Le système colonial et la littérature française d’ AlgérieEsthétique désaccordée d’une conscience troublée

source:la dépêche de kabylie

Le système colonial et la littérature française d’ AlgérieEsthétique désaccordée d’une conscience troublée

La surcharge émotionnelle et affective liée à la guerre de Libération nationale tend à s’émousser malgré ceux qui, par des procédés politiciens, ici ou sur l’autre rive, tentent de “remuer le couteau dans la plaie”. Si, pour ceux de l’autre rive, l’enjeu est de “glorifier” un passé bel et bien terminé, pour certains politiciens de chez nous, connus pour avoir usurpé leurs titres de “commis de l’État” ou, pire, d’“intellectuels”, l’enjeu réside dans une forme de justification d’une agitation politicarde d’un nationalisme souffreteux qu’ils assimilent à un exercice d’“engagement pour la patrie”.

n  Par Amar Naït Messaoud

Si un bond qualitatif a été fait dans le sens de l’écriture plus ou moins dépassionnée de cette étape complexe de l’histoire commune entre l’Algérie et la France, le mérite en revient à certains historiens lucides qui ont su faire dépasser à l’opinion et aux acteurs politiques le complexe d’une période peu glorieuse de la République française.

Bien avant la loi de février 2005 adoptée par les parlementaires français par laquelle il est fait obligation aux enseignants de mentionner le rôle ‘’positif’’ de la colonisation, une sorte de retour du refoulé a commencé à s’étaler dans les manifestations publiques en France comme en Algérie et dans certaines publications d’historiens ou de mémorialistes, aussi bien sur la rive sud que sur la rive nord de la Méditerranée. Sur le plan de la logique de l’histoire, cette remontée de l’intérêt accordée à une période révolue, maintenant vieille de 47 ans, se pose pour les uns comme une catharsis nécessaire et pour les autres comme une réappropriation du moi historique participant d’un légitime processus identificatoire. Il s’agit aussi, sans doute, de combler un silence trop pesant derrière lequel s’abritent moult incompréhensions, haines, rancœurs et esprit de revanche.

Sans que l’historiographie ait le temps et le loisir de collationner ou de récoler les témoignages, les mémoires et les “jugements’’ des uns et des autres produits pendant près d’un demi-siècle, une frénésie sans égal s’est emparée, depuis deux ans, des historiens, hommes de culture et spécialistes des médias, frénésie qui les a mis sur la “piste” coloniale.

Lorsqu’on parle de colonialisme dans les aréopages et cercles politiques de l’Hexagone, le premier pays qui vient à l’esprit, la première terre de délices qui prend les allures de ‘’paradis perdu’’, est indubitablement l’Algérie. Le soleil de la Méditerranée, la senteur des jasmins, la couleur ocre des sables et d’autres ingrédients exotiques font partie de ce romantisme désuet qui n’a pas toujours son équivalent sur le terrain, particulièrement pour les populations autochtones pour qui le colonialisme n’était ni une parenthèse ludique ni une entreprise de civilisation. De tous les colonialismes du 19e siècle, celui qu’a eu à vivre l’Algérie était des plus sauvages, des plus répressifs et des moins fertiles. Contrairement à la Tunisie et au Maroc-occupés respectivement en 1888 et 1912-, où le type d’occupation était le protectorat (à l’image des condominiums britanniques dans certains pays asiatiques), l’occupation de l’Algérie était une colonisation de peuplement. Au milieu des années 1950, un million d’Européens de différentes origines ethniques et géographiques (Alsaciens, Lorrains, Languedociens, Italiens, Espagnols, Maltais) vivaient à côté de neufs millions d’“Indigènes”, étrangers dans leur pays.

La logique imparable de la colonisation

Les populations étaient écrasées durant plus d’un siècle par un système colonial dont la logique est évidemment basée sur l’exploitation et la discrimination. Ce même régime colonial, issu du capitalisme triomphant du XIXe siècle, a bouleversé les structures familiales et foncières de la communauté tout en chamboulant profondément les données culturelles en place par la négation et l’avilissement de l’être et de l’identité algériens.

