Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

T


Takarli Mohamed Amine, 1997

Arrêté le 6 décembre 1997 par des militaires et embarqué dans un fourgon sans visibilité. Il a été conduit dans un lieu non déterminé où il a été soumis à une torture sauvage : nuit et jour à la gégène, supplice du chiffon trempé à l’eau sale, coups sur toutes les parties du corps au moyen de tuyau en caoutchouc, séance de sévices corporels jusqu’à ce que Monsieur Tarkali soit victime d’une crise nerveuse suivie d’évanouissement entraînant une injection intraveineuse d’un produit non identifié. Remise en cellule jusqu’à la reprise de conscience. Répétitions des tortures trois à quatre fois ce même jour, puis trois jours après, puis une semaine plus tard.
Après 22 jours de détention arbitraire, il fut présenté au parquet par des « civils » le 28 décembre 1997.

À noter qu’il s’agit d’un malade atteint d’affections psychologiques traité régulièrement par des spécialistes avant son arrestation. Il possède un dossier conséquent, connu des services, d’où les injections au cours des séances de torture. Sa mise sous traitement médical à la prison a nécessité l’intervention de son avocat, Me Khelili, auprès de l’administration pénitentiaire.

Détenu à la prison d’El-Harrach, écrou n° 90808.


Tayane Mohamed, 1994

J’ai été arrêté le 1er septembre 1994 aux environs de midi à Bouzaréah-centre alors que j’étais avec un ami, M. Goudjil. J’ai été emmené au centre de Châteauneuf. On m’a conduit directement avec mon ami à la salle de torture. J’ai subi plusieurs fois des supplices sous les formes suivantes :

• la technique du chiffon qui consistait à me mettre un chiffon mouillé sur le visage et à me faire ingurgiter des quantités d’eau jusqu’à l’asphyxie ; durant cette pénible épreuve, j’avais les jambes et les mains ligotées à la table de torture ;
• la technique de l’électricité, branchée sur mes deux pouces ; malgré mes attaches, je sursautais à chaque décharge ;
• les coups de pied et de poing sur tout le corps, en pleine figure, à la poitrine et aux parties génitales ; ces coups étaient donnés de manière à ne pas laisser de traces ;
• les insultes et les menaces de mort ; mes tortionnaires menaçaient de m’exécuter et de jeter mon corps quelque part dans la forêt.

Lors de l’établissement du procès-verbal, on n’a pas arrêté de me frapper à coups de poing et avec un bâton. Mon fils, âgé de douze ans, a été amené au centre à deux reprises pour interrogatoire. Cette situation a duré vingt-trois jours. J’ai été torturé quotidiennement le matin, parfois la nuit. À plusieurs reprises mes tortionnaires m’ont jeté dans la malle de leur voiture, m’ont emmené de nuit dans la forêt et ont simulé mon exécution. Depuis ces tortures, j’ai noté une baisse de mon ouïe et des douleurs thoraciques. Lors de la présentation devant le juge, le 23 septembre 1994, j’ai été menacé d’être à nouveau torturé si je revenais sur mes déclarations. J’ai été agressé devant le bureau du juge par des policiers. Le juge a décidé de m’incarcérer à la prison d’El-Harrach.

Tayane Mohamed, 47 ans.
Prison d’El-Harrach, le 10 octobre 1994.



Tayebi M’Hamed, 1993

Les gendarmes ont fait irruption à mon domicile le samedi 18 décembre 1993 à 6 h 30. Après avoir perquisitionné, ils m’ont placé les menottes et m’ont conduit à la brigade de gendarmerie de Saoula (Tipaza), où j’ai été enfermé dans une cellule avec d’autres détenus. On m’a transféré ensuite à la compagnie de gendarmerie de Chéraga. On est restés huit jours dans une cellule, sans aération. On dormait à même le sol, dans un froid glacial. Au neuvième jour, les gendarmes nous ont transférés, menottes aux poignets, les yeux bandés, vers la brigade de gendarmerie de Baba Hassen. Là, nous avons eu droit à toute une variété de supplices, et au mépris des gendarmes qui nous ont traités comme des animaux. Nous étions dans une cellule exiguë d’où se dégageait une odeur fétide. Nous pataugions dans nos urines et nos excréments. Nous sommes restés cinq jours dans cette cellule. Personnellement, je suis resté trois jours sans manger ni boire. Les gendarmes voulaient me punir à leur façon, car je refusais de reconnaître les faits qu’ils me reprochaient. C’était un véritable scénario.

