Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages
O R
Ouandjela Abderrahmane, 1994

Recruté au sein de la sûreté nationale au mois de septembre 1987, après un stage un stage à l’école supérieure de police et à l’institut national des finances de Koléa, je fus nommé officier de police, vérificateur-comptable.
Je fus dans un premier temps affecté à la sûreté de wilaya de Blida puis à l’école supérieure de police comme économe. Au mois d’avril 1993, je fus muté à la sûreté de Daïra d’El-Affroun et plus précisément à la section judiciaire, sous la responsabilité de M. Daci Nacereddine qui deviendra chef de la sûreté de Daïra.

En mars 1994, M. Daci, alors commissaire m’ordonna de réaliser des arrestations au niveau de la population d’El-Affroun avec mes collègues et d’organiser des embuscades, chose que j’ai refusée catégoriquement, ne pouvant arrêter arbitrairement de jeunes citoyens et encore moins tuer des gens. J’ai alors demandé mon congé annuel que j’ai obtenu le 6 avril 1994. Je suis parti au Maroc, à Casablanca plus précisément où je me suis rapproché du bureau du Haut Commissariat aux Réfugiés, là, j’ai déposé un dossier pour obtenir le statut de réfugié politique. Malheureusement, quelque temps après, je fus interpellé par la police marocaine à Rabat et on m’a prié de quitter immédiatement le Maroc, m’expliquant que du fait de ma fonction de policier mon dossier de réfugié fut rejeté par le H.C.R.

Je suis retourné au pays et j’ai repris mon travail à l’expiration de mon congé. Après 15 jours d’exercice, je décidais de remettre mon arme et ma carte professionnelle en refusant de travailler au sein de la sûreté nationale. Le commissaire m’a entendu sur P.V. et j’ai quitté le siège de la sûreté de Daïra. Je suis allé chez ma mère à Tlemcen durant quelque temps puis je revins à ma ville El-Affroun où je fus convoqué au commissariat où on me notifia mon licenciement et ce, en juillet 1994. Vers le 20 du même mois alors que je me préparais à vendre ma maison pour aller chez ma mère à Tlemcen et y vivre paisiblement, des ex-collègues de la sûreté de Daïra m’arrêtèrent à mon domicile, vers 13 heures.

Après un interrogatoire, je fus fouetté à l’aide d’un fil électrique sur diverses parties du corps et notamment sur le dos. On me jeta alors dans une cellule, ligoté durant 48 heures, sans manger ni boire.

Après cela, des éléments de la brigade de répression et du banditisme (BRB) de Blida, sont arrivés et m’ont jeté dans la malle. Je fus transféré sur Blida.
Je fus emmené immédiatement, menottes aux poings dans une salle située au 1er étage de la police judiciaire. Le commissaire, nommé Tigha Mohamed, ordonna à ses hommes de me faire subir l’épreuve du chiffon. Ils me placèrent un chiffon sur le visage et versèrent de l’eau dans ma bouche après l’obstruction de mon nez. Je ne pouvais pas bouger, étant ligoté des mains et des pieds. Quand mon ventre se remplit d’eau au point de vouloir éclater, deux agents et le commissaire se mirent à appuyer dessus avec leurs pieds. J’étais totalement asphyxié par le reflux d’eau venant de l’estomac puis je m’évanouis. À mon réveil, j’étais complètement nu et trempé, assis face au commissaire. Ils m’ont suggéré de tout « avouer » mais je répondis : « au sujet de quoi ? ». Ils me citèrent de nombreux noms et affaires dont j’ignorais tout.

On me ramena, devant mon étonnement, à la salle de torture. Mes poignets saignaient du fait de la traction sur les menottes. Du sang coulait de mes jambes. Malgré mon état, les policiers et ex-collègues répétèrent le même supplice du chiffon. Je voyais la mort devant moi. L’un des agents m’assena un violent coup de poing aux parties génitales. Je m’évanouis de douleurs, c’était atroce. Ils me crachaient sur le visage et me déversaient un flot d’insultes et d’insanités de voyous. Un autre coup de pied à la bouche me fit tomber deux dents du maxillaire supérieur.
Après 12 jours de supplices à Blida je fus transféré à l’Ecole de Châteauneuf où j’ai connu à nouveau la torture avec l’électricité.
Mon seul crime était d’avoir quitté la police. Tout un scénario fut monté contre moi et ils m’ont obligé de signer le P.V., les yeux bandés, sans prendre connaissance de son contenu et sous la menace d’être « exécuté sur le champ ». Je fus présenté devant le juge de la cour spéciale d’Alger le 16 août 1994 et incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Prison d’El-Harrach, le 2 septembre 1994
M. Ouandjela Abderrahmane
Ex-officier de police


