Historique intervention à la Cour de sûreté d’État 1964 de H.Ait Ahmed

Hocine Ait-Ahmed
Cour de sûreté d’État 1964

Monsieur le Président,
Messieurs de la Cour,

Qu’est-ce que cet ordre révolutionnaire au nom duquel se commettent les inégalités, les infractions à la loi, les violations de la Constitution, les atteintes aux droits de l’homme et les actes arbitraires qui traduisent le mépris du pouvoir pour les libertés individuelles et collectives les plus essentielles ?

Pour répondre à cette question, il importe d’analyser les caractéristiques de la bureaucratie algérienne qui en confisquant le  » Pouvoir démocratique et populaire  » a instauré le règne de l’absurde, de l’arbitraire et de l’humiliation de l’Homme par l’Homme.

Laissez-moi vous dire qu’après la mort de Staline les bonnes consciences raisonnèrent qui au nom du marxisme-léninisme, ou de toute autre  » isme  » humanitaire se sont empressés de rendre la bureaucratie stalinienne responsable des massacres de Géorgie, du système policier et des purges.

Je n’ai pas attendu ce jour pour avertir le peuple algérien et les militants contre les périls du  » stalinisme sans Staline et sans les travailleurs « .

Cependant, si le régime actuel imposé à l’Algérie évoque le stalinisme du point de vue du pouvoir personnel, des institutions policières, de la docilité inconditionnelle, des rapports de violence entre État et les masses laborieuses, par contre il y a des différences fondamentales entre le stalinisme et le néo-fascisme algérien. Ces différences proviennent essentiellement de la  » spécificité  » de la bureaucratie algérienne.

En effet, la bureaucratie stalinienne était issue malgré tout de la Révolution d’Octobre et de la notation léniniste de la « dictature du prolétariat « . Elle se rattachait à un système cohérent. Les hommes de l’appareil stalinien ont tous appartenu au Parti Bolchévique et ont tous participé jusqu’au bout à la longue lutte pour le pouvoir mené par le parti, sous la géniale direction tactique de Lénine. C’étaient des militants acquis à la cause du communisme et forgés par les épreuves du combat révolutionnaire. De plus, à la tête des services administratifs, Staline a su placer des compétences. Compétences inconditionnelles certes et qui de part leur inconditionnalité cachaient souvent ou atténuaient la vérité dans leurs rapports politiques avec leur idole, mes compétences quand même et que leur allégeance même autorisait à ne pas tricher tout au moins avec les réalités économiques et sociales. Ils pouvaient renseigner les dirigeants sur la marche du pays et ils mettaient tous leur ardeur au travail. Les cadres du stalinisme avaient le mérite de s’étourdir dans le dévouement à la cause révolutionnaire, ils se projetaient ainsi dans l’avenir pour oublier le présent. Production, rendement, l’industrialisation furent leur leimotiv avec l’espoir que la transformation de la base objective mettrait fin à la tragique déviation bureaucratique que seul le génie de Lénine ait pu éviter.

Quand à la bureaucratie algérienne, Monsieur le Président, Messieurs de la Cour, elle constitue la classe la plus incohérente, la plus irresponsable, la plus incompétente et la plus improductive qui ait jamais existé. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette bureaucratie tire toute sa force de l’anarchie, de la pagaille et de l’arbitraire.

Cela n’est pas un hasard. La bureaucratie qui fonde le régime actuel est historiquement constituée par les franges les plus opportunistes de la société algérienne.

A tous les postes institutions algériennes, y compris le néo-FLN, on retrouve ces hommes qui se sont distingués par leurs positions anti-révolutionnaires et anti-populaires.

En premier lieu, on retrouve tout le vieux personnel des vieilles formations politiques. Ces  » élites  » ont de tout temps donné le change. Sous prétexte de faire l’économie de l’étape nationale ou de l’étape démocratique, ils n’ont eu d’autres soucis que d’avoir des places à la table du colonialisme, ils exprimaient la volonté de la bourgeoisie mercantile « indigène » en formation et de super-prolétariat européen de se réaliser en tant que classes privilégiées à l’ombre de « l’assimilation » ou de « l’Union française ».