Dans la nuit du quatrième jour nous avons été brusquement envahis par une horde de gendarmes. Ils se sont rués sur nous et nous ont agressés, certains avec les crosses de leurs armes, d’autres avec des barres. Cette bastonnade collective a duré une heure. Ils nous ont enchaînés les poignets et les chevilles et sont partis. Au cinquième jour, ils sont revenus et nous ont brutalisés à nouveau d’une manière cruelle. Du sang coulait de nos visages. Je n’arrivais pas à comprendre cette haine qui marquait ces gendarmes et cette férocité animale. Ils nous cognaient la tête contre les murs. Nous étions ensanglantés. Je garde, à ce jour, les traces des coups sur mon corps. Nous étions traités de traîtres et de fils de harkis. Les gendarmes m’ont menacé personnellement de ramener mon épouse à la brigade si je ne reconnaissais pas les faits. Puis on m’a transféré vers un autre lieu de détention qui s’est avéré être la brigade de gendarmerie de Aïn Benian, où on m’a enfermé dans une cellule exiguë de 1,5 m x 1,5 m. Nous étions quinze personnes à être entassées dans cet endroit. Nous ne pouvions même pas bouger. Les conditions de détention étaient plus que bestiales. Nous étions traités comme des animaux par nos frères. C’était désolant. Je suis resté dans cette cellule dix-huit jours. Dans cette brigade, on nous a affamés. C’était leur méthode préférée de torture, nous restions jusqu’à trois jours sans manger ni boire. Du fait de l’exiguïté de la cellule, il nous était impossible de nous allonger. Nous dormions accroupis et à tour de rôle.

J’ai été présenté le 18 janvier 1994 à la cour spéciale d’Alger. Avant d’entrer dans le bureau du juge d’instruction, le chef de brigade m’a averti qu’en cas de libération par le juge, il m’exécuterait.

Tayebi M’hamed.
Prison d’El-Harrach.
(Salle 4 bis, n° d’écrou 70325)


Ter Ali, 1992

Arrêté le 15 juillet 1992 à 15 h 30 à la sortie de la mosquée par la gendarmerie.
Après mon arrestation je fus conduit chez moi par des gendarmes qui effectuèrent une « perquisition ». En fait ils n’étaient munis d’aucun mandat, ni de perquisition ni d’arrêt. Ils n’ont rien trouvé chez moi, à part de vieux journaux (El Mounquid, El Forkane, l’Eveil), qui se vendaient dans tous les kiosques. Ils ont pris le montant de 18 750 DA qu’ils n’ont pas déclaré.
Puis ils m’ont conduit à la brigade de gendarmerie de Aïn Taya. Après quatre heures passées dans la cellule, ils me torturèrent en enfonçant dans ma bouche une serpillière, puis ils versèrent de l’eau savonneuse, et de l’« esprit de sel ». Ils m’attachèrent ensuite à une chaise et me frappèrent avec un bâton sur la plante des pieds le dos au sol. Après avoir pratiqué toutes sortes de tortures, ils m’ont ordonné avec la force d’enlever mes habits et m’ont attaché de manière à m’enfoncer un bâton dans l’anus.
La torture dura une semaine et j’éprouvais une douleur atroce, à chaque fois que je me rendais aux WC, et tard dans la nuit ils m’ont fouetté avec des fils électriques.
Ils m’ont torturé avec l’électricité et l’eau chaude.
Ils m’ont arraché la barbe à l’aide de tenailles.
Le sang coulait à flot de mon visage et de tout mon corps.
Les insultes et humiliations.
Gifles, coups de poings et coups de pieds sur le corps.
Grossièretés et menaces.
Je souffre toujours de douleurs dans mon corps, surtout au niveau de l’anus, et j’ai peur à chaque fois que je me rends au WC.

Ter Ali
Détenu à la prison d’El-Harrach, écrou no 63111.