Ouarti Mohamed, 1993

C’était le 11 avril 1993. Je bricolais dans notre camion, par un après-midi de printemps ensoleillé. Subitement, des véhicules de gendarmerie surgirent et encerclèrent les lieux. Deux gendarmes, doigt sur la gâchette, s’approchèrent de moi, menaçants, pour vérifier mon identité. L’un d’eux me donna brutalement un coup violent avec la crosse de son arme sur la tête, me faisant tomber à terre. Puis ils me mirent les menottes. D’autres gendarmes perquisitionnaient la maison de mes parents, à la « recherche d’armes ».

On m’embarqua alors à la brigade de gendarmerie de Bab Ezzouar et je fus immédiatement introduit dans une grande salle où m’attendait un groupe de gendarmes, sans cagoules. Cette salle était sombre et il y avait tout un matériel posé sur des tables et accroché aux murs. On se croirait dans un atelier de mécanicien.
La question qui m’était posée avec insistance était : « Qui a tué Karima Belhadj ? » Cette dernière (que Dieu ait son âme) a été tuée quelques jours auparavant par des inconnus aux Eucalyptus.

Ce supplice dura deux jours sans interruption. On utilisa la technique du chiffon avec de l’eau sale des W.C. On utilisa également un appareil qui ressemblait à un poste transistor relié à des fiches qu’on m’a placées sur les lobes d’oreilles et sur le sexe. J’étais au préalable immobilisé sur un banc et ficelé par du fil d’acier.
Sous cette contrainte infernale, « j’avouais » tout. Je leur disais que j’étais l’auteur non seulement de l’assassinat de Karima Belhadj mais aussi de cinq policiers et ce, pour que le supplice cesse.

Au troisième jour, après mes « aveux » on me mit dans une autre salle, où il y avait une longue table rectangulaire, aux murs propres non tachés de sang comme la première. Un gendarme m’arrangea mes habits et boutonna ma chemise. Un capitaine, long et maigre, chauve, ayant un accent de l’Est algérien me présenta une feuille écrite en arabe et me demanda de lire chaque paragraphe après chaque question et à haute voix. J’exécutais sans broncher de peur que le supplice reprenne. Il se mit à me poser des questions et je répondais en lisant ce qui était écrit sur les feuilles. Un autre officier me filmait avec une caméra. Les réponses écrites reprenaient mes « aveux » extorqués sous la torture durant deux jours. et allant dans le sens des voeux de l’officier. Il ajouta sur la feuille, en plus des « aveux », que j’avais également participé au hold-up de la poste, de la société algérienne des assurances et du bureau des impôts des Eucalyptus (?!!).

Je lisais machinalement tout ce qui était écrit, alors qu’un capitaine continuait à me filmer. Tout un scénario avait été préparé par les services de sécurité, et dont j’étais le « héros » malgré moi. Il y avait un jeune citoyen qui ne devait pas avoir plus de 16 ans à côté de moi et que je ne connaissais pas, qui tremblait constamment et pleurait sans arrêt. À lui aussi on imposa un scénario préfabriqué de toutes pièces. Il « avoua » avoir fait le gué à l’arrivée de la victime et que des « terroristes » lui aurait donné 300 dinars (?!). Des histoires à dormir debout. Ces gens étaient près à tout faire. À ce moment, je compris le drame de l’Algérie !

J’ai su, bien après, que j’avais fait des « aveux » télévisés au journal de 20 heures où je reconnaissais avoir participé à l’assassinat de Karima Belhadj, de cinq policiers et d’ avoir dévalisé la poste, les assurances et les impôts des Eucalyptus ! Rien que cela !
Au cinquième jour, des parachutistes sont venus m’emmener de Bab Ezzouar, les yeux bandés vers un lieu de détention inconnu.

Chez eux également, des méthodes sauvages et bestiales furent utilisées comme moyens de torture. En plus de la classique technique du chiffon, on m’appliqua sur mon thorax et mon dos, un fer à souder. Je hurlais de douleurs. J’avais tout le thorax et le dos qui brûlaient. On me mit à plat ventre, en me ceinturant et en m’attachant, et on appliqua le fer à souder sur mon anus. Je sautais malgré les solides attaches. Je sentais des craquements au niveau des os. C’était horrible et atroce. Je les suppliais d’arrêter, leur promettant de dire tout ce que je savais. Je donnais les noms de tous mes parents, mes amis et voisins…
Ces brûlures me faisaient atrocement mal, je ne pouvais plus marcher ni faire mes besoins naturels.

