au sein du quotidien arabophone Echaâb et à la Radio nationale, a établi dans son livre un état des lieux sans complaisance sur l’expérience professionnelle de la presse algérienne depuis un quart de siècle : du parti unique jusqu’au pluralisme qu’il jugeait aussi « unique ». Avec sa plume acerbe et critique, il a tenu à dénoncer à plusieurs reprises « les exactions dont est victime la presse et émanant du fait du prince, de lobbies et de groupes de pression… »

Après des années de lutte, son journal a cessé de paraître en décembre 2006. Mais depuis, contre vents et marées, il continue, seul, à entretenir et à alimenter de manière régulière l’édition électronique du journal, poursuivant comme d’habitude son travail d’investigation. Son emprisonnement remet, une nouvelle fois, sur le tapis la nécessité d’aller vers la dépénalisation du délit de presse en amendant le code pénal.

Par M. A. O.