Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

K

Kaci Abdelkader, 1994

Né le 8 février 1964 à Larbaâ (wilaya de Blida), technicien supérieur en électromécanique et commerçant, demeurant à Larbaâ, a été enlevé à son domicile le 15 mars 1992 à 22 h 30 par une vingtaine de policiers et de parachutistes, sans présentation d’un quelconque mandat d’arrêt. Il sera emmené au commissariat de Larbaâ et enfermé dans une cellule du sous-sol. Aux environs de minuit, des policiers et deux parachutistes viendront extraire ce citoyen de sa cellule pour le conduire à la salle de torture.
L’équipe de tortionnaires, composée de cinq personnes était dirigée par un officier parachutiste surnommé « Rouget ».

La victime sera soumise à une panoplie de supplices. Il sera jeté, totalement dévêtu dans une baignoire, en lui immergeant la tête dans l’eau, jusqu’à suffocation. Un parachutiste l’obligera à avaler du tabac de cigarettes qu’il lui introduisait par la force dans sa bouche. Un autre l’obligera à boire de l’urine contenue dans un récipient. Il sera ensuite violemment tabassé sur la tête et dans le dos avec un gros bâton. Sous la violence des coups, il saignera de sa tête et perdit connaissance. Il se réveillera plus tard dans sa cellule, grelottant de froid.

Au deuxième jour de séquestration, il sera à nouveau conduit de nuit dans la salle de torture. Les mêmes tortionnaires s’appliqueront à utiliser les mêmes méthodes de torture que la veille, en ajoutant la classique technique du chiffon. La victime, abattue et exténuée, rejoindra sa cellule en rampant, sous les coups de pieds et de poings de ses tortionnaires. Il restera oublié ainsi dans sa cellule durant quatre jours.

Au septième jour de séquestration, il sera transféré vers la caserne militaire située au lieu-dit « La SAS » situé sur la route Larbaâ-Tablat, près de la brigade de gendarmerie. Il sera pris en charge par l’officier Djamel dit « coupe Haus », connu dans la région pour la pratique des sévices sexuels, et ce, durant trois jours.
Après six semaines de séquestration et de tortures, il sera présenté au juge d’instruction du tribunal de Larbaâ qui ordonna sa libération provisoire. Il sera contraint à se présenter quotidiennement au commissariat de sa ville.
Le 29 juin 1992, alors qu’il se trouvait au commissariat de Larbaâ pour signer le registre de présence, il sera enlevé par des militaires lors d’une rafle et emmené vers une caserne où il sera séquestré durant trois semaines.
En octobre 1992, les forces spéciales l’arrêteront à nouveau avec son frère Rachid, handicapé physique, ainsi que plusieurs autres citoyens. Il sera détenu dans une caserne située près de l’usine dite Profilor, durant trois semaines et subira bastonnades, insultes et menaces de mort.
À sa libération, ce citoyen quittera le pays pour se réfugier en Suède où il poursuit à ce jour un traitement pour les séquelles physiques et psychologiques.



Kaouane Hassen

Après mon arrestation, on m’emmena vers un endroit où j’ai commencé à être torturé. Les tortionnaires me firent entrer dans une pièce, me donnèrent une « Combinaison » et m’ordonnèrent de la mettre. Ils insistèrent pour que je me déshabille devant eux. J’ai considéré cela comme une atteinte à mon honneur. S’en suivirent alors les insultes et les pires grossièretés. La torture commença juste après.
Ils m’ont fait asseoir sur une chaise et m’ont placé les menottes, mains derrière le dos. Ensuite, ils me frappèrent au visage. Le sang giclait de mon nez et un bout de ma langue s’est coupé. À la suite de quoi, je n’ai pas pu ouvrir ma bouche pendant deux jours. Je ne pouvais manger que de la nourriture liquide qu’ils me donnaient dans un bol en plastique. Mais la torture continua quand même.
Ils m’ont mis sur un lit en fer, ont ligoté mes mains et mon pied gauche, et m’ont torturé à l’électricité. Je ne peux décrire l’atrocité de la douleur que j’ai ressentie. C’est une douleur indescriptible. Depuis ce temps je suis complètement horrifié. Je sens que les pulsations de mon coeur ont augmenté, et mon corps me donne l’impression qu’il est rempli d’épines. Mais mon principal souci actuellement concerne mon pied gauche. Je ne sais pas s’il s’agit d’une cassure ou d’un hématome. La blessure, très apparente, me fait horriblement mal.
Je termine ce témoignage en signalant que l’un de mes tortionnaires me menaça de sodomisation.

Kaouane Hassen
(E.M.P.R) — Prison militaire de Blida



Kara-Ahmed Abdelkader, 1995

Enlevé le 26 mars 1995 par trois hommes armés en tenue civile qu’il prit pour des terroristes. Il tenta de fuir ce qui provoqua des tirs de sommation de leur part. Dès qu’il s’arrêta, il fut violemment embarqué à l’arrière d’une 404 bâchée, visage plaqué au sol (plancher) et rué de coups de pieds sur le visage et sur toutes les parties du corps. Il a été piétiné durant tout le trajet qui séparait le lieu d’arrestation et les locaux de détention et de torture (Châteauneuf).
Pendant un mois et cinq jours passés dans la cellule, il fut soumis à des actes de torture affreux et inhumains : coups de poings et de pieds alors qu’il avait les mains menottées derrière le dos avant de subir le chiffon mouillé d’eau sale, et l’électricité. Ces actes de torture étaient accompagnés de gestes et de propos attentatoires à sa dignité : harcèlement et menaces sexuels par un des policiers en état d’ivresse surnommé HAFID (moustachu), menaces de mort par des cris, du genre « tue-le ». Il fut empêché de dormir par des jets d’eau sur le corps et des hurlements atroces venant des cellules voisines. il pense même qu’il y a plusieurs autres victimes, y compris des personnes âgées qui auraient été exécutées de cette manière.
Les sévices commençaient a 8 heures pour s’arrêter a 17 heures Dans sa cellule d’autres suppliciés ont gravé sur le mur « ici Chevalier », ce qui correspond au lieu de détention appelé aussi bien Chevalier ou Châteauneuf. Il portait des traces de menottes sur les poignets lors de la visite de son avocat, Me Khelili, à la prison. Toutes les autorités : présidence, exécutif, judiciaire, ont été saisies sans qu’ils aient donné suite aux requêtes, y compris l’ONDH. Une demande de liberté provisoire du 6 juin 1995 a été rejetée par le magistrat instructeur.

Kara-Ahmed Abdelkader
Ecrou N° 76.576 Prison d’El-Harrach



Kazi Abdenacer, 1992

Le 27 octobre 1992, très tôt le matin, plus précisément à 3 heures, nous sommes réveillés en sursaut par les bruits des coups sauvages assenés à la porte de notre domicile familial, par des hommes en cagoule, munis d’armes automatiques, ils ressemblaient aux terroristes des films policiers.