Puis on m’enferma dans une chambre froide, une sorte de congélateur, comme ce que l’on voit chez les bouchers. Je suis resté à l’intérieur, tout nu, la porte verrouillée, pendant près d’une demi-heure environ, je n’avais plus en réalité de notion de temps.

Devant ces supplices, j’étais obligé de dénoncer arbitrairement un voisin qui n’était pas concerné, que Dieu me pardonne. Je leur avais dit que son domicile servait de cache aux « terroristes ». Les parachutistes attaquèrent le domicile de ce malheureux voisin avec des grenades lacrymogènes et terrorisèrent toute sa famille. Ils ne trouvèrent finalement rien chez lui.
J’ai séjourné quinze jours chez les parachutistes. Je n’ai jamais pu localiser le lieu. J’étais isolé 24 heures sur 24, et enchaîné. Seul un morceau de pain rassis m’était jeté de temps à autre.
Puis je fus transféré un bon matin vers Châteauneuf. La torture commença dès mon arrivée. Après les coups de pieds et de poings… d’accueil, je fus jeté dans un W.C. étroit et attaché par une menotte à mon poignet droit sur une barre métallique située au plafond. Je suis resté accroché par la menotte pendant 12 jours, sans boire ni manger. Je faisais mes besoins sur moi, car je ne pouvais pas bouger, « pendu » ainsi par mon poignet. C’était atroce, indescriptible. Je sentais au début des fourmillements et des douleurs terribles à ma main droite comprimée par la menotte. Au bout de quelques heures je voyais ma main gonfler et devenir cyanosée. Puis, au bout de quelque temps je ne la sentais plus, elle était engourdie. Ce supplice de la traction par la menotte dura douze (12) jours. Au septième jour, je commençais à m’évanouir de plus en plus souvent du fait de l’absence d’alimentation.

J’étais comme un fou, j’essayais de crier mais en vain, je n’avais plus de force. Des gouttelettes de sang et de pus coulaient de mon poignet strangulé par la menotte accrochée au plafond.
Au douzième jour, on se rappela de moi et on vint me détacher. Je ne sentais plus ma main qui était totalement engourdie et paralysée, bleuâtre. Les doigts, rétractés, ne pouvaient plus s’étendre.
Pendant trois jours on m’appliqua à nouveau la technique du chiffon et des flagellations avec un fil d’acier.

Je fus à nouveau transféré vers un lieu inconnu, les yeux bandés. Je devinais seulement qu’il s’agissait d’un commissariat. Il m’était impossible de situer le lieu. J’ai séjourné trois jours puis à nouveau je fus transféré, les yeux toujours bandés, vers un autre lieu. C’était selon les dires d’un gardien des lieux, et qui avait un peu de miséricorde dans son coeur, une caserne de la Sécurité Militaire. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à ce gardien inconnu qui, voyant mon état de délabrement, m’a pris en sympathie et m’a réconforté moralement.
Je suis resté près de deux mois chez eux. Je mangeais correctement. On me donnait même du café, le matin, dans une pièce où il y avait un lit.

Une seule fois, j’ai été mis en présence d’un officier qui était très respectueux, qui s’enquerra de mon état de santé et qui m’interrogea non pas sur les accusations auxquelles je m’attendais mais sur les techniques de torture que j’avais subies. J’étais étonné de cette gentillesse et de cet égard. S’agissait-il d’une action psychologique ou était-il sincère ? Dieu seul le sait.
Il faut reconnaître que durant les deux mois passés dans ce dernier lieu secret qui paraîtrait être le siège de la Sécurité Militaire selon le geôlier, à aucun moment je ne fus brutalisé ni encore moins torturé. Dieu en est témoin.

Je fus ensuite et à nouveau transféré à Châteauneuf où, cette fois-ci on me mit avec d’autres détenus et ce, pendant trois mois.
Le 11 décembre, je fus emmené, dans un véhicule et jeté dans une forêt aux environs de Ben-Aknoun où je fus lâché dans la nature vers 15 heures. Je ne savais plus où j’étais, totalement désorienté.
À aucun moment, je ne fus présenté à un juge. Du mois d’avril au mois de décembre, je vadrouillais d’une brigade de gendarmerie à une caserne de parachutistes, sans oublier la sinistre école de Châteauneuf, le local de la sécurité militaire et le commissariat.
Pourquoi ne pas me traduire en justice alors que j’avais « avoué » devant le peuple à travers la télévision avoir participé à l’assassinat de Karima Belhadj, de cinq policiers, et avoir dévalisé trois institutions ?

