Message sur la Charte nationale de 1976 de Hocine Ait Ahmed

Contre le trucage suprême
Pour des élections libres !
Le 15 juin prochain une  » Charte nationale  » sera soumise au peuple algérien par voie référendum.

Une campagne gigantesque se déroule depuis deux semaines, a l’effet de susciter et d’animer un  » vaste débat démocratique » autour d’un avant-projet de cette charte. Il s’agit nous dit-on, d’un texte d’orientation qui définit « les options socialistes » dans de nombreux domaines.

L’avant-projet se propose nous dit  on l’introduction  » d’exprimer une expérience et de formuler une stratégie « .

Une première interrogation préalable s’impose : sur quoi portera le référendum est-ce sur l’expérience ou sur la stratégie ?

Nous laisserons de coté le fait que l’une et l’autre soulèvent une multitude de problèmes susceptibles en  » régime démocratique direct  » de faire l’objet de votations populaires.

Il y a là indubitablement deux questions différentes. Cette distinction est d’ailleurs implicite à l’interprétation donnée par Boumediene dans son discours du 1er mai : « Aujourd’hui, dit-il et pour la première fois, nous soumettrons cette option socialiste à vos suffrages. C’est là une expérience unique en son genre ou le peuple portera son avis sur cette option en tant que politique générale ».

Il ajoute plus loin : « en tant que pouvoir, nous avons assumé pleinement nos responsabilités depuis 1965…le moment est venu maintenant de mettre cette responsabilité dans la balance à travers la Charte Nationale, car certains réactionnaires prétendent que nous exerçons une pression sur le peuple et que nous gouvernons par la force. S’il advenait que le peuple se prononçait contre cette charte, nous ne saurions qu’approuver ».

En toute logique on ne peut donner une seule réponse à deux questions différentes sans fausser la signification et la portée du référendum. La volonté populaire devra se prononcer sur une gestion ou sur une doctrine ? Sur ce qui a été fait dans le passé ou bien sur ce qui sera fait à l’avenir ?

Dans le premier cas nous avons à faire à un plébiscite pur et simple à propos de sa gestion. La Charte en témoigne à coups d’affirmations catégoriques telles que :  » il est notoirement admis que le pouvoir révolutionnaire a tenu ses promesses ». S’il en est bien ainsi l’issu du plébiscite ne fait pas de doute. Mais elle sera d’autant plus valable que la question posée au corps politique sera précise et loyale. Or, tel qu’elle est conçue, le référendum repose sur un malentendu flagrant.

En effet, le oui unanime au « rejet du népotisme, du favoritisme, de la corruption…, de tout paternalisme…tout autoritarisme… » sera un non évident au régime qui a sécrété ces pratiques et qui est secrété par elles. Le récupérer comme une approbation à celui-ci serait un contre sens monstrueux, le comble de la supercherie si « la Charte n’est pas une mise en scène théâtrale » comme l’affirme Boumediene « qui permettra de nous attacher définitivement à nos fauteuils », c’est le bilan de ses actes et non celui de ses intentions qu’il doit d’abord soumettre sans escamotage et sans amalgame à l’approbation du corps électoral.

En outre, il est indispensable que soient expressément prévues les conséquences d’un vote de défiance, faute desquelles le plébiscite serait à sens unique et n’avait pas de sens du tout. La Charte est muette sur les conséquences d’un éventuel veto populaire: démission du pouvoir ou simple abandon de la Charte.

En déclarant « nous ne ferons qu’approuver son verdict » Boumediene ne répond pas à la question de la conclusion politique qu’il tirerait d’un suffrage de défiance. Il en soulève une autre à un niveau plus fondamental: le peuple algérien est-il le véritable titulaire de la souveraineté ? Alors l’expression de sa volonté ne saurait être censurée, elle n’a pas à être approuvée, elle doit obéir. Le référendum est là pour sanctionner la soumission du pouvoir, sa démission le cas échéant.

Toutes ses questions de formes et de fond ne se seraient pas posées si les problèmes soulevés par la Charte et le Référendum avaient été étudiés sérieusement non par un comité d’idéocrates désigné par le prince, mais par un organe législatif compétent et responsable ce qui revient à dire si la promesse solennelle faite le 19 juin 1965 avait été tenu: « d’instituer un état démocratique sérieux régi par des lois et basées sur une morale « .