On retrouve, en second lieu, ces représentants de la petite bourgeoisie urbaine qui ont d’abord produit le Messalisme, par leur docilité inconditionnelle ( 1947-1952 ) et qui ont fait ensuite du MTLD l’instrument de la plus grande déviation réformiste du mouvement révolutionnaire.

Les centralistes avaient construit autour du « Zaim  » une doctrine populiste arabe ou islamique dans une atmosphère de confrérie magico-metaphisique. Leur but était d’abord d’éliminer les portes-paroles des couches révolutionnaires, « déparalyser  » la dialectique révolutionnaire dans les forces sociales en faisant jouer à vide les puissantes pressions rurales. Les élites du MTLD étaient des portes-paroles de la petite bourgeoisie et des propriétaires fonciers. Elles réussirent à bloquer le processus révolutionnaire amorcé après le Congrès clandestin de février 1947. Leur Congrés tenu publiquement en 1953, proclame  » théorie révolutionnaire des soubassements  » destinée à camoufler leur trahison de classe. Ce Congrès était l’aboutissement d’une série de mesures opportunistes dont la chasse aux maquisards m’a mise à l’écart comme responsable de l’OS. Je fut remplacé par Ben Bella dévoué à Messali puis au clan du second auquel le rattachait son origine.

Le troisième lieu, on retrouve dans cette bureaucratie deux autres catégories  » d’élites algériennes « . D’une part, les anciens fonctionnaires du protectorat français au Maroc, les jeunes cadres destinés à être de brillants auxiliaires du Loyautisme et leur zèle  » révolutionnaire  » déployé au Maroc a souvent agacé le peuple marocain qui avait souffert de leur zèle d’une autre espèce au temps ou voulant être français à part entière, ils se comportaient en auxiliaire entièrement à part du colonialisme. D’autre part, les cadres de la « promotion Soustelle  » et du plan de Constantine destinés à former l’avant-garde de la troisième force en pleine guerre de libération tête de pont du néo-colonialisme.

Aussi bien la bureaucratie algérienne, support du pouvoir actuel, est conglomérat d’éléments disparates.

Elle se caractérise par l’opportunisme qui constitue sa seule force de frappe et sa seule capacité d’insertion dans la société algérienne d’après-guerre. Elle est prête à servir n’importe quel maître. Malgré leur diversité d’origine, ces hommes ont tous développé ce sixième sens qui s’appelle l’opportunisme. Il ont toujours su flairer les répressions coloniales pour se mettre à l’abri. Ils ont toujours su flairer la victoire pour se porter à son secours dans leur choix du maître. Ils ont toujours su flairer le complice de leurs convoitises et savent saisir au vol l’occasion de grimper aux échelons supérieurs.

Les exploits des opportunistes tiennent lieu de critères idéologiques, politiques et techniques. La docilité inconditionnelle remplace la rigueur morale, la fermeté idéologique et la compétence.

La bureaucratie algérienne se caractérise aussi par le sectarisme et la lutte des sectes. Personne n’ignore en Algérie que les cadres actuels du régime, au niveau des administrations et du Parti se regroupent par affinités sectaires. C’est même dans le cadre des sectes que se poursuit et s’organise la chasse aux postes. Qu’un ancien cadre du MTLD soit ministre ou coordinateur du FLN, et l’on voit l’agglutiner autour de lui tous ses anciens petits copains. Qu’un ancien dirigeant de l’UDMA soit haut fonctionnaire et il s’arrange pour que l’administration  » à ses ordres «  soit formée par ses amis politiques des temps anciens. De nombreux procureurs se sont des staliniens comme le procureur Djender qui requiert aujourd’hui contre nous. C’est ainsi que de nombreux ministères sont  » marocains  » qui ont réussi à se rassembler autour de personnalités du régime qui avaient fait carrière au Maroc.