Un instant après, ma mère d’un âge très avancé ouvre la porte et se trouve nez à nez avec ces hommes étrangers qui lui affirment être de la sûreté nationale.
Dès que j’entendis prononcer mon nom, je me suis présenté à eux, et sans ménagement aucun on me mit les menottes et on me sortit de la maison manu militari, l’espace d’un instant j’oubliais mon sort, lorsque j’entendis les cris déchirant de ma mère, dans le silence de ce début de matinée, qui ne manquèrent pas de réveiller l’ensemble des voisins.
Je fus donc, embarqué dans leur voiture comme un hors la loi, car tout le quartier de la cité des Anassers a été bouclé, comme s’ils venaient arrêter un criminel notoire.
Ensuite, les deux voitures Peugeot 505 et Nissan des forces d’interventions rapide se dirigèrent vers le 4e arrondissement de la Wilaya d’Alger (poste de police de Cavaignac).
À 3 h 20, ma descente de voiture s’effectua avec une volée de coups sur la poitrine et à la tête à l’intérieur, on versa sur mon corps de l’eau froide alors que je me trouvais agenouillé, face contre le mur, sur une grille de ferraille (semblable à celle utilisée pour la construction).
La bastonnade a duré environ deux heures à la suite de laquelle on me fit monter à l’étage supérieur suite aux instructions d’une personne habillée en civil, je fis mon entrée dans le bureau dans un état lamentable, et là aussi une pluie de coups s’abattit sur mon corps déjà mortifié, et ce, à l’aide d’une chaise métallique.

La personne en civil devait être un inspecteur de police âgé d’environ 30 ans, celui-ci, tout en proférant des propos obscènes pointa son revolver sur ma tête pour augmenter ma terreur.
Peu après, on me fit descendre dans une cellule où on me fit subir le supplice du chiffon sur le visage, durant vingt minutes, attaché, à la manière dont on lie un gibier.
La cellule avait une surface qui n’excédait pas 3 m x 3,20 m et servait de lieu détention pour six personnes.

Et, en raison de la violence des coups je ne pus m’endormir, je restais donc ainsi dans cet état sans nourriture ni boisson jusqu’à une heure et demie.
À partir de ce moment-là le supplice augmenta d’un cran, et éveilla en moi le souvenir horrible des scènes de film de guerre. En effet, on enfonça des clous dans mon corps d’une profondeur de 20 mm, alors que ces clous étaient reliés à des fils électriques.
Voyant que l’heure de la vraie torture avait sonné, je priais Dieu, pour mourir et m’éviter ainsi ce supplice.

Le courant traversait tout mon corps comme si j’étais un conducteur électrique.
Cela a duré environ vingt interminables minutes. Comme je commençais à perdre conscience, on me ramena à la cellule encore une fois.
Je tremblais et grelottais de tout mon corps, j’étais entre la vie et la mort.
À 9 heures du matin, c’est le retour au lieu de la torture, après une heure et demi de chiffon, je montais à l’étage supérieur en compagnie de quatre ou cinq civils.
L’interrogatoire était entrecoupé de coups sauvages de la tête contre le mur et des coups avec une barre de fer dans le dos et sur la tête, j’étais ensanglanté, mon sang a coulé pendant une heure et demie environ. Et poussés, par une pulsion démoniaque, ils sont allés jusqu’à éteindre leurs cigarettes dans ma main (« Ta main est mon cendrier », a lâché l’un d’eux).
Ce jeudi à 9 heures du matin, après le supplice du chiffon (une demi-heure), je me retrouve dans le bureau, selon toute apparence, de l’officier de police ou chef de poste de police, celui-ci m’ordonna de comparaître devant lui sur les genoux, en plus de cette humiliation j’ai eu droit à des insultes, si vulgaires qu’elles contrastaient avec l’élégance de la tenue de cet officier.
Il avait un âge qui variait entre 44 et 46 ans, de peau brune, taille 1,75 m et de corpulence moyenne.

Il fit un geste à ses hommes présents dans la salle pour reprendre la bastonnade au moyen d’une barre de fer, si bien que le sang a recommencé à gicler de ma tête, pendant quarante minutes.
À la suite de quoi, on posa mes mains attachées sur le chauffage du couloir, à cet instant je me savais plus qui j’étais ni où j’étais…
On ne me relâcha qu’à la nuit tombante et je me retrouvais dans le couloir menant aux cellules.
Profitant de cette « accalmie » j’ai essayé de m’endormir, mais je fus réveillé en sursaut par un inspecteur de police qui me cracha sur le visage et jeta des propos injurieux et obscènes accompagnés de coups de bâtons.
Je demeurais dans cet état lamentable, toujours sans nourriture ni sommeil jusqu’à la fin de la matinée du vendredi où j’ai pu me reposer un peu.
Le samedi 31 octobre 1992, la veille de la commémoration du 1er novembre 1954, anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution algérienne, et plus exactement à 3 heures de l’après-midi, j’ai reçu la visite d’un civil qui m’a demandé de le suivre à son bureau au 1er étage, il était âgé de 33 ans, blanc de peau, portant une moustache noire, ayant 1,70 m de long environ et mince de corpulence et enfin habillé tout en jeans, selon toute vraisemblance, il devait avoir le grade d’inspecteur de police.

L’interrogatoire débuta par des questions sur des sujets que j’ignorais complètement, je répondais toujours par les mêmes réponses (je ne sais pas, je ne le connais pas). Cela a duré environ 25 minutes, je fus conduit par la suite au couloir dans un état de santé inimaginable, assimilable à un mort vivant. Grâce à Dieu, je fus pris en charge par quelques détenus qui m’ont fourni de la nourriture et de l’eau.
Le mardi 3 novembre 1992, le même scénario se répéta ainsi que le jour suivant. Mais le vendredi, cette personne, en civil, était accompagnée de deux autres détenus habitant le même quartier que moi, il s’agit en fait de Driss Chanane et de Rachid Laadjimi.
Il nous enferma ensemble un moment en nous épiant d’un trou sur la porte.
Peu après, en ouvrant la porte il nous déclare que nous sommes sauvés parce que nous ne sommes pas concernés par l’affaire ? !!!
Nous vous demandons a-t-il dit de nous pardonner, Dieu ne pardonne-t-il pas les erreurs des hommes… ?

L’après-midi on me sortit de la cellule en m’intimant l’ordre (sous la menace d’un CRS) de signer un P.V. Je me suis exécuté sous la contrainte.
La nuit, à 00 heures précises, je fus transféré au Central (poste central de la sûreté de Wilaya). Le lendemain, jeudi, j’ai été traduit devant le tribunal d’Alger (Abane Ramdane), qui a décidé la détention préventive. Je souligne que le Procureur de la République et le juge d’instruction étaient témoins de mon état de mort vivant.
Dieu est témoin de ce que j’avance.

Kazi Abdenacer — détenu
Né le 7 mai 1965 à Alger Centre. Tailleur.



Kentour Brahim, 1994
Ce qui suit est le récit de tristes moments passés dans les geôles du régime dictatorial algérien, tels que je les ai vécus jour après jour… J’ai frôlé la mort à plusieurs reprises. Je n’avais jamais pensé que la barbarie pouvait atteindre un tel stade et que des Algériens pouvaient faire de tels actes de sauvagerie.

Ce qui suit est ce que ma mémoire traumatisée a pu retenir de l’enfer que j’ai passé. Dieu en est témoin.

Chronologie des faits

1er jour (27 mai 1994)

Je revenais en compagnie d’un ami d’un voyage en Europe, via le Maroc. Nous voyagions dans une Audi 100. Il était 10 h 30. Au niveau de la douane, nous avons été surpris par le mauvais accueil des douaniers, leur brutalité et les insultes à notre encontre. Après la fouille du véhicule, nous sommes restés en attente près de quatre heures, sous la garde des agents. Ils nous ont saisi tout ce que nous avions ramené de voyage, comme vêtements, lunettes de vue… Même nos propres habits nous ont été enlevés. Nous sommes restés avec nos pantalons seulement. Personnellement, ils m’ont saisi 5 800 francs français, 1 200 dinars algériens et 200 dirhams marocains. Même la cuisinière ramenée du voyage a été saisie. Les agents de douane travaillaient en collaboration avec les services de sécurité qui ne se sont pas gênés pour nous frapper et à nous humilier.