Thamert Hocine, 1994

Ceci est le récit des jours sombres que j’ai passés dans les geôles du régime, entre la vie et la mort. J’essaie, après tant d’horreurs, de rassembler les morceaux du puzzle que ma mémoire, bouleversée par ce drame, tente de réunir.

J’attendais le jour de mon arrestation… C’était presque normal que cela arrive. On arrêtait arbitrairement et à tout bout de champ des citoyens pour leurs opinions politiques. C’était prévisible, d’autant plus qu’un ami intime venait d’être arrêté.

C’était un mercredi, le 6 avril 1994. Je me suis levé à l’aube pour accomplir la prière du fadjr. Pendant que je priais, j’ai entendu un bruit de moteur qui se rapprochait de plus en plus. En regardant par la fenêtre, j’ai vu plusieurs véhicules, tous feux éteints, s’approcher de notre domicile. Ils étaient à 500 m de la maison. Je suis sorti immédiatement du domicile en courant pour ne pas être capturé. Il faisant encore sombre. Je me suis mis hors de portée de ces intrus et j’ai observé. Les militaires ont encerclé la maison. Des ombres furtives bondissaient de tous les côtés. Ils ont défoncé la porte et envahi la maison, mettant en émoi mes parents réveillés brutalement par ces envahisseurs.

Mes parents, par la suite, en venant me rendre visite après mon incarcération à El-Harrach, m’ont informé de toutes ces péripéties, de la façon avec laquelle ces militaires ont perquisitionné partout, brutalisé femmes et enfants et demandé après moi. Ils ont pris de nombreuses cassettes de ma bibliothèque et jeté à terre et piétiné tous mes ouvrages. Comment ils ont frappé mon frère aîné et menacé ma sœur. Ils ont quitté la maison après l’avoir mise sens dessus dessous, et emmené l’un de mes frères.

Cette nuit-là, il y avait trois véhicules de type Toyota de la gendarmerie, trois véhicules banalisés de la Sécurité militaire et trois Land Rover de l’armée. Je venais d’échapper de peu à une arrestation, mais pas pour longtemps. Je décidais de quitter Dellys et de me réfugier à Alger.

Les étapes chronologiques : de l’arrestation à la détention

Dimanche 24 avril 1994

J’étais à Alger en compagnie de deux amis, Mahboub et Faouzi. Il était 11 heures. Nous marchions dans l’une des ruelles de la ville. Il y avait peu de monde. Une camionnette blanche s’est arrêtée brusquement à notre niveau et nous a abordés. De l’arrière ont bondi une dizaine d’hommes cagoulés et armés de pistolets. Ils nous ont entourés et maîtrisés rapidement. Ils nous ont jetés à l’arrière du fourgon, en nous assénant de coups de poing. Ils nous ont ôté nos vestes pour nous couvrir la tête. Nous nous sommes mis ensuite à plat ventre sur injonction des hommes cagoulés. Et le véhicule a démarré en trombe.

On s’est dirigé vers le commissariat central d’Alger, haut lieu de la torture et des crimes politiques. Ils nous ont jetés dans un coin. Un policier m’a enlevé mes papiers d’identité : le permis de conduire, le passeport, la carte du service national, ainsi qu’une somme d’argent, des lunettes et un bracelet-montre.

Ils m’ont jeté dans une pièce sombre où il y avait quatre prévenus de droit commun. J’y suis resté pendant trois heures. La porte s’est ouverte, et un individu en civil m’a appelé par mon nom. Il m’a pris par le col de ma veste en m’insultant. Je tiens à préciser que depuis mon arrivée sur les lieux, le seul langage que j’entendais était fait d’obscénités et de mots orduriers indignes d’être entendus dans une institution dite d’« État ». L’agent m’a conduit vers la salle de torture. Devant la porte, il m’a enfoncé un sac sur la tête. Il m’a couvert le visage pour que je ne puisse pas apercevoir mes tortionnaires. Je sentais la présence d’au moins six ou sept personnes dans la salle. Des coups de poing et de pied se sont abattus sur moi de toutes parts. Je ne pouvais pas parer les coups, le sac sur le visage m’empêchant de voir.