Le népotisme, le  » piston  » deviennent la règle. Pour se maintenir, les hommes honnêtes doivent aussi chercher les bonnes grâces de l’une ou de l’autre des féodalités politiques qui sont les piliers du régime.

Composée d’opportunistes et de sectes, la bureaucratie algérienne s’est constituée de classes parasitaires, je dirais presque clandestines. Elle est obligée, pour cacher sa fonction parasitaire et anti-sociale, de s’approprier les mots d’ordres des masses pour mieux les discréditer.

La dégradation sectariste et opportuniste des  » appareils  » a isolé le régime par apport aux aspirations et aux intérêts populaires.

L’administration centrale tourne à vide aux bruits des ronronnements démagogiques et des fanfaronnades. Toute critique étant passible de disgrâce ou de châtiment, les rapports fournis par les divers services ne peuvent dés lors que redoubler d’optimisme. Ils font monter en flèche une réalisation locale qui peut leur valoir des avancements et passent sous silence tous les phénomènes de désocialisation.

Le FLN lui-même est condamné à n’être qu’un appareil de coercition para-administratif et para-policier. Il est maintenant permis de dire ce qu’est cet ordre révolutionnaire en Algérie.

L’ordre révolutionnaire, c’est d’abord le pouvoir que possède le chef de l’État et du Parti de prendre n’importe quelle décision et toutes les décisions dans n’importe quel domaine, de n’importe quelle manière et de les faire appliquer n’importe comment par n’importe qui. Il est l’autorité suprême, l’incarnation de l’ordre révolutionnaire. Cette vérité admise, une liberté est laissée à chaque potentat de la cellule, de la préfecture, de l’ANP ou de la police, d’apprécier ce qui est conforme à l’ordre révolutionnaire et de prendre toutes les mesures de nature à sauver le socialisme. Chacun y va de sa petite expérience socialiste et des grandes mesures d’épuration. Tous y vont de leurs règlements de comptes et de leurs convoitises.

Au nom du socialisme, on confisque la voiture ou la villa du voisin.

Au nom du socialisme, on épure tel fonctionnaire qui en sait trop sur ses supérieurs ou sur les notables du FLN qui ont une conception égocentrique de prééminence du Parti.

Au nom du socialisme, tel ministre est obligé de choyer ses subordonnés parce qu’à tout moment. ils peuvent le salir dans des rapports de police.

Au nom du socialisme, on arrête des députés, on saisit ou on dessaisit la justice sur un simple coup de fil, au profit du cousin et au détriment de l’adversaire.

Au nom du socialisme, la bureaucratie algérienne décrète l’abolition des Droits de l’Homme et du Citoyen, supprime les libertés individuelles et viole la légalité qu’elle a pourtant confectionnée elle-même.

Historiquement, sociologiquement, idéologiquement et moralement difforme, cette classe d’opportuniste tente de prendre forme en condamnant comme  » formalistes  » toutes les valeurs qui rendent précieuse la vie des Hommes.

L’ordre révolutionnaire est un ordre kafkaien. Tout comme le programme de Tripoli, la Charte d’Alger, si elle alimente le zèle pharisaïque des potentats du régime, n’enraye pas le souffle de crétinisme intellectuel qui anime leurs décisions.

L’ordre révolutionnaire, c’est l’ordre du verbe et des fictions. A ce titre, il rappelle l’ordre colonial avec sa phraséologie et ses fictions juridiques et politiques que le peuple algérien a combattu avec tant d’acharnement. Il rappelle aussi un passé plus récent: manipulations totalitaires des SAS et des officiers du cinquième bureau, partisan de Massu.

Le peuple algérien est fatigué de toutes ces sornettes qui ont fait fi des personnalités. Il a lutté pour maîtriser son destin, pour affirmer sa personnalité et instaurer enfin avec l’indépendance reconquise un ordre légal qui exclurait l’exploitation et l’humiliation de l’Homme par l’Homme.

La résistance du peuple algérien à ce régime ne fait pas de doute. Elle revêt des formes multiples, larvée passive et active suivant les régions d’Algérie.