Nous avons alors été transférés, les yeux bandés, dans un centre de la Sécurité militaire à Maghnia (Tlemcen). L’interrogatoire a commencé sous les coups et les insultes. C’était un véritable entraînement pour eux. Ils s’exerçaient et échauffaient leurs muscles sur nous. L’un des agents de la SM nous donnait des coups de poing, l’autre des coups de pied, un troisième nous bastonnait avec une canne. Ils nous ont posé des questions sur des faits totalement étrangers pour nous et avec lesquels nous n’avions aucune relation. Cette situation a duré deux heures, puis nous avons été transférés dans un véhicule Volkswagen vers un vaste terrain où nous attendait un hélicoptère. Nous avons été pratiquement jetés à l’intérieur, sous les insultes et les menaces de nous jeter par-dessus bord en plein ciel.

L’atterrissage s’est fait quelques minutes plus tard sur un autre terrain. Je pense qu’il s’agissait d’une base militaire d’Oran, le trajet était court et l’accent des militaires était celui de là-bas.

Nous avons été emmenés directement vers une salle spécialement aménagée pour la question, d’après sa disposition et les instruments qui s’y trouvaient. L’enfer d’une torture aveugle et cruelle a commencé. Les questions portaient sur des faits avec lesquels nous n’avions rien à voir. Ils nous ont questionnés sur des personnes que nous ne connaissions pas. Lorsque nos réponses ne leur convenaient pas, ils redoublaient d’efforts dans le supplice.

Ils m’ont fouetté avec un gros câble électrique, puis m’ont frappé avec une barre. Ils sont ensuite passés à la gégène en me plaçant des électrodes sur les lobes des oreilles et sur le sexe. C’était atroce. À la fin, ils m’ont plongé la tête dans un bassin d’eau sale, jusqu’à l’asphyxie. Cette séance a duré de 17 heures à environ minuit. C’était inimaginable. Il faudrait quand même que l’opinion publique sache de quoi ils sont capables.

J’ai du mal à citer, par respect et par pudeur, les autres méthodes utilisées contre moi, qui m’ont humilié et touché à mon honneur. Avec tout le respect que j’ai pour l’opinion publique qui lira peut-être un jour ce témoignage, je dois raconter comment ils m’ont attaché le sexe avec un fil solide et l’ont tiré de toutes leurs forces vers le plafond. Je hurlais de douleur. Je souhaitais que la mort m’emporte pour échapper à cette cruauté barbare. Je me suis évanoui et, selon mon compagnon d’infortune, j’aurais fait alors un arrêt cardiaque. Toujours selon mon ami, les tortionnaires se seraient affolés. Ils auraient fait appel à un médecin militaire qui aurait utilisé un défibrillateur, pour réanimer mon coeur. C’est grâce à Dieu et à Sa miséricorde que je suis encore en vie. En me réveillant quelques heures plus tard, je me suis retrouvé complètement dévêtu, la poitrine brûlante, étourdi… Ce n’était pas un cauchemar, c’était la triste réalité. Malgré mon état de santé extrêmement critique, j’avais les poignets et les chevilles liés.

Au fur et à mesure que je reprenais conscience, je voyais mon corps endolori couvert de sang. J’avais une soif intense. Pas une seule goutte d’eau ne m’a été donnée. Je n’ai pas fermé les yeux de ce qui restait de cette nuit. Les gardiens frappaient régulièrement à la porte de ma cellule pour m’empêcher de dormir, en me traitant de tous les noms.

2e jour (28 mai 1994)

Dans la matinée, j’ai reçu la visite du médecin militaire. Il m’a demandé si j’allais bien. Je ne savais comment lui répondre. J’étais dans un piteux état.

Une heure après, trois hommes sont venus. Ils ont pénétré dans la cellule et m’ont roué de coups sans me poser une seule question. Quelques instants plus tard, un officier est venu. Il m’a dit textuellement : « Ici il n’y a ni justice, ni droits de l’homme ni Bon Dieu. » Puis il m’a insulté, en proférant des obscénités indignes de son grade. C’était un langage de voyou. Il m’a ensuite dit : « Qu’es-tu venu faire en Algérie, espèce de harki, de traître à la patrie ? » Puis il est parti en fulminant.

En milieu de matinée, on m’a fait sortir en compagnie de mon ami, les yeux mal bandés. On nous a fait monter dans un véhicule qui a démarré en trombe. Nous nous sommes retrouvés sur un aéroport. À travers mon bandeau, j’ai aperçu la piste et le petit avion qui nous attendait.

L’avion s’est posé sur l’aérodrome militaire de Boufarik. Nous étions aux environs de 19 h 30. Le soleil commençait à se coucher. J’ai aperçu, toujours à travers mon bandeau, six à sept agents en civil sur la piste d’atterrissage. Deux d’entre eux avaient des caméras et nous filmaient. Nous avons été conduits vers un véhicule banalisé qui nous attendait. Il nous a menés vers une destination inconnue. Nous avons été jetés dans des cellules d’isolement. Il faisait nuit. J’ai été réveillé en pleine nuit et emmené dans un bureau. J’avais en face de moi un colonel, et à ses côtés un commandant. Ils m’ont précisé d’emblée qu’ils savaient tout sur moi, depuis longtemps, et que je n’avais rien à leur apprendre de nouveau (!). Ils m’ont dit que j’étais surveillé depuis 1965 ! Honnêtement, je pensais qu’ils tentaient de m’intimider. J’ai été surpris quand ils m’ont montré un volumineux dossier portant mon nom. Il y avait tout ce qui concernait mes activités politiques depuis les années 1960, mon opposition à Houari Boumediene, mes activités politiques avec Ben Bella. Le colonel était correct et respectueux.

Puis on m’a sorti du bureau des officiers et on m’a enfermé à nouveau dans ma cellule d’isolement, sans boire ni manger depuis quarante-huit heures.

3e jour (29 mai 1994)

J’ai été transféré d’assez bonne heure dans l’un des bureaux du centre. De nombreuses questions m’ont été posées. La torture a repris, avec, cette fois-ci, la technique du chiffon et la gégène. Ils m’ont cité plusieurs noms et m’ont demandé quelles étaient mes relations avec les personnes citées. Ils m’ont montré plusieurs photos de ces personnes qui m’étaient inconnues. Finalement, ils m’ont confronté avec des personnes que je ne connaissais pas.

4e et 5e jours (30 et 31 mai 1994)

On m’a oublié dans ma cellule et c’était tant mieux. Deux journées sans supplices.

Du 6e au 11e jour (1er au 6 juin 1994)

Je suis resté dans ma cellule. Mon état de santé était précaire. Mes plaies s’étaient infectées. Mon corps était endolori. Je ne pouvais ni m’asseoir, ni marcher, ni dormir.

12e jour (7 juin 1994)

Ce jour-là, on s’est souvenu de moi et on est venu me chercher pour une nouvelle séance de torture qui a été brève.

13e jour (8 juin 1994)

J’ai été transféré vers une caserne et isolé dans une cellule… Un officier est venu me voir dans la cellule. Le soir, j’ai été à nouveau ramené au centre de la Sécurité militaire.

