PROCES INJUSTE EN ALGERIE

par Salah-Eddine SIDHOUM

“Il faut rendre à la justice sa dignité et son honneur. Il faut que ses jugements et ses arrêts soient des actes de justice et non des opérations de justice”. (Abdenour Ali Yahia).

Le 27 mai 2009 se déroulera le procès en appel de notre jeune compatriote Mohamed Baba Nadjar, un modeste citoyen de Ghardaïa, arbitrairement condamné à la peine capitale en juin 2006 pour un odieux crime qu’il nie de toutes ses forces. Dépendant de la juridiction de Ghardaïa, il sera rejugé à ….Médéa pour des « raisons de sécurité ». Pourquoi évoquer des « raisons de sécurité » ? Car la majeure partie de la population de cette ville, scandalisée par cette affaire et son aboutissement inique, a crié pacifiquement sa colère en décrétant une grève générale et des marches lors des procès précédents, en première instance et en appel. Elle a clamé dans le calme, haut et fort : NON à l’injustice et à la hogra institutionnalisées ! JUSTICE pour Mohamed Baba Nadjar ! Bien sûr, ce modeste journalier, fils de fellah, n’aura pas droit aux colonnes d’une certaine presse aux ordres ni aux pétitions des « intellectuels » et « politiciens » de salon, encore moins à la dénonciation de certaines ONG internationales des Droits de l’Homme. Mohamed Baba Nadjar est du menu fretin, du « ghachi » qui ne nécessite pas une levée de boucliers nationale et internationale. Et ce n’est pas un juteux fond de commerce pour nos droits-de-l’hommiste. Ainsi va l’indignation sélective ! Il croupit depuis trois ans dans sa cellule de condamné à mort. Animé d’une foi inébranlable, et malgré les pressions psychologiques et l’agression physique dont il avait fait l’objet lors de son transfert à la prison de Ghardaïa, il résiste par les prières et les grèves de la faim, ses seules armes, aux affres de l’injustice de ses propres frères, ces nouveaux colons de l’Algérie. Et nous savons ce qu’est cette injustice aux ordres, pour l’avoir subie durant près d’une décennie dans notre propre chair. Cette affaire scabreuse qui est d’ordre politique (pour essayer d’étouffer le courant social-démocrate naissant dans la région) n’est pas la première dans les annales « judiciaires » algériennes. Elle ne risque pas aussi d’être, au vu de l’état de délabrement de nos pseudo-institutions, la dernière. Elle nous offre, cependant, l’occasion de rappeler à l’opinion, et plus particulièrement à notre jeunesse, quelques épisodes de l’histoire de ce que nous appelons notre « injustice aux ordres ». Au lendemain de l’indépendance, des tribunaux d’exception sinistrement connus sous l’appellation de « cours criminelles révolutionnaires » seront mis en place. Composés d’ignares promus « magistrats », ils avaient pour mission de liquider les illustres patriotes qui s’opposaient aux aventuriers venus d’Oujda et Ghardimaou. Le meilleur et triste exemple en sera la condamnation à mort en 1964 et l’exécution immédiate du plus jeune colonel de notre glorieuse armée de libération nationale, Mohamed Chabani. Un brillant officier, cultivé, qui avait courageusement résisté à la soldatesque coloniale, quand ceux qui l’avaient « jugé » étaient planqués en Tunisie et au Maroc et mettaient en place la dite « armée des frontières » qui massacrera durant l’été 62, plus de 2000 véritables maquisards et civils innocents. L’autre scandale « judiciaire » sera le procès inique contre Hocine Aït Ahmed en avril 65. Cette illustre figure historique de la guerre de libération, sera traitée de renégat et de séditieux, par ces mêmes Tartarins des frontières, lors d’une parodie de justice orchestrée par le régime illégitime naissant. Là aussi, la « Cour criminelle révolutionnaire » (ou plutôt la Cour des criminels révolutionnaires) condamnera Si Hocine à la peine capitale. Mais l’heure du destin n’avait pas sonné pour