Le FFS ( Front des Forces Socialistes ), porte-parole des couches révolutionnaires exprime les aspirations du peuple algérien à se débarrasser de cette bureaucratie sans foi ni loi.

Les assises policières du régime s’exacerbent et s’élargissent devant la résistance populaire. Arrestations, séquestrations, tortures sont le lot quotidien des paysans et du petit peuple des villes. Des militants sont devenus tortionnaires. L’Algérie qui a souffert de la gangrène est en train de pourrir par les effets désastreux de la torture généralisée. Cela personne ne l’ignore.

De quelque coté que nous approchions notre victoire sur le colonialisme, c’est notre défaite que nous rencontrons.

Je n’ai pas été moi-même victime de sévices. Mes camarades qui étaient détenus de l’autre coté du pavillon ou j’étais séquestré pendant cinq mois ont par contre vécu des cauchemars hallucinants. Chaque jour, une humanité passait à la baignoire et à l’éléctricité. Des garçons et des filles de quatorze à seize ans ne sont pas épargnés. La faim, la soif, les humiliations.

Il m’est arrivé d’entrevoir des prisonniers ( car les inspecteurs s’arrangeaient pour que je ne rencontre personne au moment de ma toilette ): de véritables rescapés des camps de Dachau, squelettiques, hagards et terrorisés. D’ailleurs, certains de mes camarades ici présents ont été obligés de boire leur urine de fièvre et de soif.

C’est le Zéro moins l’infini, le néo-fascisme de la pire espèce. Ces policiers ont les mœurs et les pratiques de la pègre. Leurs locaux sont des refuges des jeux interdits, des orgies. Les inspecteurs se disputent à propos du partage des butins, produits des perquisitions et des saisies arbitraires. Mes camarades m’ont stupéfait par certaines révélations. Certains inspecteurs que je croyais honnêtes et qui m’ont juré n’avoir jamais levé la main sur des détenus ont été les plus inhumains et les plus sales. Ce sont des tortionnaires et qui en plus ranconnent aussi bien les détenus que la famille. A Tizi-Ouzou, le Commissaire Ben Said s’est rendu célèbre par le supplice de la bouteille.

La corruption aussi est en voie de devenir une institution. Il faut  » graisser les pattes  » des fonctionnaires de l’administration ou du Parti pour assurer la sécurité de sa personne, de ses biens ou de son emploi.

Le nombre impressionnant de comités de gestion arrêtés pour détournement de fonds, l’ampleur de la répression pour des faits concussions et de malversation témoignent de la gravité du mal. L’exemple est du reste donné par le sommet. Que sont devenus les cent milliards versés au secteur socialiste ? Il n’y a jamais eu de vérification des comptes ou de contrôle. Pourtant la constitution a prévu la Cour des Comptes. On préfère créer des Cours Criminelles. Quand aux crimes économiques, le socialisme les encourage et leurs auteurs reçoivent des promotions.

Voilà… ou la bureaucratie sectariste et opportuniste a conduit le pays. Les observateurs étrangers pourraient s’en étonner. La corruption, la délation et le piston sont des maladies de la vieillesse alors que notre régime est si jeune. Ils ignorent que cette bureaucratie est vieille de toutes les vieilleries dont la création du FLN a cru débarrasser le pays.

On nous dira: des efforts dont déployés chaque jour pour éliminer la bureaucratie. L’épuration se poursuit. Il y a le Congrés des travailleurs de la terre, il y a le Congrès de l’UGTA.

La question se pose de savoir qui épure ?

C’est une secte bureaucratique et qui utilise des méthodes bureaucratiques et sectaires. Le cercle vicieux des règlements de compte et des boucs émissaires se poursuit. Chaque épuration au lieu d’amorcer un redressement ajoute son cortège d’injustice, de rancœurs. Elle renforce les sentiments d’insécurité, d’instabilité et engendre par contre-coup chez les autres fonctionnaires ou cadres du régime des doses d’opportunisme et de docilité plus grandes.