L’un des tortionnaires m’a assené avec une barre un violent coup à la nuque qui m’a fait chuter au sol. J’ai perdu connaissance.

Lorsque j’ai repris mes esprits, un tortionnaire m’a ordonné de dire tout ce que je savais sur certaines personnes et comment je les ai connues. Il m’a aussi ordonné de parler de mes contacts avec les groupes de la résistance armée et d’indiquer le lieu des caches d’armes.

Je leur ai décliné mon identité en leur demandant de vérifier sur les pièces qu’ils avaient saisies sur moi. Un tortionnaire m’a répondu brutalement que les papiers saisis sur moi étaient falsifiés.

Ils m’ont ensuite déshabillé de force. Ils m’ont allongé et attaché solidement. La torture infernale allait commencer. Ils se sont excités autour de moi comme des animaux sauvages autour d’une proie. C’étaient de véritables malades mentaux livrés à eux-mêmes. Un tortionnaire m’a arrosé d’eau froide en poussant des cris d’hystérie. Je grelottais de froid. Un autre m’a mis un chiffon sur le visage, en me versant de l’eau sale qui avait un goût de Crésyl. Les autres tortionnaires me frappaient, qui avec un bâton sur les pieds, qui avec des coups de poing dans le ventre. J’étouffais. Mon estomac avait ingurgité des litres d’eau crésylée, j’avais l’impression qu’il voulait éclater. Je me suis mis à vomir tandis que le tortionnaire continuait à me verser de l’eau dans la bouche. C’était horrible, un véritable cauchemar. Il y avait un tel brouhaha autour de moi que je peux comparer cela aux films de mon enfance, quand les Indiens tournaient autour d’un « visage pâle » ligoté.

Après cette épreuve, ils m’ont questionné sur le lieu où se trouveraient Redjem, Mokhtar Djillali et Brahim Gharbi. J’ai répondu que je ne savais pas où ils se trouvaient.

Alors a commencé la deuxième phase du supplice. On m’a attaché les mains avec des menottes sous le banc et un tortionnaire s’est mis à tirer de toutes ses forces sur ces menottes. Je sentais mes épaules se luxer. Un autre tortionnaire s’est assis sur mon ventre, tandis que ses acolytes me bastonnaient les jambes et la plante des pieds. C’était insupportable. Je me suis une seconde fois évanoui.

Quelques instants après avoir repris connaissance, les tortionnaires m’ont fait subir à nouveau l’épreuve du chiffon, puis m’ont brûlé les parties sensibles avec des mégots. Je criais de toutes mes forces : « Je ne sais pas, je ne sais pas ! » Le tortionnaire qui tirait sur mes menottes sous le banc redoublait d’efforts. J’étais agressé de partout. Je voyais un voile noir, je faiblissais puis disparaissais.

Je sentais vaguement qu’on me détachait, qu’on essayait de me mettre debout, qu’on me cachait le visage avec mes vêtements… Était-ce la réalité ou un cauchemar ? Je ne savais plus… Je ne sentais plus rien.

Je me suis retrouvé plus tard dans une cellule, complètement endolori. Je ne pouvais effectuer aucun mouvement. J’avais horriblement soif mais il n’y avait pas d’eau. Je voulais m’asseoir mais je ne pouvais pas. Je voulais dormir mais le sommeil ne venait pas. J’ai passé une nuit atroce.

Deuxième jour

Il était environ 10 heures. Les tortionnaires sont venus me sortir de la cellule et m’ont couvert le visage avec un vêtement. Ils m’ont transféré vers un autre lieu et m’ont fait asseoir dans un coin, en m’ordonnant de ne pas bouger et de ne pas enlever la chemise qui me cachait le visage. Je suis resté ainsi près de deux heures. Puis les tortionnaires sont revenus pour me faire monter dans un véhicule de la police de type Patrol. Ils m’ont ordonné de me mettre à plat ventre à l’arrière du véhicule. Un policier en civil s’est assis sur ma tête et m’a dit : « Nous allons te conduire vers un lieu d’où tu ne reviendras pas. »

Le véhicule a démarré brutalement et a pris une vitesse folle. J’étais persuadé qu’ils allaient m’exécuter et me jeter dans la rue comme ils l’ont fait avec d’autres. Je me suis mis à réciter des versets du Coran. Le trajet a été long. De temps à autre, le véhicule s’arrêtait en bord de route. Je pensais alors que mon heure était arrivée.