lui, malgré l’insistance des aventuriers des frontières à faire appliquer la sentence. A leurs yeux, les véritables acteurs qui avaient façonné l’Histoire nationale devaient disparaître pour céder la place aux bravaches excrétés par l’Histoire qu’ils étaient. D’autres illustres patriotes seront condamnés à mort par contumace (Khider et Krim) par cette injustice aux ordres au « nom du Peuple » et les sentences seront exécutées par des proxénètes de la sinistre police politique à Madrid et Frankfurt. Nous citerons aussi à titre d’exemple, le cas du commandant Lakhdar Bouregaa, ancien officier de la wilaya 4 de l’ALN, condamné à 30 ans de prison par la sinistre « Cour révolutionnaire » d’Oran. Il était accusé d’avoir participé à la tentative de coup d’Etat de Tahar Z’Biri en 1967, contre Mohamed Boukharouba, auteur lui-même du Coup d’Etat de juillet 62 contre le GPRA et du complément de coup d’Etat du 19 juin 65. De cette Cour de « justice », Si Lakhdar disait dans ses Mémoires : « J’étais surpris par la composition hétéroclite de la cour. Elle comprenait des officiers, des anciens de l’ALN, mais aussi d’autres, qui provenaient des promotions Lacoste, ces hommes formés par l’ancien gouverneur de l’Algérie pour prendre le relais du colonisateur. (…). La cour était présidée par Mohamed Benahmed Abdelghani, colonel, futur ministre de l’Intérieur, futur chef du gouvernement, le chef d’une équipe de fossoyeurs venus enterrer les victimes déjà détruites par la prison et les sévices. Il était secondé par Ahmed Draïa, futur patron de la police et futur ministre et Mohamed Touati, futur idéologue du régime. En pleine séance du tribunal, sont arrivés les responsables de la sécurité militaire. A leur tête, le colonel Kasdi Merbah, patron de la SM, futur ministre, chef du gouvernement, accompagné de Yazid Zerhouni, un de ses adjoints, futur ministre de l’Intérieur. Ils s’installèrent sur des sièges au premier rang. Ils avaient des cartables, dont ils tiraient des dossiers, des documents par paquets, qu’ils mirent bien en évidence, face aux magistrats. Ils voulaient visiblement les impressionner, pour les pousser à prononcer les condamnations les plus sévères. » Outre ces figures historiques, cette injustice aux ordres sera là aussi pour faire taire toute rare voix libre qui s’élevait d’une société soumise à une chape de plomb. Personne n’y échappera. Berbéristes, islamistes, benbellistes, gauchistes, tous connaitront ces cours révolutionnaires puis la dite Cour de Sûreté de l’Etat de Médéa, juridiction d’exception aux procès expéditifs, basés sur des aveux extorqués sous la torture et aux verdicts dictés par téléphone. Un rassemblement devant l’Université d’Alger en novembre 82, d’intellectuels du courant islamique leur coûtera plusieurs années de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » par cette cour de Médéa, et ce, après d’affreuses tortures au centre de Bouzaréah. La création de la Ligue Algérienne de défense des droits de l’Homme en 1985 par un groupe d’universitaires et d’avocats dont Ali Yahia Abdenour, coûtera également à ses initiateurs la comparution devant cette même sinistre Cour de Médéa et leur inculpation pour complot « visant à porter atteinte à l’autorité de l’Etat ». Ils seront condamnés à de la prison ferme allant de 9 mois à 3 ans. Défendre la dignité humaine et les droits de la personne humaine était assimilé à un crime par les imposteurs érigés en tuteurs de la Nation. Durant le même procès, des enfants de martyrs d’Alger, Tizi-Ouzou et Chlef qui ont eu « l’outrecuidance » de déposer des gerbes de fleurs sur les tombes de leurs parents, morts au champ d’honneur, seront eux aussi inculpés d’atteinte à la sûreté de l’Etat et condamnés à de lourdes peines par cette même Cour de la honte de Médéa…..au nom du Peuple, de la Révolution et des Martyrs !! En Octobre 85, le chanteur Lounis Aït Menguellet était condamné arbitrairement à trois années de prison pour « détention d’armes ». Il s’agissait de vieilles armes de collection qui décoraient son modeste domicile. L’injustice aux ordres l’avait en réalité condamné pour ses chansons engagées qui dénonçaient le régime corrompu et ses ….injustices ! L’injustice aux ordres connaîtra ses très graves dérapages et à l’échelle industrielle, après le Coup d’Etat de janvier 92 et l’instauration des tribunaux d’exception appelés pompeusement « cours spéciales ». Des juridictions honteusement calquées par les « juristes » de service et des « services » sur les sections spéciales du gouvernement de Vichy. La France officielle, dans sa face ignoble (coloniale et collaboratrice) a toujours été la référence idoine du régime illégitime. Au nom du peuple et au nom de la « lutte anti-terroriste », des milliers d’innocents seront arbitrairement condamnés par ces tribunaux d’exception. Je tiens, à cette occasion, à saluer le courage de cette poignée de magistrats qui a refusé de participer à ces parodies de justice et de cautionner cette monstruosité judiciaire. Certains, dont des amis, ont été « mutés » en représailles, dans certaines zones « chaudes » et assassinés par les trop suspects GIA. Je tiens, là aussi et à cette même occasion, à m’incliner devant leur mémoire. D’innocentes victimes de machinations diaboliques. De cette période tumultueuse, je retiendrais deux cas assez significatifs, victimes de cette injustice aux ordres. Le premier cas est celui de feu Abdelkader Hachani, ingénieur et homme politique, arbitrairement incarcéré en 1992 pour avoir appelé l’institution militaire à respecter les résultats du suffrage universel de décembre 91 et à ne pas intervenir pour interrompre le processus électoral. Il sera accusé « de publication d’informations nuisant à l’intérêt et à l’unité nationale » (!). Il sera maintenu en détention préventive durant cinq années et demi (!!). Et après 9 grèves de la faim pour réclamer son jugement, il sera « condamné » à…….cinq années de prison. Cinq ans et demi d’emprisonnement dans l’un des bagnes les plus sinistres de l’histoire de l’Algérie (coloniale et post-indépendance) pour avoir appelé au respect de la Constitution !! Le 2e cas est celui d’un universitaire constantinois, ex-militant du PAGS, Ali Bensaâd qui sera condamné en juillet 1998 à la peine capitale par contumace pour ……. appartenance à un groupe armé islamiste !!! Son « crime » : avoir critiqué publiquement lors d’un meeting électoral en 95 l’ex-chef de la police politique, Mohamed Betchine. L’injustice aux ordres avait été mise en branle pour le « punir ». En réalité, il avait été condamné à mort par contumace pour un délit d’opinion ! Le tapage médiatique mené par une certaine presse en 98 avait obligé l’appareil judiciaire à faire marche arrière quelque temps après et à prononcer un non-lieu. Dans les faits et en toute honnêteté, l’affaire « Bensaâd » avait été exploitée durant cet été 98 par cette presse dans le cadre d’une féroce lutte clanique qui finira par « dégommer » Betchine et pousser Zéroual à la démission. Ce n’était pas le malheureux universitaire qui intéressait cette presse mais plutôt le général en retraite qu’il fallait abattre politiquement, car il gênait l’autre clan des éradicateurs purs et durs. A partir de 1999, à l’ère de la concorde civile, de la fausse réconciliation nationale et de la paix des cimetières, on assistera à l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire par le pouvoir illégitime pour étouffer toute contestation légitime et toute opposition à son désordre établi. Hier, les « visiteurs de la nuit » kidnappaient le citoyen pour le torturer et le séquestrer sans jugement. Aujourd’hui, la répression s’est « civilisée » et « démocratisée ». C’est l’injustice aux ordres qui est chargée de ce travail, au nom de la loi et au nom du peuple ! Là aussi, deux exemples nous viennent à l’esprit. Il s’agit des cas de deux journalistes. Ahmed Benaoum est journaliste, directeur du journal ERAÏ (l’opinion). Il sera maintenu en détention préventive durant onze mois en 2004 pour des accusations de fraude fiscale et de falsification de documents officiels dans une affaire datant de plus d’une douzaine d’années !! Abdenour Ali Yahia écrivait sur cette affaire : « Ahmed Benaoum a été emprisonné pour faux et usage de faux, alors que l’acte notarié présenté par la direction des impôts comme acte d’accusation, était lui-même un faux, visible à l’œil nu. La décision du juge d’instruction de le maintenir en détention sur ordre venu d’en haut, du pouvoir publique, alors que l’acte notarié était visiblement un faux, était viciée dans la forme et dans le fond, frappée de suspicion légitime ». Benaoum était un journaliste et directeur de presse qui refusait de s’aligner sur la politique d’éradication de l’époque et de se mettre sous la coupe des « services ». N’étant pas un adepte de l’indignation sélective et ayant dénoncé les atteintes gravissimes aux droits de l’Homme durant les années de sang et de larmes, il fera les frais de cette injustice aux ordres qui lui préfabriquera des dossiers sur mesure pour le faire taire et le priver de liberté durant près d’une année. A l’opposé, Mohamed Benchicou, un autre journaliste et directeur du Matin, quotidien de l’éradication d’une partie de la population, sera lui aussi victime de cette injustice aux ordres, dont il avait tu, durant une décennie, ses graves dérives. Il avait publié en 2004 un ouvrage, «Bouteflika : une imposture algérienne », soufflé par un gang de l’oligarchie militaro-financière, en pleine mascarade électorale des « présidentielles » et dans le cadre d’une féroce lutte interclanique. En dernière minute et suite à un deal passé entre les différents gangs de l’oligarchie, il se retrouvera seul, lâché par ses « protecteurs ». A son tour, il sera broyé par Dame injustice . Même si nous ne partageons pas du tout les « idées » de Benchicou, mais par honnêteté, nous devons dire et clamer qu’il a été arbitrairement condamné à 2 années de prison pour un délit d’opinion. La non-déclaration des bons de caisse à l’aéroport n’était qu’un fallacieux prétexte. Une grossière machination, tout comme pour Benaoum ! Il s’agissait là, d’une revue non exhaustive de cas de victimes de cet appareil répressif au service du régime illégitime. Il est triste de dire que les Algériens qui ont grandement souffert de la « justice » coloniale et qui se sont sacrifiés pour ces idéaux de liberté et de justice, n’ont toujours pas goûté, 47 ans après une indépendance inachevée, à la JUSTICE, au sens noble du terme, protectrice des droits des citoyens, de tous les citoyens sans distinction, face à l’arrogance des oppresseurs, des haggarines et des beggarines. « Le malheur de notre justice est de mériter elle-même de passer en jugement » écrivait il y a quelques années, un ami avocat, lui-même happé par cette injustice aux ordres. Ils se comptent par milliers ces compatriotes anonymes victimes de Dame injustice, des sans voix et des sans « appuis » qui n’ont pas la chance d’être écoutés ni médiatisés, à l’image de notre jeune compatriote Mohamed Baba Nadjar de Ghardaïa. C’est notre rôle, à nous, citoyens libres d’être à leur côté et de défendre leurs droits bafoués, en attendant de rassembler toutes nos forces, sans exclusion aucune, en vue de l’édification de l’Etat de Droit et des Libertés, où l’indépendance de la justice ne sera pas un slogan faux et creux, mais une éclatante réalité.

Salah-Eddine SIDHOUM Alger le 25 mai 2009

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