Quand aux Congrés dont se glorifie le régime, ils sont venus à contretemps et trop tard, comme des wagons repeints pour la galerie, que l’on accroche à une locomotive essoufflée.

Que de négations, ce sont par exemple les décisions autoritaires qui ont eu pour effet de diviser et de désorganiser les avant-gardes depuis l’avènement du groupe de Tlemcen. Elles ont imposé un ordre, une bureaucratie et une morale de clan qui tourne dos aux aspirations, aux intérêts et aux valeurs de la révolution algérienne.

Les affirmations ce sont les fuites en avant, les mesures fragmentaires de démocratisation qui ont pour but de donner le change aux avant-gardes révolutionnaires afin d’éviter leur regroupement, elles ne remettent en cause ni le cadre général, ni la morale de clan, ni l’existence de cette bureaucratie parasitaire et sectariste.

L’identification de l’ordre bureaucratique au pouvoir des masses laborieuses est une usurpation. L’ordre révolutionnaire repose sur des fictions qui postulent le transfert de souveraineté des masses déshéritées au système actuel. La vérité est qu’il y a eu bel et bien détournement du pouvoir au profit d’une classe bureaucratique. Le césarien engendré ne sert ni les intérêts immédiats, ni les intérêts lointains du peuple algérien. Il a donné naissance à une bureaucratie d’un genre nouveau, du point de vue de la typologie, mais archaïque en égard à son niveau moral, idéologique et technique. Que le socialisme officiel se débattre entre la voie autoritaire (capitalisme d’Etat ) et la voie libertaire ( auto-gestion ) ne prouve pas qu’il ait au sein du régime affrontement entre deux tendances cohérentes qui se disputent le pouvoir. Cela confirme au contraire:

– Premièrement, la poussée populaire qui se fait de plus en plus exigeante. Les masses paysannes broyées par la guerre, de même que le prolétariat ne se reconnaissant ni dans les appareils gouvernementaux, ni dans le parti. Les rapports de violence et d’usurpation entre le pouvoir et le peuple sont parvenus à un tel degré que là ou il n’y a pas résistance armée en raison du découragement, de la domestication et de la désorganisation des cadres moyens, il y a pourrissement de l’esprit civique, dépolitisation et démobilisation des masses.

– Deuxièmement, la gravité des contradictions sectaristes qui secouent les appareils bureaucratiques. Loin de briser le cycle classique, ces contradictions abondonnées à elles-mêmes ne feraient que le boucler.

Les professions de foi de socialistes ne doivent plus faire illusion, pas plus que les rassemblements « spontanés », de cette spontanéité empruntée aux techniques scéniques du 13 Mai.

Le programme de Tripoli n’était qu’un instrument de la prise de pouvoir par un large éventail de sectes bureaucratiques qui ont comploté contre le pouvoir du peuple et au nom des idéaux qui sont chers à ce peuple. Elles ont préfèré prendre le pouvoir à l’échelon du Bureau Politique, l’organisme suprême du FLN afin de paralyser la dialectique révolutionnaire dans la structuration du Parti, et par voie de conséquence dans l’édification de l’Etat.

L’usage d’une terminologie d’avant-garde comme celle de la Charte d’Alger n’est rien d’autre que l’appropriation des mots d’ordres populaire par cette bureaucratie.

Il témoigne de l’attachement du peuple algérien au socialisme en dépit du discrédit dans lequel le socialisme a été sciemment traîné.

Comment sortir du cercle vicieux à l’intérieur duquel les sectes bureaucratiques se livrent une lutte surnoise au nom des intérêts et des aspirations populaires ?