Au vu de son statut économique, administratif et social acquis par la violence et basé sur les privilèges, la population européenne ne pouvait qu’assurer sa primauté culturelle et idéologique dans un pays qu’elle considérait sien. Cela ne pouvait pas aller sans heurts face à une population autochtone confinée dans l’indigénat. Les expropriations des paysans, l’accélération du salariat capitaliste et la destruction des bases de la cellule familiale ont hâté une forme de déculturation dont les conséquences les plus immédiates étaient la dévalorisation de l’être algérien, la haine de soi et, in fine, le complexe du colonisé. Les formes d’acculturation auxquelles on pouvait s’attendre n’ont pas eu lieu, ou du moins avaient une portée très limitée, en raison de la logique coloniale basée sur la soumission. Les cas très rares d’indigènes affranchis du joug de l’ignorance à la faveur d’une certaine ‘’libéralisation’’ de l’école de Jules Ferry constituent plutôt une exception qu’une règle. Le résultat des courses fut qu’en 1962 le taux d’analphabétisme était effarant, soit plus de 80% de la population algérienne.

Quelle que fussent les différences d’angle de vue et les divergences d’approches, les élites algériennes de l’époque coloniale ont su décrypter l’entreprise de dépersonnalisation et de déculturation qui était mise en œuvre par les autorités, les institutions et les idéologues coloniaux. Parmi ces derniers, le cas le plus patent est sans aucun doute celui de Louis Bertrand (1866-1941) qui considérait que la colonisation de l’Algérie n’est qu’un juste retour des choses, qu’un rétablissement d’un fait historique, puisque l’Afrique du Nord était une patrie ‘’latine’’ dont les Européens ont été ‘’injustement’’ dépossédés.

Une “œuvre de civilisation” problématique

Les premiers auteurs qui ont eu un contact intime avec l’Algérie étaient ceux qui ont accompagné les différentes expéditions menées dans les diverses régions d’Algérie. Il se trouve que la plupart de ces écrivains sont d’abord des militaires qui, selon le cas, ont servi d’interprètes, de guides ethnographiques ou, sur le tard, de mémorialistes. Il en est ainsi de d’Eugène Daumas qui fut affecté en 1835 au 2e régiment d’Afrique. Chef du renseignement, il maîtrisait la langue arabe. C’est en 1853 qu’il publie ses Mœurs et coutumes d’Algérie, alors qu’il venait d’être nommé général de division. Il deviendra par la suite sénateur, puis conseiller de Napoléon III. Il accompagnera l’émir Abdelkader dans ses différentes résidences-prisons. Même si le genre d’écrit lié directement à la conquête coloniale ne présente pas de prime abord une valeur littéraire au sens strict du terme, il n’en demeure pas moins qu’il constitue une bonne partie de ce qui est appelé la superstructure idéologique, révélatrice des mobiles de la colonisation, allant parfois jusqu’à la justifier d’une façon dogmatique et des préjugés occidentaux qui pèsent sur leur vision tantôt d’un “Orient charmeur” inspiré des Mille et Une nuits, tantôt “d’une contrée sauvage” qu’il y a lieu de civiliser. Daumas écrit à propos des Algériens : « Il faut nous rappeler l’intolérance ombrageuse de ce peuple, où la première loi religieuse est la recommandation de la guerre sainte, et c’est la continuer pour son compte personnel, cette guerre qui est l’entrée la plus sûre au paradis, que de lutter privément contre un chrétien avec toutes les années que Dieu fournit. Que sera-ce donc si l’intérêt s’en mêle et vient à l’appui de la piété ? ». En Kabylie, « tout homme doit être considéré comme un soldat qui sert depuis quinze ans jusqu’à soixante au moins. C’est donc une méprise étrange, et trop commune pour être tue, que celle d’évaluer la population kabyle d’après la quantité de fusils, ou réciproquement, sur le pied d’un guerrier par six personnes, comme on le fait en Europe. Les combattants dans ce pays doivent former le tiers de la population complète ; en calculant sur cette base, on se trompera de peu ».

En s’attachant à décrire la société kabyle dans ses moindres faits et gestes, Daumas n’échappe pas aux clichés qui consistent à opposer la société kabyle à la société arabe. Les moindres différences, par ailleurs connues et qui, avec la conception moderne de la société, constituent plutôt une richesse des diverses régions d’un pays, sont ici élevées au rang de données figées, génétiques, se situant dans une insoluble dichotomie culturelle et sociologique du pays. Les comparaisons auxquelles se livre l’auteur ne sont pas non plus dénuées du poids des idées préconçues. « Politiquement parlant, la Kabylie est une espèce de Suisse sauvage. Elle se compose de tribus indépendantes les unes des autres, du moins en droit ; se gouvernant elles-mêmes comme des cantons, comme des États distincts, et dont la fédération n’a pas même de caractère permanent, ni de gouvernement central. Autant de tribus, autant d’unités ; mais ces unités se groupent diversement selon les intérêts politiques du jour. Il en résulte des ligues offensives et défensives qui portent le nom de soff (rang, ligne) ».