Finalement, le véhicule est entré dans la cour du centre de torture de Châteauneuf qu’ils appellent, eux, le PCO « antiterroriste ». On m’a sorti du véhicule sous les coups de poing et de pied. D’autres m’insultaient. C’était leur langage ordinaire.

Un policier m’a violemment cogné la tête contre le mur et m’a jeté dans une cellule qui portait le n° 3, dans laquelle se trouvait un compagnon d’infortune.

Il était environ 16 heures quand la porte de la cellule s’est ouverte. Une profonde angoisse m’a pris à la gorge. Le supplice allait certainement recommencer. On m’a couvert le visage et on m’a emmené vers ce qu’ils appellent « la salle d’exploitation », c’est-à-dire la salle de torture. Un tortionnaire m’a pris violemment par le cou et m’a lancé : « Crache tout ! » J’ai répondu instinctivement, de peur : « Oui. » Ils m’ont déshabillé et m’ont allongé et attaché sur un banc. Ils m’ont versé, comme la première fois, de l’eau froide sur le corps. Puis ils m’ont appliqué un chiffon sur le visage. La séance a duré longtemps. L’interrogatoire a tourné autour de Redjem, Mokhtar Djillali et des groupes de la résistance populaire. Ils notaient scrupuleusement mes réponses. On m’a ramené ensuite dans la cellule où j’ai passé ma deuxième nuit sans boire ni manger. Mon corps était traversé par des douleurs atroces.

Troisième jour

Il était aux environs de 9 heures. Ils m’ont sorti de la cellule pour m’emmener vers un bureau. Ils m’ont ordonné de m’asseoir à même le sol tout en me couvrant la tête avec ma chemise. L’un des policiers me posait des questions qui tournaient autour de Redjem, Mokhtar Djillali et des groupes de la résistance. Un tortionnaire s’est mis à me donner des coups de poing dans le dos et sur la tête. Un autre me fouettait avec un câble électrique. Ces coups ont duré pendant tout l’interrogatoire.

Un tortionnaire, excité, n’était pas satisfait des réponses que je donnais, elles ne correspondaient pas au scénario qu’il voulait ; soudain il a pris la machine à écrire avec laquelle il rédigeait le PV et me l’a fracassée sur la tête. J’ai poussé un violent cri de douleur. Le sang coulait, mes cheveux ruisselaient. Mes yeux et la chemise qui me recouvrait le visage étaient trempés de sang. Les autres tortionnaires étaient effrayés par la brutalité sauvage de leur acolyte. L’un d’eux s’est inquiété du devenir de la machine ; le sang qui coulait de mon cuir chevelu ne semblait pas l’inquiéter. J’avais des douleurs atroces au crâne, ma tête voulait exploser. J’ai été pris d’un vertige violent. Je voyais tout tourner autour de moi. Mes vêtements étaient pleins de sang.

Quatrième jour

Comme à l’accoutumée, et à la même heure, les tortionnaires sont venus me sortir de la cellule en me couvrant la tête. J’avais de violents maux de tête. Le traumatisme de la veille me faisait extrêmement mal. Les mêmes voix que celles de la veille m’ont interrogé. Les questions portaient cette fois-ci sur mes études, mon travail, mon appartenance politique, mes relations avec le FIS et la résistance populaire, la date de mon passage à la clandestinité etc. Cet interrogatoire était toujours accompagné de violences et d’insultes. Ils voulaient à tout prix que je reconnaisse être un « émir » de la résistance. Devant mon refus d’admettre ce scénario, l’un des tortionnaires a sorti d’un placard de gros ciseaux de tailleur. À ma grande stupéfaction, il s’est mis, aidé par ses acolytes, à vouloir me couper les extrémités des doigts de la main droite. Il s’acharnait, car il ne pouvait briser l’os des phalanges. Du sang coulait abondamment. Je criais en le suppliant d’arrêter. Plus je criais, plus il s’acharnait à tenter de couper l’os. Je sentais une véritable décharge électrique à chaque fois qu’il tentait de couper un doigt. Je hurlais de toutes mes forces. C’était horrible, inimaginable. Je n’ai jamais pensé que des Algériens pouvaient arriver à de tels actes bestiaux contre leurs propres frères. Jamais je n’aurais pensé que des policiers algériens commettraient un acte aussi criminel et crapuleux : couper les doigts d’un citoyen, impunément. Quatre doigts de ma main droite ont été atteints. Seul le pouce n’a pas été touché. Les os des quatre doigts étaient à nu, le sang continuait à couler. Le tortionnaire, hors de lui, a tenté de m’étrangler avec les ciseaux. J’étouffais. Le tortionnaire a été pris d’une crise de tremblements. C’était une véritable crise d’hystérie. Je ne pouvais plus ni parler ni respirer. Je me suis effondré d’épuisement. J’ai cru que mes cordes vocales étaient coupées à force de crier et de hurler.