Dans son réquisitoire « historique » le professeur Djender a voulu démontrer que l’Algérie de clans est l’aboutissement du jeu des forces économiques et sociales. C’est ce qui ressort de son analyse archéo-marxiste. Décidément, les éléments de l’ancien Parti Communiste Algérien ne se sont pas renouvelés. Ainsi, d’après leur matérialisme mécaniciste, l’Algérie subit une fatalité inexorable. Que nous soyons dans ce box, et que Djender requiert contre nous est la manifestation d’une nécessité historique implacable. Veut-il prouver par la qu’il est irresponsable par faute de l’Histoire et non par sa faute, et qu’il est  » le jouet de la fatalité  » comme dans le film ou Fernandel ne trouvait même pas une place parmi les inadaptés sociaux et que dialectiquement il ne peut être qu’une vision difforme de Vichinsky ? Mais alors, Monsieur Djender aurait du être non pas moins sévère à l’égard de mes camarades Madjid et Rachid qu’il a arrachés à l’hôpital malgré leur extrême faiblesse causée par deux semaines de tortures physiques et cinq mois de tortures morales et en dépit de la révolte des médecins.

Et bien, Messieurs, cette fatalité des clans, les hommes l’ont brisée il y a près de vingt ans au Congré du PPA (février 47) et il y a eu une décade: le 1er novembre 1954, au moment ou la base économique était plus féodale et ou par conséquent, les lois historiques condamnaient plus irrémédiablement encore notre pays à la division. L’infrastructure était tellement arriérée que Djender ne voulait pas daigner faire au peuple algérien l’honneur d’être parmi son avant-garde.

Personne ne peut oublier le désespoir du peuple à la veille du 1er novembre 1954, le désarroi des militants. Les partis réduits à des querelles entre leaders, les congrès, les excommunications; lumpen-prolétariat d’Alger, futur client de Massu et de Godard, faisait un usage  » voyoucratique  » de surenchères verbales en insultes et bagarres. Et le colonialisme triomphait et  » Alger Républicain  » faisait éloge de stalinisme.

Le FLN est né contre la fatalité dans un pari de confiance de peuple.

Ceux qui, comme Djender se sont tardivement et accidentellement ralliés au FLN du temps de la guerre, ne pouvaient comprendre ce nouveau déterminisme historique qu’est la volonté d’un peuple. Si le peuple algérien avait écouté les archéo-marxistes, la seule possibilité objective de l’Algérie d’avant 1954 était de se soumettre au jeu stérile des querelles sectaires et d’attendre que le PCF donne à la fatalité de l’indépendance un visa d’entrée chez nous par l’entremise du PCA.

L’infrastructure de la Révolution Algérienne n’était pas constituée par la base matérielle au sens économico-social mais par le peuple algérien avec ses aspirations culturelles, économiques et sociales plus que séculaires et avec son expérience de lutte anti-colonialiste.

Le FLN dont je m’honore être l’un des créateurs a su exploiter les seules possibilités objectives de l’Algérie en libérant les forces profondes de la Nation Algérienne.

La volonté des peuples africains, asiatiques et latino-américains est en train de bousculer les cadres théoriques, les tabous idéologiques et les postulats historiques pour hâter la libération politique et économique des pays encore dépendants ainsi que l’avènement d’une démocratie socialiste universelle. La volonté des peuples, voilà le moteur de l’histoire.

Djender condamne le peuple algérien à la misère et à l’anarchie et pour longtemps car rien n’indique que cette base objective se transformera  » à pas de géants  » comme clame « Alger-Républicain « . La situation économique et sociale se dégrade à une allure affolante, campagne de dépeuplement à cause de la répression collective et du chômage. L’incertitude politique décourage la petite épargne aussi bien que le capital étranger qui doit être investi au mieux des intérêts du peuple et de la croissance économique. Le secteur dit « socialiste  » est dans l’impasse. L’insécurité de l’emploi sur les terres, dans les ateliers ou aux bureaux, accroît bien sur la docilité mais aussi la déchéance morale, les larcins, les vols et les détournements. Jadis, le proverbe rural disait pour symboliser le laisser-aller:  » Mon âme est à Dieu, mon cheval à l’Etat « . Aujourd’hui, les paysans qui ont le privilège de travailler sur la terre en auto-gestion disent: « Mon âme est au diable et je me moque de la terre parce qu’elle est à l’Etat « . Damnés pour damnés, puisque les comités de gestion et les présidents sont imposés aux travailleurs, puisque tous les dirigeants trichent que le rendement et l’honnêteté ne paient pas et que seul  » le fourbi » paie, alors tant pis faisons comme tous le monde.