Les écrits d’ordre ethnologique ne sont pas l’apanage de militaires ou de religieux. Avec une valeur littéraire qui se veut sûre, loin du didactisme et esthétiquement établie, des auteurs français du 19e siècle ont développé un exotisme qui n’a rien à envier à la peinture orientaliste telle qu’elle investie par exemple par Eugène Delacroix. L’œuvre mythique de ce dernier intitulée Femmes d’Alger dans leur appartement a été exposée au Salon de 1834 et fut aussitôt acquise par le roi Louis-Philippe. D’autres œuvres picturales versant dans une exotisme très en vogue ont eu les faveurs des cercles romantiques en Europe. Sur le plan des écrits littéraires, les Voyages en Orient se multiplièrent en France et en Angleterre. Les plus célèbres sont sans conteste ceux de Lamartine et de Gérard de Nerval.

Avec “Les Contes du Lundi’’ d’Alphonse Daudet (1873), nous abordons le contact entre l’Algérie et la littérature française de fiction. Ayant fait plusieurs voyages en Algérie avec son cousin Reynaud dans les années 1860, il en ramena des pages romantiques sous forme de contes où l’exotisme et les couleurs locales ont été beaucoup appréciés par les lecteurs de la Métropole. Outre les dessins et les tableaux de peinture que lui inspirèrent l’Algérie et ses paysages, Eugène Fromentin a fait des tableaux expressifs par le moyen de textes narratifs particulièrement dans ses deux ouvrages : Un été dans le Sahara (1856) et Une année dans le Sahel (1858).

En effet, chez Fromentin, se conjuguent l’esprit d’évasion, nourri par la découverte de terres étrangères, et la curiosité du naturaliste qui confère à ses œuvres couleurs et précision.

Etrange ambivalence

S’il y a un cas dont l’ambivalence pourrait poser problème au vu du statut, de la notoriété et des valeurs humanistes de ses œuvres, c’est bien Victor Hugo. Pour avoir mené un combat acharné pour la liberté et contre la tyrannie dans son pays, Hugo a subi censure et exil. Cependant, certaines opinions de l’écrivain relatives à la colonisation ne paraissent pas concorder avec ces idéaux. Dans son livre politique intitulé Choses vues, il écrit : « La barbarie est en Afrique, je le sais, mais que nos pouvoirs responsables ne l’oublient pas ; nous ne devons pas l’y prendre, nous devons l’y détruire ; nous ne sommes pas venus l’y chercher, mais l’en chasser. Nous ne sommes pas venus dans cette vielle terre romaine, qui sera française, inoculer la barbarie à notre armée, mais notre civilisation à tout un peuple ; nous ne sommes pas venus en Afrique pour en rapporter l’Afrique, mais pour y apporter l’Europe ». On le voit, le complexe de ‘’la mission civilisatrice’’ de la France a eu des adeptes dans toutes les franges de la société française de l’époque : militaires, intellectuels, politiques et religieux, chacun y met son grain de sel particulier.

Les références à l’Afrique romaine ont eu d’autres défenseurs d’une ardeur plus puissante. Louis Bertrand (1866-1941) en est encore le plus acharné parmi cette catégorie. Pour lui, la conquête française équivaut à la ‘’latinité retrouvée’’ de l’Afrique du Nord. L’Algérie est la “terre de résurrection”. Professeur au lycée Bugeaud d’Alger (actuel Émir Abdelkader), Louis Bertrand fera une carrière qui le mènera à l’Académie française en 1925. son livre-phare, Le Sang des races, retrace la vie des rouliers d’Alger faisant le déplacement de la capitale jusqu’au Sahara. Dans sa préface datée du 15 juillet 1920, L. Bertrand écrit : « A travers la Méditerranée d’aujourd’hui, je reconnais le Latin de tous les temps. L’Afrique latine perçait, pour moi, le trompe-l’œil du décor islamique moderne. Elle ressuscitait dans les nécropoles païennes et les catacombes chrétiennes les ruines des colonies et des municipes dont Rome avait jalonné son sol (…) Et voici qu’elle s’offrait à mes yeux son nouvel aspect. L’Afrique des arcs de triomphe et des basiliques, l’Afrique d’Apulée et de Saint-Augustin surgissait devant moi.