14e jour (9 juin 1994)

Mes geôliers m’ont emmené voir un médecin vu que mon état de santé s’était dégradé. Je leur en suis reconnaissant. Malheureusement, cette rahma (miséricorde) n’a pas duré longtemps. Le soir même, j’ai été emmené dans la salle de torture ou j’ai été brutalisé. Ils m’ont questionné sur mes relations avec les fils de Abassi Madani et sur mes relations en France et à Oran. La séance de torture a duré près de deux heures et demie. Ils m’ont questionné sur une organisation dont j’entendais le nom pour la première fois, l’OLTA. Le quotidien Le Matin avait cité cette organisation ainsi que mon nom. J’ai été atrocement torturé pour mon « appartenance » à une organisation fictive et sur dénonciation d’un quotidien. C’était la première fois que j’entendais parler de ce sigle. Ils m’ont ensuite présenté une liste de noms. Ils m’ont confectionné un nouveau dossier et m’ont enfermé dans ma cellule.

15e jour (10 juin 1994)

Rien de particulier à signaler.

16e jour (11 juin 1994)

Une journée sans torture. J’ai été emmené dans un bureau où ils ont complété mon dossier.

17e jour (12 juin 1994)

J’ai été transféré vers une caserne des environs d’Alger. Il paraît qu’il s’agissait de Châteauneuf. La nuit, on est venu me sortir de ma cellule et on a pris des renseignements. Un colonel est venu me voir et me questionner sur mes activités au sein du mouvement islamique. Il m’a surpris en me disant qu’il me connaissait depuis fort longtemps. Il m’a interrogé sur mes activités politiques avant que je ne connaisse Ben Bella et m’a dit : « Tu as toujours été un terroriste. » Je n’ai pas répondu à cette provocation.

18e jour (13 juin 1994)

Rien à signaler.

19e jour (14 juin 1994)

J’ai été emmené tôt dans la salle de torture. C’était pour une séance de bastonnade. Les tortionnaires se sont rués sur moi avec des câbles et des barres de fer. Ils ne m’ont posé aucune question. Ils me disaient seulement : « Parle ! Parle ! » Ils ont voulu pratiquer sur moi des actes que la pudeur et le respect m’interdisent de décrire. Les tortionnaires avaient des gueules d’animaux enragés. Aucune retenue ni pitié. Ils n’avaient à aucun moment le comportement d’êtres humains. Un coeur de pierre. C’était désolant.

20e et 21e jours (15 et 16 juin 1994)

Les tortionnaires ont continué à remplir mon dossier. Leur imagination était débordante. Ils pouvaient tout se permettre. Des renseignements sur mes activités, ma vie, mon appartenance politique. Celui qui remplissait le dossier était correct. Les autres me menaçaient, avec leur langage vulgaire.

Du 22e au 32e jour (17 au 27 juin 1994)

Rien à signaler.

33e jour (28 juin 1994)

J’ai été torturé ce jour-là car ils voulaient obtenir des renseignements sur une personne demeurant à Oran et qui aurait été citée par une autre personne torturée. Je ne connaissais pas cette personne.

34e jour (29 juin 1994)

On m’a fait signer sous la contrainte et la menace le procès-verbal que je n’avais pas lu. On m’a forcé à signer le texte. Devant ces barbares, je n’avais pas le choix.

35e et 36e jour (30 juin au 1er juillet 1994)

Rien à signaler.

37e jour (2 juillet 1994)

On m’a interrogé avec brutalité sur une personne qui aurait été arrêtée à… Paris.

Du 38e au 40e jour (3 au 5 juillet 1994)

Durant ces trois jours, je suis resté enfermé dans ma cellule.

41e jour (6 juillet 1994)

J’ai été présenté au tribunal d’exception d’Alger, après quarante jours de séquestration et de tortures. Le juge m’a signifié mon incarcération à la prison d’El-Harrach.

Kentour Brahim.
Prison d’El-Harrach, le 20 août 1994.
(N° d’écrou 72230)



Kerchouche Mourad, 1998

Il a été enlevé le 9 mars 1998 par quatre hommes armés, en tenue civile, en tenue civile, appartenant à la sécurité militaire en poste à Dely Ibrahim, en pleine rue Bouamama, Belfort El-Harrach. Il a été embarqué dans une voiture 306 blanche, la tête enfouie sous les jambes de gorilles qui l’encadraient avec un bandeau sur les yeux pour l’empêcher de voir où il allait être conduit. Introduit par la suite dans des locaux dont il ignorait l’endroit, il a été totalement déshabillé et soumis à une torture aveugle, accompagnée de coups de chaise sur le visage, coups de matraque en bois (batte de base-ball) sur toutes les parties du corps, essentiellement sur les reins, la poitrine et la colonne vertébrale. Puis il est torturé au chiffon trempé dans l’eau sale ingurgitée de force, avec menace d’utilisation de gégène et de chignole.
Son calvaire n’est pas pour autant fini. Il eut droit aux prises de karaté le faisant chuter à terre. Couché sur le dos, les mains et les jambes attachées en croix, des coups de batte de base-ball lui furent assénés jusqu’à perte de connaissance. Il fut réanimé par jet d’eau. Ces actes de torture ont duré jusqu’au quatrième jour le contraignant à dénoncer injustement des voisins à lui. Il a été conduit au parquet dans la malle d’un véhicule de tourisme, couché sur le côté, l’exiguïté de la malle ajoutant à sa souffrance. Il a été contraint de signer un procès-verbal sans le lire. Depuis son arrestation, il s’est vu refuser la délivrance de médicaments, ainsi qu’une visite médicale. Mourad qui a été ainsi supplicié souffre d’une côte cassée au côté gauche et d’une bronchite asthmatiforme pour laquelle il était traité avant son enlèvement.



Kerkadi Ahcène, 1993

Chirurgien dentiste à Meftah. Né le 1er juin 1948, marié, 6 enfants. Ex-1er vice-président de la mairie de Meftah (Blida).
Il va de soi, qu’en ce qui concerne le grand crime dont je suis devenu le pire ennemi est la torture. C’est toujours pénible d’évoquer ces périodes difficiles de la vie, ce qu’on a vécu contre son gré et qui vous marquent à jamais, dans votre corps et dans votre esprit. La torture est la forme d’expression la plus abjecte de l’être humain, dans son état le plus inhumain. Je ne sais pas si c’est du français correct, mais c’est ainsi que je le ressens.
Si je témoigne, ce n’est pas par esprit de vengeance, car cette expérience, je ne la souhaite à personne, même pas à ceux qui m’ont torturé.
C’est surtout par devoir moral envers ceux qui sont morts sous la torture et qui ne sont plus là pour le faire, ainsi qu’envers ceux qui ne peuvent pas le faire car ils n’ont pas cette possibilité qui m’est offerte.