La vérité est que Djender fait une analyse sectaire destinée a dégager des conclusions sectaires qui n’ont rien de commun avec les intérêts du peuple algérien. Les attardés du PCA ne peuvent fonder leurs espoirs sur la confiance aux masses opprimées. Ils fondent leurs espoirs sur le pourrissement à long terme, sur la faillite de tous les cadres populaires, sur la division des avant-gardes.

Le procureur n’a pas hésité à me dire cyniquement  » le socialisme ne se construira qu’après la mort du dernier résistant » cela explique la haine avec laquelle il s’associe aux tortionnaires et aux agents de la répression militaire, policière et économique.

Alors, Messieurs, ne resterait-il aucune autre perspective pour notre pays que des aventures militaristes ?

Nul doute que les Algériens, excédés par le désordre et l’instabilité appelleraient de leurs vœux les plus profonds un ordre nouveau, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit cohérent et libère les citoyens de la bureaucratie parasitaire.

De l’anarchie à la dictature, c’est également l’un des langages connus de la Dialectique Historique. Mais l’armée aussi est divisée. Les complots surnois de division ont atteint l’ANP à tous les niveaux. Les mutations et les promotions d’officiers, le noyautage des unités, minent chaque jour davantage la cohésion de l’ANP.

Par conséquent, un coup d’Etat militaire brisera sans doute le cycle infernal des sous-partis parasitaires mais il ouvrira un cycle infernal d’un genre nouveau, du genre syrien ou latino-américain, le cycle des clans militaires et des pronunciamientos.

Comment sortir de l’impasse ? Il faut recourir au peuple comme au 1er novembre 1954. Docteurs ex-marxisme, cessez d’inventer des microbes pour cacher la véritable maladie. Pour guérir un cas pathologique, il faut faire disparaître les causes pathogènes. Même maux, même remèdes. La situation actuelle est la projection de la situation qui a précèdé le 1er novembre, en plus grave.

Comme au 1er novembre 1954, il faut faire appel au peuple. Ce peuple est écarté du pouvoir. Il est terrorisé là ou comme en Kabylie, il subit la plus terrible des répressions.

Quand on sait que la conscience nationale et la conscience révolutionnaire ont été profondément conditionnées par la lutte contre les oligarchies de toutes sortes, financieres, administratives, féodale, contre les illégalités coloniales fondées sur la terreur policière, contre tout  » statut octroie », on comprend que le peuple algérien, après sept ans de guerre aspire à disposer librement de son destin, de ses terres et de ses richesses. Il veut choisir ses dirigeants puisqu’il n’y en a jamais eu en Algérie.

Le recours au peuple doit transcender les petits calculs tactiques. Il doit exprimer un tournant décisif. Nous pensons qu’il peut s’effectuer en permettant au FFS ( Front des Forces Socialistes ), à l’opposition en général, d’avoir une activité légale et publique, de s’organiser librement, d’avoir sa presse et ses publications et de tenir à grand jour son congrés constitutif.

Alors, un dialogue pourra s’instaurer, non pas entre deux leaders ou deux équipes et en catimini, mais entre deux mouvements, deux thèses avec leurs conceptions du socialisme et du pouvoir politique. Le dialogue se déroulera au grand jour à l’échelon de l’opinion publique toute entière.

Cela suppose que l’on renonce au Parti Unique. Le Parti Unique n’est pas une fin en soi. La dualité des partis n’est pas une fin en soi non plus. Ce ne sont que des instruments, des moyens, la fin c’est le bonheur de notre peuple qui a tant souffert de l’humiliation et des injustices sociales. Faut-il sacrifier le peuple au Parti Unique, alors même que l’unicité est une fiction, cachant la grande réalité des multiples sous-partis ?