Onze ans après la proclamation du 15 juin 1965, il n’y a pas d’état sérieux au sens que revit un ordre constitutionnel fixant le statut du pouvoir ainsi que les modalités de son exercice. Il n’y a ni parlement pour légiférer et décider des dépenses publiques, ni Cour des Comptes pour surveiller la gestion des finances aux niveaux les plus importants des institutions, ni pouvoir judiciaire indépendant qui puisse protéger contre les abus d’autorité, les dénis de justice et les mesures arbitraires.

Rien ni personne n’a empêché Boumediene de donner une base légitime à son pouvoir, tout lui commandait de faire singulièrement, fait qu’il ait renversé l’homme qui lui a confié à lui et à ses amis les responsabilités les plus importantes, qu’il ait mis en vacances la constitution alors en vigueur. Ce coup de force à l’intérieur du régime devait être à ses yeux trop grave pour ne pas rechercher une légitimation démocratique et opérer des changements radicaux dans la structure et les méthodes de gouvernement.

L’absence de tout acte d’investiture purificateur sans cesse différé depuis onze ans et subtilement reçus‚ au nom d’une dichotomisation anachronique, « révolution contre le formalisme bourgeois » est-elle composée par une investiture révolutionnaire? La démocratie représentative a-t-elle trouvé un substitut valable dans l’édification des structures d’adhésion populaire qui permettent aux travailleurs et aux masses les plus déshéritées d’accomplir leur propre libération économique, sociale et culturelle? Les résultats obtenus par les révolutions industrielle, culturelle, agricole, ont-ils réussi dans le concept de l’existence de la majorité‚ de l’humanité algérienne au point de convaincre celle-ci qu’elle a gagné au change et qu’en perdant la liberté politique, elle a en définitive sauvé son âme des tentations du luxe bourgeois?

Promis depuis 1965, le congrés du FLN n’a pas eu lieu, il n’a pu eu donc mandat régulièrement. Le FLN est mort et de ce fait, les syndicats, les organisations nationales sur lesquelles il exerce une tutelle étroite sont réduites à de simples rouages administratifs, ce qui est reconnu publiquement par le « pouvoir » mais qui le prive du même coup de toute base révolutionnaire.

Reste la légitimation du pouvoir révolutionnaire par la réussite. Il serait plus facile d’évoquer les réalisations du régime que ses échecs trop nombreux à énumérer sur tous les plans du reste, les mérites de ses réalisations reviennent aux masses laborieuses, aux milliers de cadres compétents et dévoués qui s’étourdissent dans le travail pour oublier que des féodalités de hasard en tirent profit et gloria.

Quoiqu’il en soit, un bilan sérieux doit être établi en fonction des potentialités réelles et virtuelles dont pouvait disposer le pays dans tout les domaines et non à partir des méthodes comparatives, caractéristiques de régimes totalitaires. Il doit réintroduire les pertes chiffrables au niveau fondamental, pertes consécutives à la remarginalisation politique, économique, sociale et culturelle du peuple.

Au demeurant, le bilan « révolutionnaire » apparaît dans la révolte grandissante des masses accablées par le chômage galopant, par les fléaux conjugués de l’inflation et de la pénurie des produits de premières nécessité « même ceux dont l’économie algérienne pouvait être autosuffisante » par l’injustice et l’irrégularité des salaires. Là est la cause profonde de la résurgence brutale au niveau politique de la crise de légitimité.

Il se lit dans les confessions publiques des citoyens que la presse officielle diffuse depuis le début de la compagne d’explication leur défoulement même filtré, et donne la mesure du climat de mensonges et de la peur qui à prévalu jusqu’ici.