Je me dis que dans les deux cas, si ces personnes étaient à ma place, ils l’auraient sûrement fait. Aussi je le fais pour moi et surtout pour eux.
J’ai été élu en 1990 sur une liste FIS de la commune de Meftah où j’ai occupé le poste de 1er vice-président et rempli mon devoir d’élu jusqu’à la dissolution du FIS et de ses APC.
Vers la mi-janvier 1993, j’ai été inculpé ainsi qu’une dizaine de militants et de sympathisants du FIS sous prétexte de verser de l’argent à une association « terroriste », sur une prétendue dénonciation par trois jeunes collecteurs de fonds. Pour préciser, ces trois jeunes ont été sauvagement torturés jusqu’à ce qu’ils reconnaissent que les individus dont les personnes dont noms figuraient sur une liste présentée par la police, leur avaient versé de l’argent. Devant le juge, ils sont revenus sur leurs aveux extorqués sous la torture. Ils ont quand même été condamnés alors que les autres, dont moi-même, avons été acquittés.
Au mois d’avril de la même année (entre le 4 et le 11), les parachutistes sont venus chez moi, vers minuit trente. Après avoir fracassé la porte principale et perquisitionné dans mon cabinet dentaire puis dans les appartements de mon père et de mes deux oncles, ils ont sonné chez moi. Dès que j’ai ouvert la porte, j’ai été ébloui par la lumière d’une torche. Après vérification orale d’identité et perquisition succincte, je fus accompagné par deux parachutistes au commissariat de police. Les autres militaires ont pris une autre direction. Dans la cellule, j’ai trouvé le maire qui était déjà là ainsi qu’un voisin que je cite Hakim Sellami, que j’ai laissé vivant à ma sortie et qu’on a fait disparaître depuis. Son regard me hante jusqu’à aujourd’hui. On s’est échangé un salut discret avant la séparation. Les autres parachutistes sont allés chercher l’imam de la mosquée centrale. Il y avait aussi un ancien maquisard amené par « erreur » ainsi que son fils et qui ont été libérés le lendemain tôt, sûrement sur intervention. Je peux aussi témoigner aussi que c’est un brave homme authentique. Il s’appelle Ahmed Kessar.
Deux autres personnes ont également été arrêtées mais elles ont passé la nuit dans la caserne des parachutistes sur les hauteurs de Meftah. Ils ont dû passer une très mauvaise nuit car ils ont été emmenés au commissariat dans un piteux état.

Lorsqu’on a tous été réunis au commissariat, le lendemain donc, vers 14 heures, des militaires dépêchés d’Alger sont venus nous chercher. Dès notre sortie de la cellule, les coups ont commencé à pleuvoir, accompagnés d’insultes. Nous avons été cagoulés, ligotés et conduits dans un BTR (transport de troupe) vers leur caserne, à côté de celle de la sécurité militaire à Bouzaréah sur les auteurs d’Alger.
Dès notre arrivée à la caserne, une vingtaine de soldats se sont jetés sur nous, j’allais dire comme des chiens enragés, mais je n’ose pas faire la comparaison, je manquerais de respect au meilleur ami de l’homme. Alors que nous étions encore menottés et cagoulés, ils se sont acharnés sur nous par des coups de poings, de pieds, des manches de pioche et même la gégène (courant électrique). On entendait des cris de partout, des hurlements. Pendant ce temps, qui ne voulait pas se terminer et qui m’a semblé une éternité, ces militaires se sont « défoulés » sur nos corps presque inertes et « auto-anesthésiés » pour ne pas sentir la douleur. Je m’en suis sorti avec une première perforation du tympan gauche et des bleus sur tout le corps.

Dans la même journée nous avons été transférés à la caserne voisine, celle de la sécurité militaire et qui était en fait notre vraie destination. Les militaires qui nous ont transportés, se sont fait « payer » le prix du transport par leur monnaie propre qu’est la torture.
Au niveau de la sécurité militaire, quelques-uns de nous seulement ont été torturés : un jeune avec lequel je partageais la cellule. Une fois, il a reçu tellement de décharges électriques, tout en étant menotté que les menottes ont pénétré dans sa chair au niveau des poignets. Il n’a pas été soigné. Une deuxième fois, on m’a descendu dans la salle de torture, ligoté et cagoulé, en compagnie de Djamel ABBAD. On m’a fait asseoir sur une chaise alors que lui a commencé à être torturé. Il a poussé un cri et je me suis évanoui. Plus tard, j’ai su qu’il avait été brûlé au chalumeau. Les cris des autres suppliciés font plus mal que les coups qu’on reçoit, surtout qu’ils ne disparaissent pas de la mémoire. La torture morale est peut-être plus destructrice que la torture physique.

Une semaine après, nous avons signé nos P.V., sans pouvoir les lire. Nous avons été relâchés dans la nature, qui sur l’autoroute, qui dans un quartier de la périphérie d’Alger, sans inculpation et sans jugement.
Je pensais toujours que c’était une erreur comme la première fois. Personnellement je n’avais absolument rien à me reprocher car je n’ai rien fait de répréhensible au regard de la loi. J’ai repris donc mon travail dans mon cabinet dentaire.
Vers la dernière semaine de novembre 1993, un policier en civil s’est présenté poliment à la consultation et m’a annoncé qu’ils venaient m’arrêter. Sur mon insistance, il m’a exhibé un ordre de mission.
De la même façon, nous avons été conduits un par un, le maire, l’imam et moi dans une camionnette stationnée près du commissariat de police de Meftah. Une fois à l’intérieur, nous avons été menottés et cagoulés. Cette fois-ci., nous avons atterri à la caserne de police de Blida. Dès notre arrivée, nous avons été accueillis par des coups et des gifles.
Il y avait deux sortes de torture :
1. La torture systématique collective pratiquée par les gardiens, soit au moment des repas matin, midi et soir comme des médicaments soit à n’importe quelle occasion d’ouverture de la cellule ; pour faire les besoins, pour l’appel, on avait droit à des coups de poings, des gifles, des coups de manches de pioches.
2. la torture individuelle, ciblée et programmée. L’endroit réservé à cette infâme besogne se situait en fait au bout du couloir séparant les cellules et donnant accès aux toilettes. Là était installé tout le nécessaire : table, dynamos, manches de pioche et tous les autres accessoires.
On pouvait voir ce matériel au moment où on allait aux toilettes. Pendant la torture, on portait un bandeau sur les yeux.

Quand notre tour est arrivé, ils ont commencé par appeler le maire.
Après quelques minutes de silence, nous l’entendions crier de toutes ses forces, les cris étaient amplifiés par l’espace vide. À un certain moment, il les suppliait de le tuer.
Ils lui ont attaché les parties génitales avec une ficelle, ont tiré latéralement et avec une planche lui tapaient dessus.
Au bout d’un moment qui m’a semblé une éternité, la porte de notre cellule s’est ouverte et il s’est laissé tomber par terre. Il avait ses vêtements tout mouillés.
Ce fut ensuite mon tour. On a ouvert la porte de la cellule et balancé un bandeau taillé dans une chambre à air de vélo, que je devais mettre autour des yeux.
J’ai été conduit à l’endroit de la torture. On m’a demandé de me déshabiller complètement puis j’ai été attaché sur la table (très froide, en marbre, je crois) au niveau des poignets et des chevilles de part et d’autre du corps.

J’ai tout de suite senti comme une brûlure sur le bas ventre, que j’ai pu localiser une fois à la maison. Je pense que c’est quelqu’un qui a dû éteindre sa cigarette. Ils ont commencé par me poser des questions : quel grade j’avais et quels sont les noms des personnes de mon groupe ? Devant mon étonnement, les coups et les insultes ont commencé.
Je recevais des coups de pieds partout, même sur le visage, qui m’ont provoqué la deuxième perforation du tympan gauche. D’autres frappaient avec des bâtons sur les bras et les cuisses.
Ensuite, ils sont passés à la torture du chiffon. Tout en étant maintenu ligoté, l’un d’eux m’a couvert les voies respiratoires (nez et bouche) avec un tissu, un autre me tenait la tête tandis qu’on ouvrait le robinet et dirigeait le tuyau sur mon visage. Ils m’avaient dit auparavant que si j’avais quelque chose à dire, je n’ai qu’à secouer la tête pour qu’ils arrêtent.
Au début, bien sûr je commençais à boire, en pensant que j’allais vaincre le débit de l’eau, mais très vite j’ai été submergé. Je me retrouvais dans la situation du noyé : si je fermais la bouche, je suffoquais, si je l’ouvrais, l’eau entrait.