On préféra m’handicaper pour le restant de mes jours avec une main droite totalement paralysée.
A ma libération des médecins m’ont dit que j’avais un syndrome de Volkman sévère avec paralysie médio-cubitale. Je dois subir une intervention chirurgicale mais le chirurgien reste sceptique quant à la récupération fonctionnelle.

Témoignage recueilli le 10 janvier à l’hôpital El-Harrach
Ouarti Mohamed


Frères Rahmani M’Hand, Mohamed, Ramdane et Samir, 1993

Nous, frères Rahmani, M’hand, marié, 4 enfants, mécanicien de profession ; Mohamed, employé, marié, 2 enfants ; Samir, célibataire, étudiant en technologie, et Ramdane, célibataire, avons été arrêtés à notre domicile à Kouba, le 7 novembre 1993 à 1 heure du matin par les « nindjas ». Après avoir défoncé la porte, ils ont occupé la maison, fouillant partout, mettant les affaires sens dessus dessous. M’hand a été frappé et brutalisé. L’un des « nindjas » lui a mis la baïonnette de sa kalachnikov sur le cou et lui a dit : « où est la mitrailleuse » (???). Il a répondu qu’il n’avait rien. On le fouilla et on retira de ses habits qu’il avait mis à la hâte 4 500 dinars qu’ils ne lui ont plus restitués. Il dit au policier qui lui prit l’argent qu’il n’avait pas laissé un sou à la maison, il reçut comme réponse un coup de poing à la figure. On nous fouilla à notre tour et on nous jeta à plat ventre dans un fourgon de type Peugeot J5. On resta dans cette position durant tout le trajet, sous les insultes, les grossièretés et les blasphèmes des « nindjas ». On nous emmena à la sinistre école supérieure de police de Châteauneuf (El Biar) et on nous jeta dans des cachots. Au quatrième jour commença le supplice de la torture.

Témoignage de Rahmani M’hand :
J’ai été bastonné, puis je subis l’épreuve du chiffon. Des coups pleuvaient de toutes parts, certains me brûlaient avec des cigarettes. On m’appliqua un appareil électrique qui envoyait des décharges sur tout le corps. Les fils étaient posés sur les parties sensibles et cela à plusieurs reprises, si bien qu’aujourd’hui, après plus de 2 mois, je constate que j’ai un handicap sexuel (pas d’érection).

Au cours de l’interrogatoire, ils m’ont parlé de personnes que je ne connaissais pas. Ils m’ont accusé de les avoir hébergées, j’ai reconnu les faits, étant arrivé au bout de mes forces, sous l’emprise de la torture horrible.
Je « reconnaissais » également avoir remis un fusil-mitrailleur à Aït Bellouk. Ils voulaient par tous les moyens entendre cela. J’ai fini par leur « avouer » ce qu’ils voulaient. Je ne pouvais plus tenir. J’étais dans un état second sous l’effet de la torture.

On me dressa un procès-verbal que j’ai signé sous la menace et les yeux bandés. Malgré mes « aveux » et la signature du P.V. « reconnaissant » les faits, on me tortura à nouveau. Ils voulaient que je reconnaisse être en possession d’un lance-roquette RPG afin de réaliser un attentat aux Anassers (??). Après plusieurs heures de tortures, on me jeta dans ma cellule.
Nous avons été gardés un mois, ensuite nous fûmes transférés au commissariat central où nous sommes également restés près d’un mois, pour être ensuite présentés devant le juge d’instruction le 10 janvier 1994.

Mes trois frères n’ont pas été inquiétés durant la garde à vue.
Je précise qu’au commissariat central j’ai signé un autre PV dont j’ignore le contenu. La garde à vue a duré 65 jours.



Rahouma Abdeslam, 1995

Né le 18 mai 1971, commerçant, demeurant rue Debbih Chérif, Alger.
Le 31 juillet 1995, à 4 heures du matin, suite à une opération de ratissage dans la Casbah, des militaires se sont présentés à mon domicile. Après avoir vérifié mon identité, ils m’ont demandé de les suivre. Ils m’ont mis un sac sur la tête et le visage pour ne pas reconnaître le lieu de destination. Puis ils revinrent à la maison et arrêtèrent mon frère Rahouma Abdelali né le 18 septembre 1974. On lui banda les yeux.