C’est la vraie. L’Afrique du Nord, pays sans unité ethnique, pays de passages et de migrations perpétuelles, est destinée par sa position géographique à subir l’influence ou l’autorité de l’Occident latin. Il a fallu l’éclipse momentanée de Rome, ou de la Latinité, pour que l’Orient byzantin, arabe ou turc, y implantât sa domination. Dès que l’Orient faiblit, l’Afrique du Nord retombe à son anarchie congénitale, ou bien elle retourne à l’hégémonie latine, qui lui a valu des siècles de prospérité qu’elle n’avait jamais connue auparavant, et qui, enfin, lui a donné pour la première fois un semblant d’unité, une personnalité politique et intellectuelle ».

Dépassant de loin le simple exotisme romantique, l’œuvre de Louis Bertrand se veut la justification idéologique et faussement intellectuelle de la colonisation en faisant table rase de l’histoire et de la sociologie du pays qu’il voulait remplace par une mythologie latine. En 1977, l’écrivain algérien Rabah Belamri consacra sa thèse de 3e cycle à cet auteur sous le titre éloquent : Louis Bertrand, miroir de l’idéologie coloniale, ouvrage publié par l’OPU en 1980.  Dans la littérature coloniale d’Algérie de la fin du 19e siècle, il y a lieu de citer le cas particulier d’Isabelle Eberhardt (1877-1804). Cette “Maghrébine d’adoption” (titre d’un livre que lui consacra Mohamed Rochd-OPU 1992), a eu un itinéraire si exceptionnel qu’il se confond rarement avec les prétentions et les idéologies de la colonisation. Mariée à un Algérien, convertie à l’Islam, elle a exprimé dans son œuvre et dans ses articles de presse la soif des terres lointaines où le seul bruit des hommes est celui de leurs prières. Mysticisme, exotisme, recherche de la liberté et des valeurs humaines premières, telles semblent être les motivations de cette âme angoissée qui trouvera en l’Algérie le refuge utérin.

Les “Algérianistes” et les quiproquos historiques

Parmi les noms d’auteurs français ayant célébré l’Algérie dans leurs écrits mais sans pour autant aller jusqu’à remettre en cause le système colonial, nous citerons André Gide dont les séjours effectués dans certaines villes d’Algérie sont rendus avec des accents et des couleurs fort attachants (Les Nourritures terrestres [1887], L’Immoraliste [1902], Amyntas [1905]). Dans un autre registre, Etienne Dinet exaltera lui aussi le pays de soleil et de la spiritualité sans grandes prétentions idéologiques.

Un certain nombre d’écrivains, influencés par Louis Bertrand, tenteront de suivre sa voie tout en se penchant sur la vie du peuple, une société qu’ils voient évoluer vers une sorte d’ hybride “franco-berbère”, selon l’expression de Robert Randeau.

Cette tentation de syncrétisme entre la latinité et les caractères des populations autochtones, appelées à être assimilées dans une vaste communauté française, fera un moment son chemin dans le courant littéraire appelé le ‘’Mouvement algérianiste’’. Il est représenté par Randeau, Jean Pommier, Louis Lecoq, René Hughes et Alfred Rousse. Ces écrivains, comme le souligne le critique Jean Déjeux dans son ouvrage La Littérature algérienne contemporaine (PUF-1975), contestent « l’exotisme et le romantisme périmé », comme ils réprouvent « l’orientalisme de bazar ». Selon Jean Pommier, un des fervents défenseurs de l’Algérianisme, « il s’agit d’unir (et non d’unifier) les Algériens en une Algérie ».

Ce mouvement évolua en une “Association des écrivains algériens” qui  lancera sa revue Afrique en 1924. le dernier numéro étant publié en 1960. Une nuée de poètes et de romanciers sont signalés dans le cercle des Algérianistes. Cependant, il n’y a pas de véritable rupture par rapport à l’idéologie de la fin du 19e siècle. Jean Déjeux note à ce propos : « Esthétiquement parlant, l’algérianisme ne présente guère d’intérêt  d’une façon générale. Son importance réside bien plus dans l’idéologie drainée par lui.