Une fois le ventre plein à éclater et sentant que j’allais perdre connaissance, j’ai secoué la tête. Ils ont arrêté. Pour gagner du temps, j’ai toussé plusieurs fois, mais dès que je leur ai dit que je ne savais rien, ils ont repris de plus belle : coups, insultes et puis de nouveau l’eau et le chiffon.
Au bout de la troisième fois, je leur ai dit, pourquoi vous me torturez ? Dites-moi ce que vous voulez que je vous avoue et je le dirai. L’un d’eux m’a répondu : « Non, nous on te frappe et toi tu parles, sans qu’on te dise ce que tu as à dire. »

Ensuite, ils m’ont demandé, toujours sous la torture, à qui je versais de l’argent. À demi évanoui, je me suis rappelé le nom de TIGHARSI Amar qu’on venait de tuer dans une embuscade. Sur le détail de la somme, j’ai donné un chiffre rond 1 000 DA. Là, je crois qu’ils avaient compris que je ne détenais aucun secret. Ils ont ensuite dirigé l’eau glacée sur tout mon corps, pour me « nettoyer », m’ont défait les liens et m’ont ordonné de me rhabiller.
À ce moment, j’avais tellement froid que je n’arrivais plus à contenir mes petits besoins.
Le tour de l’imam a été rapide. Il a été torturé aussi, mais on n’a pas entendu ses cris car d’après lui, sa bouche s’ouvrait mais il n’avait plus la force d’émettre le moindre son. Il était déjà tellement maigre aussi, qu’une fois déshabillé, peut-être qu’ils n’ont pas osé… bien qu’ils n’aient pas d’état d’âme.

Après, nous n’avons subi que la torture systématique, quotidienne des gardiens, jusqu’à notre libération, une semaine plus tard, sur une petite route, derrière l’hôpital psychiatrique Frantz Fanon de Blida. Avant notre libération, nous avons signé des procès-verbaux dont nous ignorions le contenu. Leur dernière phrase a été une menace : « vous n’avez pas intérêt à ce qu’on vous ramène ici ».
Devant l’entrée de l’hôpital, les gens pensaient que nous étions des pensionnaires de cet établissement, vu notre état lamentable.
Certaines nuits, dans les cellules, on ne pouvait pas dormir à cause des cris indescriptibles des suppliciés qu’on voulait faire avouer le plus vite possible et par tous les moyens.
Au regard de ce qu’ont subi les autres, je me dis que je m’en suis sorti à bon compte.
N’était-ce le devoir de témoigner pour ceux qui ne peuvent pas le faire et pour ceux qui sont morts sous la torture, la décence m’aurait recommandé de me taire.
Suite à ces événements, la peur aidant et le manque de courage, j’ai pris la décision de quitter l’Algérie.

Kerkadi Ahcène
Décembre 2000



Khechai Abderrachid, 1992

Agé de 32 ans, demeurant à Baraki, enseignant de profession.
Il a été transféré de la prison de Serkadji à la prison d’El-Harrach au mois d’avril 1992. Dès son arrivée, il fut pris en « charge » par le sinistre gardien-tortionnaire Rabah Badjarah qui le tortura pendant dix jours dans une cellule du quartier d’isolement. Ces sévices consistaient essentiellement en des sodomisations par manche à balai et des coups de bâtons sur les organes génitaux. Ces tortures atroces entraînèrent pendant plusieurs jours des rectorragies abondantes ainsi que des troubles sphinctériens. La victime remarqua quelques semaines plus tard une atrophie testiculaire avec troubles de la miction à type de dysurie et de pollakiurie. Il réclama à plusieurs reprises des soins qui lui furent refusés. L’examen clinique pratiqué par un chirurgien emprisonné pour délit d’opinion en juin 1992 montrait un aspect de dilatation pathologique du sphincter anal et une atrophie testiculaire évocatrice d’une CASTRATION suite aux nombreux coups reçus à cette partie du corps. Son état nécessitait une exploration radiologique de son arbre urinaire (urographie intraveineuse) qui ne fut pas réalisée.
25 juin 1992



Khider Omar, 1994

J’adresse à l’opinion publique un rapport détaillé et circonstancié au sujet de mon arrestation et des violences subies durant les quarante-sept jours de ma détention, dans le cadre de la garde à vue dans les geôles du régime, pendant lesquels j’ai subi une panoplie de supplices physiques et moraux, des menaces de mort et des humiliations.

La nuit de mon arrestation
Dimanche 3 avril 1994. Il était 2 heures du matin quand des forces combinées de militaires et de policiers ont encerclé mon domicile. Ils ont perquisitionné partout, en proférant injures et grossièretés. Tous mes livres et cassettes ont été pris. J’ai été ligoté avec un câble électrique et emmené au commissariat de police de Dellys, accompagné de coups de poing et de pied. J’ai été jeté dans une cellule après avoir été dévêtu.

Dimanche 3 avril 1994
J’ai été abandonné dans la cellule durant toute la journée sans manger ni boire. On ne m’a pas interrogé jusqu’à 16 heures. À ce moment, la porte de la cellule s’est ouverte et un officier des services de renseignements m’a mis les menottes et bandé les yeux après avoir vérifié mon identité. On m’a jeté dans la malle d’un véhicule et on m’a emmené vers une base militaire, à l’est de Dellys, située près de la plage. L’officier des renseignements m’a informé qu’il m’avait amené ici pour m’exécuter, en m’insultant et en m’humiliant.
On m’a mis dans un grand hangar servant de garage aux véhicules militaires. Là, a commencé l’interrogatoire. J’étais entouré d’officiers et de policiers en civil. Cet interrogatoire portait sur certains documents trouvés chez moi. On voulait que je reconnaisse d’emblée certains faits et que j’implique des personnes dont ils avaient la liste. J’ai refusé d’admettre des faits fictifs et d’impliquer des gens que je ne connaissais pas, innocentes victimes de leurs machinations. Devant mon refus catégorique, ils ont utilisé la torture. J’ai été totalement déshabillé et ligoté des poignets et des chevilles avec un fil de fer. Puis j’ai été allongé sur le sol. On m’a versé un seau d’eau froide sur le corps. Je grelottais de froid. On s’est mis alors à me fouetter avec des câbles électriques et des cordes. J’ai été blessé sur tout le corps. Du sang coulait de mes plaies. Des questions variées m’étaient posées en même temps. Comme je n’avais pas changé d’un iota mes réponses, ils ont changé de méthode. On m’a jeté dans un bassin et on m’a plongé la tête sous l’eau pour me noyer. J’étouffais et j’avais l’impression que mes oreilles allaient éclater. Ne pouvant plus résister à ces actes barbares, j’ai fini par « reconnaître » ce qu’ils voulaient. La torture a cessé et on m’a alors ramené au commissariat de Dellys dans la malle de leur véhicule. J’ai alors passé une autre nuit dans la cellule sans boire ni manger.

Lundi 4 avril 1994
Les policiers m’ont extrait de la cellule vers 8 heures du matin et m’ont jeté dans la malle de leur véhicule après m’avoir bandé les yeux. Ils m’ont emmené vers une destination inconnue qui s’est avérée être le centre de la Sécurité militaire de Boumerdès. Pendant une bonne heure, j’ai été l’objet d’insultes, de bastonnades et d’humiliations de toutes sortes. J’ai été ensuite transféré au centre de la Sécurité militaire de Blida où on m’a enfermé dans un dépôt de marchandises. Quelque temps plus tard, des militaires sont venus m’interroger, en m’insultant. On m’a demandé de leur indiquer la cache d’un certain Brahim Gharbi qui serait recherché. Je les ai informés de son adresse. Ils m’ont alors laissé en paix.