Ils nous ont embarqués dans un fourgon de type J5. Après une quinzaine de minutes, ils nous firent descendre dans un lieu que nous n’avons pas pu localiser en raison du bandage des yeux et du sac mis sur mon visage. Quelqu’un m’a alors enfermé dans une cellule en me disant qu’il allait revenir pour m’ôter le sac sur le visage. Effectivement, quelques minutes plus tard, il revint et m’enleva le sac. Il portait une tenue noire et était cagoulé. Il me donna un violent coup de poing en me demandant mon nom et celui de mes parents puis s’en alla en refermant la porte de la cellule.

À 8 heures du matin, se présentèrent deux individus cagoulés devant ma cellule qui me donnèrent des coups de pieds puis me mirent une cagoule. Ils m’emmenèrent dans une grande salle où se trouvaient un bureau métallique et des hommes en tenue noire et cagoulés. Un individu assis derrière le bureau me demanda mon nom, mon adresse et ma profession. Il m’interrogea sur les gens que je connaissais à la mosquée. Après un moment de silence, les hommes cagoulés autour de moi se mirent à me tabasser à coups de poings et coups de pieds de manière sauvage. Je fus à nouveau enfermé dans ma cellule. Quinze minutes plus tard, ils me transférèrent vers une autre cellule peinte en noir et dont les murs étaient tachés de sang. Il y avait une chaise en bois et tout autour quatorze individus en tenue noire et cagoulés. Certains avaient de gros bâtons en bois. L’un d’eux me jeta à terre et les autres se mirent à me bastonner sans répit et avec toutes leurs forces et ce, durant près de trente minutes. L’un des bâtons se cassa sur mon dos. Ils essayèrent de me relever mais je retombais lourdement, ne pouvant me tenir debout. « Allons poursuivons notre travail » dit l’un de mes tortionnaires. « Non, répondit l’autre, emmenez-le dans sa cellule, nous continuerons le travail dans quelques instants mais avec d’autres techniques. »

Quinze minutes environ après, deux de mes tortionnaires vinrent à nouveau me chercher dans ma cellule pour m’emmener dans une autre salle. Ils me mirent les menottes et m’allongèrent sur une table en ciment. Ils placèrent des menottes à mes chevilles et m’attachèrent ensuite avec un câble, au niveau des jambes, des cuisses et du tronc. L’un des tortionnaires m’arrosa avec un tuyau d’eau puis m’introduisit ce tuyau dans la bouche en me demandant de boire l’eau. Un autre se mit à me tabasser avec son gros bâton en bois puis m’écrasa ma poitrine et mon ventre avec son pied pour que je rejette l’eau ingurgitée de force. J’étouffais. Je vomissais l’eau.
Puis vint la séance d’électricité. Ils me placèrent des pinces sur les lobes d’oreilles et mirent en marche l’appareil électrique.

Aux environs de 12 heures ils m’enfermèrent à nouveau dans ma cellule.
À 13 heures, deux individus entrèrent dans la cellule et me frappèrent à coups de poings et de pieds.
Ces tortures auront duré sept jours.

Le 7 septembre 1995, soit après 37 jours de séquestration, l’un des tortionnaires me demanda de sortir de ma cellule. Au moment où je sortais, il me frappa violemment au visage. Il m’emmena à la sortie du lieu où j’étais séquestré. Il était 22 heures. Devant le portail de sortie, j’ai trouvé une dizaine d’hommes en tenue noire et portant des lunettes noires en pleine nuit. L’un d’eux s’approcha de moi et me demanda ma filiation avec tous les détails. Il demanda à un autre de me ramener à la cellule et de me chercher des habits et des souliers. Il m’emmena alors dans une grande salle où se trouvaient des vêtements et des souliers. Il s’agissait de vêtements de citoyens qui étaient passés par ce lieu de séquestration et de torture. Après avoir mis des habits, il m’emmena dans la cour où m’attendaient deux voitures banalisées de type Mazda 626 et Golf. Ils attachèrent mes poignets avec un câble et me jetèrent à l’arrière de la voiture pour prendre une direction inconnue. Nous sommes passés près du Palais du gouvernement, puis la voiture prit la direction de Soustara. Ils m’enlevèrent mes attaches aux poignets et me demandèrent de partir sans me retourner, sinon ils allaient m’exécuter. Je descendis la ruelle et j’ai entendu au loin des coups de feu. Ainsi j’ai échappé à la mort. Mais je ne connais à ce jour le sort de mon frère Abdelali, arrêté en même temps que moi et porté disparu.