Ni légitimité, ni légalité, ni efficience. Un régime de dictature policière pré-étatique. Un impérium édifié par un homme et pour un homme grâce à une machinerie policière colossale. Il détient la totalité de la puissance publique, concentre tous les pouvoirs en vertu d’un attribut intrinseque à sa personne. Sans aucun titre, il séquestre Ben Bella qui attend d’être jugé ou même inculpé depuis plus d’une décennie, il met « en résidence » deux autres président Abbas et Ben Khadda pour délit d’opinion et emprisonne pour délit culturel des dizaines de jeunes de kabylie. Il s’érige en conscience nationale et décrète la vie et la mort, l’exil ou le larbinisme à l’encontre notamment des anciens militants et responsables du FLN et de l’ALN. Il se confère la prérogative suprême de faire la guerre à un peuple frère, sans avoir répondu ni du massacre d’Amgala, ni de l’expulsion dans le style « Vel d’Hiv » des milliers de familles maghrèbines.

Même légitimité ad-infinitum est institutionnalisée dans le « Drive left  » idéologique effréné d’un plébiscite préfabriqué, la dictature ne pourra résoudre la crise. Les immenses problèmes demeureront que le verbe ne pourra sublimer et la violence officielle supprimer. La puissance de la lumen bourgeoisie d’Etat qui s’est servie du pouvoir absolu comme point d’encrage afin de conquérir le pouvoir politique et des structures pré-étatiques pour s’emparer du pouvoir économique qui ne sera pas exorcisé par la Charte Nationale.

Afin d’inaugurer son nouveau tournant idéologique, la nouvelle classe se délestera d’autant plus volontiers de quelques dizaines de boucs émissaires qu’elle s’apprête à enrôler des centaines de jeunes néophytes dont elle détournera les énergies et les compétences. Elle élargira « sa couche intellectuelle dominante » à l’avant-garde stalinienne. Elle fera recirculer « les élites » et redistribuer les postes comme en témoigne la foire d’empoigne qui déjà bat son plein dans les sphères dirigeantes.

Les mêmes causes engendreront les mêmes effets: gaspillage, corruption, délation, répression et au bout des aventures sanglantes.

Seul, un processus de démocratisation pourra enrayer le processus de déréalisation et de violence. Il faut créer une vie politique saine et débloquer la dialectique réelle en permettant aux forces sociales de s’exprimer librement et de s’assumer dans la clarté. Il faut restaurer la confiance non par des kermesses de « fraternalisation » épisodiques mais par des OPS institutions qui favorisent le dialectique serein et permanent dans le respect des libertés publiques. Election libre, pluralisme des partis, constituante souveraine, doivent constituer l’amorce d’une construction démocratique résolue et patiente. Cela présuppose le renversement total de la perspective octroyée par la Charte.

Certes, les constitutions n’ont pas empêché la montée effrayante dans le Tiers Monde des régimes prétoriens de droite et de gauche. La problématique complexe du pouvoir politique exige une réflexion et une recherche continue. Cependant si la démocratie politique n’est pas suffisante, encore faut-il qu’elle existe pour qu’elle garantisse aux masses laborieuses les moyens de la transformer en démocratie économique et sociale. C’est à dire que les voies du socialisme humain à la fois démocratique et révolutionnaire se situent dans le respect des Droits de l’Homme civils et politiques et la promotion concomitante de ses droits économiques et culturelles. A ces conditions, l’expérience algérienne viable à l’intérieur pourra être valable dans le Tiers Monde, où les  » Fohrerchen » dictateurs de petits pieds, multiplient et confisquent la souveraineté populaire au nom de la même « Volksgelst ». Cet esprit du peuple qu’ils sont seuls à incarner.

Leur vision historique du Tiers Monde, la « Dritte Weltanschauung » destinée à sanctifier pour ne pas avoir à le purifier. Le devoir de soumission exigé de leurs sujets risque

de condamner à la marginalisation et à la clochardisation de la majorité de l’humanité. Pour que la démocratisation et non le nouvel « Ordre » économique mondial en gestion soit édifié au bénéfice de celle-ci et n’aboutisse pas au renforcement d’un ordre panétatique déjà inquiétant, il faut que les peuples puissent reconquérir leurs souverainetés, leurs droits à l’autodétermination et au libre développement culturel.

Hocine Ait-Ahmed
Début juin 1976

source:http://www.geocities.com/hocine_ait_ahmed
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