Mardi 5 avril 1994
À 8 heures, on m’a sorti et emmené vers la capitale. Les éléments de la Sécurité militaire se sont dirigés vers le lieu supposé être le refuge de Brahim Gharbi. Après deux heures d’attente et de recherches, et en l’absence de la personne recherchée, nous avons repris le chemin de Blida et ils m’ont accusé d’avoir menti et d’avoir donné de fausses informations.

Après m’avoir posé une dernière question, on m’a dirigé vers la salle de torture qui était une salle d’eau. On m’a allongé sur une table de bois après m’avoir déshabillé de force et ligoté solidement. Les tortionnaires m’ont mis sous un robinet et ont versé de l’eau. Je grelottais de froid. Ils m’ont roué de coups de poing sur tout le corps. Je ne voyais pas venir les coups car j’avais les yeux bandés. L’un d’eux a utilisé un bâton qui apparemment était en bois, c’est du moins la sensation que j’avais. Tout en me frappant, on me demandait : « Où sont Redjem et Gharbi ? » Mes réponses étaient à chaque fois négatives, car j’ignorais où ils se trouvaient. Les méthodes de tortures sont montées d’un cran dans l’échelle de la barbarie. On a alors utilisé la technique du chiffon, puis l’électricité. On m’a placé deux pinces (électrodes) sur les lobes des oreilles. Je subissais cinq types de tortures à la fois. À la fin de la séance, on a attaché mon sexe à un câble électrique et l’un des tortionnaires est monté sur la table et s’est mis à tirer de toutes ses forces vers le haut. J’ai perdu alors connaissance. À mon réveil et ne pouvant plus résister à ces horribles supplices, j’ai lancé au hasard des noms de personnes demeurant à Dellys.
La torture a alors cessé. On m’a libéré de mes attaches mais je ne pouvais plus me lever de la table. J’étais cloué par la douleur. Mon bras gauche était paralysé. Ma verge était gonflée d’un volumineux oedème et présentait une plaie béante qui saignait abondamment. On m’a descendu de la table et on m’a jeté mes vêtements sur le corps. On m’a ensuite transféré à nouveau à Dellys. Il était environ 16 heures.
À notre arrivée à la base militaire, je suis resté près de deux heures dans le fourgon, ligoté et tremblant de froid. Je ne portais qu’un pantalon et une chemise trempés.
Les militaires m’ont alors conduit dans le bureau du commandant de la base où m’attendaient de nombreux officiers (de l’armée, de la police et de la SM). Une nouvelle série de questions m’ont été posées concernant le domicile d’un citoyen dont j’avais balancé le nom sous la torture. Ils m’ont demandé de plus amples détails sur sa demeure et ses fréquentations. Ils voulaient aussi savoir de moi quel était le meilleur moyen de l’arrêter (?!). Cet interrogatoire s’est déroulé sous les injures et les coups de barre de fer. Ils me menaçaient à chaque fois d’exécution. À la fin de cet interrogatoire, ils m’ont ramené dans le fourgon durant quelques instants, puis sorti à nouveau à l’air libre, près du véhicule, et ils se moquaient de moi, m’humiliaient, me lançaient toutes sortes d’obscénités. Du fait des supplices subis, on m’a transformé en un véritable cadavre ambulant. Les militaires m’ont jeté à nouveau dans le fourgon où j’ai passé la nuit, encore une fois sans manger ni boire.

Mercredi 6 avril 1994
Un officier de la Sécurité militaire est venu de très bonne heure, avant le lever du soleil, m’apprendre qu’on allait au domicile du citoyen que j’avais dénoncé sous la torture pour l’arrêter. Il m’a avisé que toute tentative de fuite se solderait inéluctablement par la mort. Le véhicule a démarré et s’est dirigé vers le domicile d’une autre personne que celle dont j’avais donné l’adresse sous la torture. Il s’agissait de M. Hocine Thamert. À l’arrivée, on m’a fait descendre en me frappant violemment. Ils ont fait irruption avec violence au domicile de ce citoyen. Ils ne l’ont pas trouvé. Ils ont cassé tous les meubles qui étaient à leur portée, en insultant les occupants de la maison. Ils ont pris des documents. Ils étaient fous de rage de ne pas avoir trouvé la personne recherchée. Ils m’ont alors demandé de leur indiquer le domicile de la personne dont j’avais cité le nom, puis on s’est dirigé vers ce lieu. J’ai fait tout le trajet sous les coups de poing des éléments du groupe d’interventions spéciales (GIS). Je ne pouvais plus me mettre debout et encore moins marcher du fait de mon état d’épuisement. Je leur ai indiqué le domicile qu’ils ont envahi de force et sans ménagement. Enragés de n’avoir rien trouvé, ils ont jeté tous les meubles dans la rue.
On s’est dirigé ensuite vers le domicile d’une troisième personne dans un village environnant. Les éléments du GIS ont été surpris par la présence d’un groupe armé, caché dans un dépôt. Ils se sont enfuis pour se cacher et m’ont laissé seul dans le véhicule, ligoté, à la merci des balles qui sifflaient de partout. L’accrochage a duré toute la journée. À chaque fois qu’un élément du GIS était touché, ils le ramenaient dans le véhicule en m’insultant et en me frappant. J’étais devenu leur souffre-douleur. On m’a alors fait sortir du véhicule pour laisser la place à leurs hommes touchés.
À la nuit tombante, on est reparti vers la base militaire, puis vers le commissariat. Là, on m’a demandé des renseignements sur les domiciles de certains citoyens de la ville de Dellys. Les policiers m’ont emmené au centre-ville et ils ont perquisitionné plusieurs habitations. L’opération de recherche a duré près de deux heures. Ils ont arrêté un citoyen nommé Ali Berrached.
De nouveau, on m’a transféré vers la base militaire et on m’a laissé dans le véhicule. J’ai vu les militaires faire sortir deux citoyens dans un état lamentable. Il s’agissait de messieurs Rabah Amiri et Malek Bentouati. Il était environ minuit.

Jeudi 7 avril 1994
À 7 heures du matin, un homme du GIS est venu me réveiller. Il m’a enlevé les menottes et m’a fait sortir dans la cour de la base pour que je me dégourdisse les jambes, avant de me remettre dans le fourgon. Trois autres prisonniers m’ont rejoint. Il s’agissait de Rabah Amiri, Malek Bentouati et Ali Berrached. J’ai remarqué sur leurs visages des traces de torture.

Amiri et Bentouati avaient été arrêtés deux jours avant moi. Ils étaient accusés de travailler avec moi dans plusieurs domaines. Durant tout le trajet en direction du centre de la Sécurité militaire de Boumerdès, je me suis entretenu avec les frères qui m’accompagnaient.

Au centre de la SM de Boumerdès, on m’a isolé de mes compagnons et mis dans un autre véhicule. On nous a transférés sur Blida. On m’a enfermé dans la même pièce que j’avais occupée lors de mon premier séjour, et qui était mitoyenne des salles de torture. J’entendais des cris horribles de frères suppliciés.

Quelques instants après mon arrivée, on m’a introduit dans un bureau alors que mes compagnons étaient emmenés vers la salle de torture. Mon interrogatoire a été bref, il n’a duré que quelques minutes, ce qui m’a d’ailleurs surpris. J’ai passé cette nuit à gémir des souffrances que j’avais endurées les jours précédents, et plus particulièrement des douleurs au dos dues à un coup de crosse.