Janvier 2003



Raït Slimane, 1992

Je, soussigné, dénonce les pratiques scandaleuses de ceux qui oppriment les enfants libres de l’Algérie sous couvert de la loi et au nom de la défense des libertés, des droits et de la sécurité des citoyens. Je m’adresse à tous ceux qui vivent sur cette noble terre d’Algérie pour défendre les droits des citoyens à la liberté et à la dignité.
Moi, Rait Slimane, né en 1963, profession maçon, je menais avec mon épouse et mes trois enfants une vie paisible, jusqu’à la nuit du 18 février 1992.
Cette nuit-là nous avons découvert ma famille et moi le visage sombre de l’Algérie. En effet, les forces d’intervention de la gendarmerie ont investi sauvagement mon domicile, ils étaient plus de soixante. Ils ont semé la terreur parmi mes enfants et mon épouse, et m’ont frappé sous leurs yeux.

Après m’avoir immobilisé contre un mur, ils ont éventré et renversé tout sur leur passage, ils ont démoli l’armoire et cassé la vaisselle et se sont accaparés de sommes d’argent et de mes outils de travail, ainsi que quelques biens immobiliers.
Ils m’ont ensuite conduit au Centre de gendarmerie de Bab Ezzouar où commencèrent les pratiques bestiales envers moi et envers d’autres personnes qui s’y trouvaient.
Ils m’ont mis ensuite dans une cave spécialement aménagée pour la pratique de la torture. Il y régnait une température glaciale, je tremblais de froid et de peur.
Ils m’ont complètement dénudé, j’étais humilié et j’avais honte, je ne trouvais rien pour cacher ma nudité, de plus mon corps était glacé.

Je fus pendu par les mains à l’aide de menottes accrochées à une barre de fer horizontale.
Ils ont enroulé autour de mon corps un câble électrique en serrant très fort au point d’avoir cru que j’allais être dépecé.
Ces hommes de loi se sont ensuite acharnés à me brûler la barbe après avoir tenté de me l’arracher avec leurs « propres » mains.
Ils m’ont ensuite mis sur le visage un chiffon préalablement plongé dans de l’eau d’égoûts pendant une longue durée de manière à m’obliger à boire de cette eau et respirer l’odeur nauséabonde.
L’opération dura toute la nuit jusqu’à ce que je perde connaissance.
Ils se mirent ensuite à me battre à coups de bâtons sur tout le corps : visage, poitrine, ventre, cuisses, parties génitales, fesses…
Les agents tortionnaires se relayaient l’un après l’autre et je porte encore les traces des coups et des menottes.

À l’issue de la torture ils m’ont donné une veste et un slip et m’ont jeté dans une cellule contenant déjà douze personnes sans paillasse, ni couverture, ni eau.
On nous a même privés d’aller aux toilettes, ce qui obligea certains de faire leurs besoins devant tout le monde, dans la cellule.
J’ai passé dans cet endroit vingt-deux jours dans cet état et dans ces conditions.
Durant cette période ils nous ont préparé un PV d’inculpation et nous ont obligés à le signer.
Arrivés au tribunal militaire nous fûmes obligés, sous la menace de tortures, de ne pas changer les propos du PV.

Il reste à préciser que les gendarmes du groupement de Bab Ezzouar ont pratiqué la torture au vu et au su de leurs officiers, certains y ont même assisté.
Mais compte tenu des pratiques barbares déjà citées bon nombre de personnes torturées n’osent pas témoigner par peur de représailles sur leurs personnes ou sur des proches parents.

Rait Slimane
Lundi 22 mars 1992



Ramdani Rédha, 1993

Bachdjarah. 31 août 1993. J’étais chez moi avec mon ami Smaïl Kadi, quand ma mère rentra de Boufarik. Un quart d’heure après son retour, notre maison fut encerclée par des gendarmes et des policiers qui se mirent à frapper violemment à la porte. Au moment où j’allais ouvrir, je fus surpris par la présence de gendarmes devant moi. Ils avaient défoncé la porte. Ma mère me suivit et nous nous retrouvâmes entourés par des gens armés qui nous braquèrent le canon de leurs armes sur nos tempes. Ils m’ordonnèrent de me mettre à plat ventre, chose que je n’ai pas acceptée. On me sortit brutalement dehors en m’insultant et en me demandant si j’hébergeais un blessé à la maison. Je répondis qu’il n’y avait pas de blessé chez moi. Quand ils me jetèrent violemment sur le sol ils me demandèrent à nouveau qui était la personne cachée chez moi. Je répondis qu’il s’agissait d’un ami. « Est-il armé ? » me demanda l’un d’eux ? Non ! Répondis-je. Furieux, ils menacèrent de me tuer sur le champ. Leur chef ordonna à un gendarme de tirer sur moi s’il entendait des coups de feu.