Le roman colonial est en effet en parfaite cohérence avec cette période qui commence à la fin du 19e siècle.

De ce point de vue-là, il révèle beaucoup de conduites et de comportements. Il donnait bonne conscience aux auteurs et aux lecteurs. On avait en effet l’impression de résoudre les problèmes graves de l’outre-mer, de comprendre les Algériens, de les intégrer même ».

Une sensibilité à hauteur d’homme

Le mouvement algérianiste qui défend une “certaine idée de l’Algérie” déclina à la suite des profonds changements sociaux qui ont affecté la société algérienne et de la montée en puissance du mouvement nationaliste (l’ENA, le Congrès musulman). L’évolution de la vision des choses chez les intellectuels français donnera l’“École d’Alger”. Dans ce courant littéraire, on trouve, entre autres, Gabriel Audisio, Albert Camus, René-Jean Clot, Marcel Moussy, Jean Pélégri, Jean Roy et Emmanuel Roblès. Celui qui sera quelques années plus tard (en particulier à partir de 1954) au centre de la polémique n’est autre que le prix Nobel de littérature, Albert Camus. Né le 7 novembre 1913 à Dréan (ex-Mondovi, près de Annaba), il perd son père, ouvrier agricole, à la guerre de 1914. Il fut élevé dans la pauvreté par sa mère dans le quartier algérois de Belcourt. Il poursuit ses études en travaillant dans l’administration, mais sa tuberculose l’empêche de passer son agrégation de philosophie. Devenu journaliste, sa passion précoce pour le théâtre l’amène à fonder la troupe de l’Équipe qui joue ses adaptations de Malraux, Eschyle et Dostoïevski. Le professeur Henri Lemaître dira de lui : « En 1938, Noces révèle un Camus amoureux de sa terre et la célébrant dans une langue riche, ensoleillée, sensuelle. La guerre accélère en lui l’évolution qui le fera passer d’une morale de l’absurde à ce que l’on a appelé un “humanisme de la révolte’’ « . A partir de 1944, il s’engage dans la résistance et dirige le journal Combat. Plusieurs essais, romans, pièces de théâtre viendront étoffer la production littéraire de Camus. Une partie de son œuvre de fiction aura pour cadre l’Algérie, son pays natal : L’Étranger, La Peste, Noces, L’Été, etc. Pour Albert Camus, « la patrie, c’est un certain goût de la vie ». Cependant, les critiques ciblant l’œuvre littéraire et les positions de Camus sont justement focalisées autour de cette idée de patrie censée n’être pas faite exclusivement des rayons de soleil et des embruns de la mer. C’est en pleine guerre d’Algérie (1957) qu’il prononça le fameuse phrase : « J’aime la justice. Mais je préfère ma mère à la justice. » Cette sentence sera retenue contre lui par les milieux nationalistes algériens et par les cercles intellectuels anticoloniaux. S’étant ainsi aliéné beaucoup de monde parmi ceux qui combattent pour leurs droits politiques et sociaux, Camus était connu pourtant pour son engagement social en faveur des classes opprimées et des pauvres. C’est en 1939 qu’il réalisa le fameux cycle de  reportages sur la Kabylie sous le titre Misère de la Kabylie et publiés dans Alger-Républicain. Ces reportages, aujourd’hui publiés en livre, ont fait date et ont valu à Camus beaucoup de sympathie et de considération en raison de la loyauté dans la relation des faits et de la perspicacité dans la vision des choses. Au regard de la dimension universelle de l’œuvre camusienne, de l’esprit de révolte qui l’anime et de l’humanisme qui l’abreuve, il demeurera encore pour longtemps incompréhensible pour les Algériens que l’auteur de L’Homme révolté ait marqué une sérieuse distance avec la réalité qui couvait dans les entrailles de son pays de naissance. Mais c’est Camus qui écrit dans son roman L’Été : « J’ai avec l’Algérie une longue liaison qui, sans doute, n’en finira jamais et qui m’empêche tout à fait clairvoyant à son égard », cela au moment où son ancien camarade Jean-Paul Sartre, devenu par la suite son adversaire intellectuel, s’écriait, lors d’un meeting de soutien au peuple algérien en lutte : « Je ne puis être libre si tout le monde ne l’est pas ».

Amar Naït Messaoud

iguerifri@yahoo.fr

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