Puis est venue ma quatrième nuit d’insomnie. En plus des douleurs atroces de la tête et de la main, il y avait les cris et les gémissements des autres suppliciés. C’était l’enfer.

Du cinquième au septième jour

Ces trois jours ont été des jours de répit. Cela m’a permis malgré la faim et la fatigue de faire le bilan de mon état physique : les plaies commençaient à s’infecter au niveau de la main droite et du cuir chevelu. Mon visage avait enflé. Les tortionnaires m’ont oublié durant ces trois jours. Ils avaient d’autres proies à transformer en loques humaines.

Huitième jour

C’était le 1er mai 1994. Il était environ midi. La porte de la cellule s’est ouverte. Les tortionnaires m’ont couvert la tête et m’ont descendu dans la cour. J’ai retrouvé un autre détenu, Brahim Gharbi. Ils nous ont mis des menottes et nous ont jetés à l’arrière d’une camionnette de type Mazda banalisée, à plat ventre. Trois ou quatre hommes armés sont montés avec nous à l’arrière. À chaque fois que nous étions transférés d’un lieu à un autre, je pensais que mon heure était arrivée. C’était leur méthode préférée pour se débarrasser d’un détenu, l’exécution sommaire et l’exposition du cadavre sur la route, pour l’exemple, pour terroriser la population.

Le véhicule a roulé près d’une heure et est entré dans la cour du bâtiment du centre de la sinistre Sécurité militaire de Blida.

Dans un bureau dans lequel nous avons été introduits, un officier hautain et méprisant nous a dit : « Vous êtes ici dans un autre monde. Ou vous parlez et vous resterez en vie ou vous vous taisez et c’est la mort qui vous attend. Nous vous égorgerons et vous jetterons devant vos maisons ! » On nous a emmenés ensuite dans un autre bureau pour prendre notre filiation et d’autres renseignements avant de nous enfermer dans des cellules individuelles.

Neuvième jour

Un militaire m’a emmené dans un bureau où j’ai été reçu par un officier qui m’a invité à m’asseoir sur une chaise. Il était en présence de trois autres civils que j’ai rapidement reconnus. il s’agissait des trois civils qui accompagnaient les militaires lors de leur descente sur ma maison le 6 avril 1994. Les questions qu’il m’a posées étaient diverses, portant sur la région de Dellys où j’habitais, sur les groupes armés et mes relations avec eux, sur les caches de la résistance, où se cachaient les personnes recherchées de la région, etc.

J’ai répondu que j’ignorais tout cela. Il a donné un ordre à ses sbires : « Emmenez-le sur la table ! » Là j’ai découvert de sinistres individus qui se comportaient comme des animaux sauvages, sans foi ni loi. Ils n’avaient ni conscience, ni morale, ni miséricorde. De leurs bouches ne sortaient que des insanités épouvantables.

Ils m’ont déshabillé et m’ont allongé et ficelé sur un banc. Ce qui était curieux c’est que les méthodes étaient les mêmes partout, au commissariat central, à Châteauneuf et au centre de la Sécurité militaire de Blida. Ils ont probablement reçu les mêmes cours sur les méthodes de torture. Ils m’ont arrosé d’eau froide, puis m’ont appliqué la technique du chiffon. Dès que je prononçais un mot, ils s’arrêtaient, et quand la réponse ne les satisfaisait pas, ils reprenaient de plus belle.