Mon ami sortit pour éviter le pire, craignant le dynamitage de la maison. Ils nous jetèrent ma mère, mon ami et moi dans un fourgon type Peugeot J5, les poings liés.
On me demanda où se trouvait mon frère Samir ? Je leur répondis qu’il était au marché de Boudouaou. Ils jetèrent ma mère et mon ami dans des cellules du commissariat, et m’embarquèrent à la recherche de mon frère au marché. Il n’était pas au marché, et les policiers, furieux, me frappèrent de toutes leurs forces et me traitant de tous les noms. Alors que nous étions au marché à la recherche de Samir, ma mère fut agressée et bastonnée malgré son âge et les interventions chirurgicales qu’elle venait de subir. À notre retour je fus conduit dans une salle de torture. On m’ordonna de m’asseoir, on lia mes pieds à mes poings par-derrière et on passa un gros bâton pour me suspendre ainsi. Des coups pleuvaient de tous les côtés, tout en me demandant qui avait ramené mon ami Smaïl à la maison ? Je leur répondis qu’il était venu seul, comme d’habitude pour me tenir compagnie et discuter. On me plaça un morceau de chiffon mouillé sur le visage. Je n’arrivais plus à respirer et on commença à me verser de l’eau sale dans la bouche. On menaça de me tuer si je persistais à ne pas répondre « correctement » à leurs questions. Devant les affres et les souffrances de la torture que je subissais, je finis par leur « avouer » que c’était mon frère Samir qui avait ramené mon ami Smaïl. On m’interrogea ensuite sur des « terroristes » que je « connaîtrais ». Devant mes réponses négatives, je reçus une floppée de coups. On me menaça de me sodomiser si je continuais à nier les faits. L’un d’eux commença à toucher mon postérieur et l’autre voulut m’introduire un manche à balai dans l’anus. Le soir on me conduisit à mon quartier, Bachdjarah, pour leur montrer le domicile de Mohamed, un ami que j’avais dénoncé sous la torture, sans qu’il n’ait rien fait. Mohamed était absent de son domicile.

Les policiers se mirent alors à me rouer de coups. Je suis resté 16 jours au commissariat du quartier puis nous fûmes transférés, ma mère, mon ami et moi au commissariat central d’Alger. Là, nous sommes restés cinq jours sous les insultes et les menaces permanentes des policiers avant d’être incarcérés à la prison d’El-Harrach le 21 septembre 1993.

Ramdani Rédha et sa mère Boudjema Malika
Prison d’El-Harrach, octobre 1993



Rebaï Mohamed, 1995

Officier de police, in Lettre ouverte de M. Rebai à propos de l’affaire « Taiwan » au président de la République. 2000

Le 2 janvier 1995 vers onze heures et demi environ, et alors que je me trouvais dans mon bureau à la sûreté de Daïra de Bab-El-Oued, j’ai été convoqué par le chef de sûreté de Daïra, le colonel de police Alouani qui m’a demandé de rejoindre monsieur Tifaoui Smail, président du Conseil Populaire de la Ville d’Alger, afin que ce dernier me désigne des agents peintres pour restaurer le siège de la sûreté de Daïra.

Après avoir déjeuné et à 13 h 30 je me suis dirigé, seul, à bord d’un véhicule de service au bureau de monsieur Tifaoui Smail que j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer à deux reprises, au début de l’affaire Guendouzi Toufiq comme je l’ai écrit ci-dessus. Après quelques minutes seulement de mon arrivée à son bureau pénétra le colonel de police Bensaid Mohamed, chef de la section de police judiciaire au Service Central de répression du banditisme, accompagné de deux de ses éléments. J’avais déjà travaillé sous ses ordres lorsqu’il était chef du service de police judiciaire de la Wilaya à la sûreté de la Wilaya d’Alger.

Après échange des salutations d’usage, le colonel me demanda de l’accompagner au siège de son service de Châteauneuf pour, selon ses dires, l’aider à identifier un logement dont l’adresse, donnée par un terroriste détenu au service, se trouve aux environs de la Casbah. Je n’y voyais aucun inconvénient, étant un agent de sécurité dont le devoir est d’apporter sa contribution dans ces circonstances, d’autant plus qu’étant originaire de la Casbah, j’en connaissais les ruelles. J’avais d’ailleurs déjà aidé ce service à localiser des adresses communiquées par des personnes arrêtées pour terrorisme.