Le passage du système du Parti Unique à un régime bi-partisan est une mutation historiquement indispensable. Elle lèvera l’hypothèque des sectes qui exploitent dans l’ombre tous les phénomènes de répression, népotisme, régionalisme, autoritarisme, pouvoir personnel. Elle seule peut permettre au socialisme de sortir de l’ornière bureaucratique pour reprendre sa source dans la conscience populaire.

S’attacher à un système qui a fait faillite, c’est accepter que  » pourisse l’Algérie, plutôt que périsse le Parti Unique ».

Tout concept qui pousse au divorce avec les masses populaires devient un élément d’exploitation de celles-ci. La théorie doit être un facteur de progrès et non un simple décor sémantique qui s’enrichit en principes et slogans au fur et a mesure que la réalité s’appauvrit en valeurs culturelles, politiques et sociales. Face aux réalités sociales qui sont des réalités humaines, la théorie doit être disponibilite dans la réinterprétation des idées et des concepts.

Le programme de Tripoli constituait un effort d’interprétation, mais sa valeur devait se vérifier dans l’application, car la gigantesque lutte du peuple algérien débordait n’importe quel système d’interprétation qu’on peut lui appliquer.

C’est ainsi que l’unicité du Parti du FLN ne pouvait être viable que si dans la pratique le FLN réussissait à rassembler par une structuration non classique les avant-gardes dispersées par la guerre. Or, la crise de juillet 1962 assurera le divorce entre la théorie et la réalité. Quant à la Charte d’Alger, elle n’a fait qu’alourdir de fictions et d’alibis l’écran qui sépare le verbe et le réel, le Parti Unique et le peuple.

Certaines interprétations mélodramatiques de la révolution vont jusqu’à attribuer celle-ci à des complots ourdis à Alger ou au Caire, alors que les masses paysannes étaient le moteur.

Il s’agit aujourd’hui à nouveau de libérer ces forces profondes et de rétablir ce phénomène premier qui a conduit l’Algérie à l’indépendance.

Le système bi-partisan répond aux réalités actuelles telles qu’elles nous sont léguées par une suite ininterrompue de crise. Il permettra d’opérer un clivage entre les hommes et la décantation dans les idées. Il remobilisera le peuple dans ses profondeurs.

Aussi bien, il importe que la réussite de cette politique de réconciliation des avant-gardes et la relance du socialisme qu’elle se déroule dans une ambiance de liberté, dans un climat de confiance.

Le dialogue ne peut se poursuivre sous la menace d’une répression. Les garanties doivent être données et pour les plus importantes elles peuvent être données unilatéralement par le pouvoir. Il suffit que le peuple apprenne le retrait de l’armée de la Kabylie, que les tortionnaires archi-connus soient sanctionnés que des postes d’autorité soient confiés à des militants honnêtes et compétents.

La chasse au soutien populaire n’est jamais plus vaine que lorsque le chasseur doit la faire au jour le jour par le mensonge et avec l’aide des chiens policiers.

Le système bi-partisan préparera la voie de la démocratie révolutionnaire.

La démocratie révolutionnaire c’est le libre-choix par les travailleurs de leurs syndicalistes et des comités de gestion. C’est le libre-choix par les militants de leurs responsables à tous les échelons.

La démocratie révolutionnaire c’est la démocratie décentralisatrice dans les institutions étatiques et d’abord la gestion des affaires publiques par les communes. Ce sont des élections libres au niveau des communes, des cantons et des législatives. C’est la gestion de la terre par les paysans les plus éprouvés par la guerre.

Ainsi, l’Algérie donnera aux pays qui cherchent une voie non-autoritaire de développement socialiste un exemple de confiance envers leurs peuples et leurs militants. Sans doute, la dialectique historique, comme théorie, perdra-t-elle des postulats que les réalités humaines s’entêtent à ne pas vérifier, mais la dialectique historique en tant que mouvement historique de l’espèce humaine vers la Démocratie Socialiste Universelle y gagnera.

source:http://www.geocities.com/hocine_ait_ahmed

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