Puis ils se sont mis à me bastonner avec une barre de métal et à me faire ingurgiter de l’eau puante, qui venait probablement des W-C. Elle avait une odeur d’excréments. L’un des tortionnaires s’est mis à me verser de l’eau froide dans l’oreille, en me donnant des coups dessus. J’avais des douleurs atroces à l’oreille. Je n’entendais plus avec. L’interrogatoire tournait autour des caches de la résistance de Dellys et de certaines personnes en fuite.

J’ai finalement perdu connaissance. Quand j’ai repris mes esprits, les tortionnaires étaient encore en train de frapper sans répit. Je ne sentais plus rien. Tard dans la nuit, je me suis rendu compte que j’étais dans ma cellule, affaissé sur le sol.

Dixième jour

Aux environs de midi, un geôlier me sortit de la cellule et m’emmenadans la cour ou m’attendait un véhicule banalisé de type Peugeot 505. Ils m’ont passé les menottes et poussé à l’intérieur en compagnie de trois civils armés. La voiture a démarré, suivie d’une autre occupée par deux autres civils. J’ignorais la destination, et à chaque moment je pensais à la liquidation physique. L’officier qui était assis à mes cotés était âgé. Il essayait d’un ton paternaliste de me persuader de collaborer et de « revenir au droit chemin ». « Comment se fait-il qu’un intellectuel, un professeur puisse faire des choses pareilles ? » me disait-il, comme si défendre des principes et le droit d’un peuple à s’autodéterminer était un crime.

Lorsque nous étions sur le point d’arriver, ils m’ont couvert la tête et m’ont couché sur le plancher du véhicule, pour que je ne puisse pas reconnaître les lieux.

Le véhicule s’est arrêté devant un hangar et des bâtiments mitoyens. Ce lieu s’est avéré par la suite être une caserne située à cinq kilomètres au nord-est de Dellys. On m’a fait rentrer dans le hangar où il y avait deux personnes en train d’être torturées. C’étaient des personnes de Dellys que je connaissais, Abdelkader et Mahmoud. Les tortionnaires m’ont pris dans un coin du hangar et m’ont questionné à leur sujet. Il y avait de nombreux officiers et soldats qui m’attendaient. L’un des officiers a d’abord utilisé la méthode douce. Il m’a offert la possibilité de travailler pour la Sécurité militaire et de sauver ma vie. Un autre a pris le relais en me disant d’un ton péremptoire : « Sinon, tu seras exécuté ! »

Un agent de la Sécurité militaire m’a pris à part et m’a présenté une liste de personnes qui auraient constitué la base arrière des islamistes. Puis il m’a présenté de nombreuses photos et m’a demandé des informations sur chacune d’elles. L’interrogatoire a duré plusieurs heures.

Tard dans la soirée, nous avons repris le chemin de Blida. À notre arrivée, un officier est venu me dire, après avoir été informé de l’interrogatoire de Dellys : « J’espère que tu as dit la vérité, dans le cas contraire, c’est la mort qui t’attend. »

Onzième jour

Il était à peu près 11 h 30. On m’a emmené à nouveau dans le bureau de l’un des officiers. Il m’a invité à m’asseoir et m’a questionné sur les caches de la résistance de Dellys. La séance a duré environ une heure.

Du douzième au seizième jour

Les journées se ressemblaient. La torture avait changé de nature. On nous sortait pour aller aux W-C trois fois par jour. Ces derniers étaient distants de nos cellules de quarante à cinquante mètres. Avant de nous ouvrir les portes, cinq à six tortionnaires se mettaient le long du couloir menant de la cellule aux W-C et dès que l’un de nous passait, il recevait des coups le long du trajet. Cette nouvelle forme de torture se déroulait donc trois fois par jour. Sur le plan de la santé, mes plaies continuaient à s’infecter et aucun soin ne nous était donné.