J’ai donc accompagné ce responsable à son bureau pour me retrouver entouré de plus de dix de ses éléments. Il me demanda de lui remettre mon arme, ce que je fis. Il me demanda ensuite de lui remettre mon portefeuille. Je m’exécutais. Il me dit alors : « Mes éléments veulent te questionner sur un sujet précis. » Puis il quitta la pièce.

Immédiatement après, les enquêteurs me posèrent cette question : « Ecoutes Rebai ! Quelle est ta relation avec le terrorisme ? » J’ai réagi en souriant, pour répondre : « Votre question me surprend, d’autant plus que plusieurs d’entre vous me connaissent très bien pour avoir participé avec la majorité d’entre vous à différentes opérations de lutte contre le terrorisme. » Ils me demandèrent alors de les accompagner au sous-sol dans lequel étaient situées les cellules et les salles de torture.

Là, je dus me déshabiller sur leur ordre ; ils me ligotèrent les mains derrière le dos et m’étalèrent sur un banc en ciment. Puis commença une série sophistiquée de torture.
En réalité, ce que j’ai subi comme torture, coups, insultes, diffamations et atteintes à ma dignité et à mon honneur n’est pas aussi important pour moi. Ce qui m’a gêné et consterné dans cette histoire c’est le fait que tous les tortionnaires qui ont exercé leurs violences sur ma personne à tour de rôle est que leur unique question et argument fut que l’officier de police Touadi Hachemi, le chef de brigade de la police des frontières du port d’Alger, aurait « tout reconnu » et que je devais avouer à mon tour de tous les faits. Je répondais que je ne comprenais absolument pas ce qu’ils voulaient dire par là, et pourquoi ne pas me confronter à cet officier sur les faits qui lui seraient reprochés.

Tout au long des cinquante-six jours de garde à vue, passés dans les cellules de la Brigade de Répression du Banditisme de Châteauneuf, sous la violence de toutes les formes de la torture que les tortionnaires s’ingéniaient à découvrir, puisque j’ai subi des fractures du bras et de quelques côtes — en plus de nombreuses déchirures musculaires de la poitrine et du dos — je fus à chaque fois délaissé dans la cellule sans soins. On s’imagine dans ces conditions que je ne pouvais me préoccuper de mon hygiène ou de mon alimentation surtout que les responsables du service ont donné l’ordre aux gardiens de s’abstenir de m’aider en quoi que ce soit, ni même de me parler.

Dans la nuit du 25 février 1995, et aux environs de dix heures du soir (22 heures), un enquêteur s’est présenté dans ma cellule, porteur d’un procès-verbal d’audition rédigé en mon nom, pour me demander ma signature sur le document. J’avais refusé de signer après avoir lu son contenu puisqu’il comportait des déclarations qui m’étaient attribuées d’autorité. J’avais alors dit à cet enquêteur : je préfère mourir que de reconnaître des faits que vous m’attribuez, surtout après tout ce que j’ai réalisé comme travail pour l’appareil de la sûreté nationale. L’enquêteur quitta la cellule en emportant son procès-verbal.

Le lundi 26 février 1995, soit cinquante-six jours passés dans les cellules du service central de répression du banditisme (SCRB) de Châteauneuf, je fus présenté à justice. La question se pose de savoir pourquoi avoir violé l’article 22 du décret législatif numéro 92-03 du 30 septembre 1992, relatif à la lutte contre la subversion et le terrorisme, applicable à l’époque ? Ce texte prévoit textuellement qu’il est possible de prolonger la garde à vue prévue à l’article 65 du code de procédure pénale sans toutefois que la durée totale ne puisse excéder douze jours. Or, cette durée fut dans mon cas de cinquante-six jours sans parler de l’attention toute « spéciale » dont je fus l’objet.


Redjimi Boualem, 1996

Il a été arrêté le 10 juin 1996 et détenu à Châteauneuf du 10 au 23 juin 1996, date de sa présentation au Parquet d’El-Harrach, à la 3e chambre d’instruction. Il a été incarcéré à la prison d’El-Harrach, écrou n° 82268. Il a été jugé le 6 mai 1997 et condamné à une année de prison avec sursis. Boualem a déclaré à son avocat, Me Khelili, qu’il avait été soumis à un traitement odieux et barbare durant sa détention dans les locaux de la police : torture au chiffon imbibé d’eau sale mélangée à du crésyl, électricité, menaces d’attentat à la pudeur ; ces mauvais traitements ont duré trois jours sans discontinuité.

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