Dix-septième jour

J’ai été réveillé très tôt par le geôlier qui m’a ordonné de mettre ma veste. Il m’a couvert la tête et m’a conduit dans la cour. Un fourgon blindé nous attendait. J’ai retrouvé les frères Brahim Gharbi et Omar Khider. On nous a enchaînés ensemble et le fourgon a démarré. Chacun posait des questions à l’autre. Chacun pensait comme l’autre. Allait-on nous exécuter sur la route et jeter nos cadavres ? On s’est mis à réciter la chahada et des versets de Coran. Finalement, ils nous ont emmenés au centre de torture de Châteauneuf. On nous a mis à genoux, face au mur, dans l’un des couloirs. Il était environ 10 heures. Nous sommes restés dans cette position jusqu’à la tombée de la nuit. Puis on nous a enfermés dans des cellules.

Dix-neuvième jour

Il était 9 heures. Un geôlier est venu me chercher, et m’a couvert la tête. Il m’a conduit dans un bureau où je me suis retrouvé face à un responsable. On m’a fait asseoir. Ce responsable criait sans raison, puis s’est mis à m’insulter et à lâcher une flopée obscénités. Il m’a traité de traître, de fils de harki. Puis il m’a questionné sur ma vie, mes études, mes fréquentations, mon passage dans la clandestinité etc. Il tapait nerveusement sur sa machine à écrire. Ses questions m’étaient posées en français. Je n’ai pas compris une de ses questions. Il a sursauté en me disant : « Je ne comprends pas l’arabe ! » À la fin, je lui ai demandé de lire le PV. À ma grande surprise, il m’a tendu les feuilles. Il s’est calmé temporairement. J’étais stupéfait à la lecture du PV. Il avait écrit exactement le contraire de ce que je lui avais dit ! C’était un véritable scénario pour film. On se serait cru dans un asile de psychiatrie ! J’ai protesté vainement. Avec un rictus, il m’a ordonné de signer, sinon… l’instinct animal reprendrait le dessus. Que Dieu nous protège !

Du vingtième au vingt-cinquième jour

Les journées étaient tristes mais calmes. Les tortionnaires avaient d’autres personnes à torturer. Mes plaies de la main et du crâne suppuraient. Mon corps était plein d’ecchymoses. L’insomnie ne me quittait pas. J’ai réclamé en vain un médecin, j’ai reçu en réponse des insultes et des obscénités.

Vingt-sixième jour

On m’a sorti de la cellule après m’avoir couvert la tête avec ma chemise. On m’a conduit dans la cour où nous attendait un fourgon cellulaire. Les frères Brahim Gharbi et Omar Khider étaient là aussi. D’autres prisonniers nous ont rejoints. On nous a emmenés au palais de justice de la rue Abane Ramdane. On nous a conduits à l’un des étages du tribunal d’exception. Nous étions une vingtaine, menottés. Nos têtes étaient recouvertes de nos chemises.

Nous pensions avoir échappé aux coups. Malheureusement ce n’était pas le cas. Les policiers se sont mis à nous frapper en plein palais de justice, sans retenue.

On nous a appelés au bureau du juge à tour de rôle. On nous a alors ôté les menottes et les chemises de nos visages. J’avais peur de retourner au centre de torture de Châteauneuf ou au commissariat central. Je priais pour être le plus rapidement incarcéré pour échapper aux affres du supplice.

À la fin de l’instruction, j’ai montré au juge mes doigts mutilés par les ciseaux du tortionnaire ainsi que la plaie purulente de mon crâne. Il avait l’esprit ailleurs. Mes doléances semblaient le déranger. Il a fait un signe pour que je sorte du bureau. C’est la justice de notre pays. On nous a descendus dans une cellule du sous-sol, puis quelque temps après on nous a embarqués dans le fourgon cellulaire. Il a démarré en trombe, toutes sirènes actionnées, vers la prison d’El-Harrach. De loin, elle nous est apparue comme un lieu de villégiature, après toutes les douleurs subies pendant les vingt-cinq jours de séquestration.

Nous avons été accueillis à la prison par un gardien excité et heureux de nous souhaiter la bienvenue… avec des coups de pied. De l’excès de zèle devant les policiers. Il était heureux !

Thamert Hocine,
Professeur de lycée à Dellys (Boumerdès).
Prison d’El-Harrach, le 5 octobre 1994.

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