Vendredi 8 avril 1994
À 8 heures du matin, on m’a sorti de la salle obscure. On m’a passé les menottes et on m’a mis un sac sur la tête pour me couvrir le visage. J’ai grimpé à l’arrière d’un fourgon en compagnie de deux jeunes que je ne connaissais pas. On allait vers une destination inconnue. Après une heure de trajet, les militaires ont déposé les deux jeunes dans une caserne. Ces jeunes habitaient Boufarik. Au bout de quelques instants, on est arrivé dans ce qui semblait être une base militaire. On m’a descendu du fourgon sous une pluie de coups et d’injures. J’étais trimbalé d’une région à l’autre, d’un centre à l’autre. De nouveau, j’ai repris le chemin de Blida. À mon arrivée, j’ai trouvé tout l’état-major des renseignements qui m’attendait et à leur tête le commandant de la caserne.

Un nouvel interrogatoire a commencé, concernant les frères ramenés de Dellys. Là, j’ai compris pourquoi j’avais été éloigné de la base le matin. C’était pour interroger les autres sous la torture. On m’a confronté avec certains frères qui étaient dans un état de délabrement physique inquiétant. C’était le cas de Rabah Benchiha, demeurant à Bordj Ménaïel, qui était atteint d’un cancer du colon. Il a été sauvagement torturé au point de ne plus pouvoir tenir debout, ni articuler correctement une phrase. Après cette confrontation et la prise de renseignements, on m’a remis dans la cellule où j’entendais les cris de mes frères qui étaient torturés.

Samedi 9 avril 1994
J’ai été réveillé ce jour-là par les cris et les supplications des torturés qui subissaient les affres de la barbarie avec des méthodes inhumaines : utilisation du chalumeau et de la gégène. Il y avait près de quinze personnes que je connaissais. Ce supplice a duré plusieurs heures. Moi, de ma cellule, en entendant ces horribles cris de souffrance, je subissais une véritable torture morale.

Le soir, j’ai reçu la visite d’un officier de la Sécurité militaire, venu marchander ma participation à un scénario concocté par ses soins, en échange de quoi j’aurais la vie sauve. Ce scénario consistait à entrer en contact par téléphone avec des amis en Allemagne pour leur soutirer des renseignements. J’ai marché dans la combine et je les ai appelés.

Dimanche 10 avril 1994

Après avoir passé la nuit à entendre les cris des suppliciés, j’ai continué dans la journée à appeler mes amis en Allemagne. Les principales questions qui m’étaient posées par les officiers de la SM tournaient autour de la personnalité de Abderrezak Redjem et de Brahim Gharbi. On m’a aussi demandé des renseignements sur des documents trouvés chez moi. Ce scénario et les interrogatoires ont duré ainsi jusqu’au vingt-quatrième jour de ma détention.

Jeudi 14 avril 1994

J’ai entendu au matin un mouvement anormal. Quelques instants après, on m’a sorti de la cellule et on m’a embarqué dans un véhicule. On m’a annoncé que je devais repartir avec eux sur Dellys, pour leur indiquer le domicile d’un certain Abderrahmani. Je leur ai immédiatement répondu que je ne connaissais pas le domicile de cette personne. Malgré cela, on m’a embarqué de force. J’ai remarqué en cours de route qu’un fourgon nous précédait. À notre arrivée à la base militaire de Tadmaït (Kabylie), vers 15 heures, on m’a bandé les yeux et on m’a abandonné dans le véhicule jusqu’à 0 h 30. De temps à autre, des militaires passaient et m’insultaient.

Vendredi 15 avril 1994

On m’a emmené à 4 heures du matin avec un important renfort militaire en direction du village où devait habiter Abderrahmani. Le fourgon nous accompagnait toujours. J’ai vite pensé qu’il devait y avoir des prisonniers à l’intérieur. À notre arrivée au domicile présumé de Abderrahmani, les militaires ont encerclé la maison et donné l’assaut. Après une fouille minutieuse, ils sont revenus bredouilles.

Les militaires ont alors extrait deux prisonniers du fameux fourgon. Je les ai rapidement reconnus. Il s’agissait de Rabah Benchiha et Ali Berrached qui étaient mes amis. Ils les ont mis près du véhicule où j’étais et ont commencé à tirer sur eux avec leurs pistolets et leurs kalachnikovs, sans aucune pitié ni retenue. Les militaires ont abandonné les deux cadavres dans une mare de sang. J’ai tout vu. Le convoi militaire s’est ébranlé sur quelques dizaines de mètres et s’est arrêté à nouveau. Les militaires ont sorti deux autres prisonniers. Il s’agissait de Rabah Amiri et Malek Bentouati. Les militaires ont déchargé sur eux leurs armes. Ils se sont effondrés à leur tour sur le côté de la route, morts. J’étais bouleversé et choqué à la vue de ces crimes effroyables. Les militaires excités et déchaînés ont redoublé d’insultes à mon encontre. Après avoir accompli leurs basses oeuvres, ils m’ont ramené à la base de Dellys, puis à Blida.

Samedi 16 avril 1994

Ce matin, lors d’un contact téléphonique avec un ami en Allemagne (suivant le scénario de la SM), ce dernier a évoqué le nom d’un ami à lui, demeurant à Benchaabane (Boufarik). À la fin de la communication téléphonique, la SM m’a demandé de les accompagner au domicile de cette personne et d’entrer en contact avec elle.

Du dimanche 17 avril au mardi 10 mai 1994

Après trente-sept jours de détention, j’étais toujours l’objet d’interrogatoires et d’humiliations de la part des tortionnaires. J’entendais quotidiennement les cris et les gémissements des suppliciés.

J’ai assisté durant cette période à la mort sous la torture de trois citoyens. L’odeur de sang et de chair brûlée emplissait ma cellule. Cette situation inimaginable a provoqué chez moi de sérieux troubles psychologiques.

Mardi 10 mai 1994

Ce jour a été mon dernier dans les locaux de la Sécurité militaire. Il était 9 heures du matin, quand mes tortionnaires sont venus me chercher. On m’a introduit dans le sinistre « fourgon de la mort ». Quand il a démarré, j’ai ôté partiellement le bandage de mes yeux et j’ai été surpris de découvrir les frères Gharbi Brahim et Thamert Hocine à mes côtés. J’ai discuté avec eux d’une voix basse et j’ai essayé de connaître la date de leur arrestation et d’autres détails sur les conditions de leur détention. Nous croyions tous les trois qu’ils nous avaient sortis pour nous assassiner comme ils l’avaient fait précédemment avec les quatre autres. Après près d’une heure de trajet, le fourgon a pénétré à l’école de police de Châteauneuf, et les tortionnaires nous ont conduits dans le bâtiment principal pour nous descendre dans le sous-sol. On nous a fait asseoir à même le sol, menottes aux poignets derrière le dos, visage contre le mur et yeux bandés. On nous a laissés dans cette position de 10 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir.

Mercredi 11 mai 1994

C’était le trente-huitième jour de ma séquestration. Le matin, on m’a sorti de la cellule n° 9 et on m’a conduit vers le laboratoire de photographie. Après m’avoir photographié de face et de profil, on a pris mes empreintes digitales. À dix heures, j’ai subi un nouvel interrogatoire en présence de huit policiers. Ils m’ont assené de nombreux coups de poing. Cela a duré deux heures. La même opération s’est répétée le soir vers 21 heures. On a menacé de me tuer sur la table de torture ou par balles.

Jeudi 12 mai 1994

L’interrogatoire s’est poursuivi à partir de 10 h 30 et a duré moins d’un quart d’heure. J’ai passé toute la nuit, comme à Blida, à entendre les cris et les gémissements des suppliciés. L’un des torturés occupait la même cellule que moi. On lui avait cassé des os et incisé la peau avec un couteau. J’ai passé la nuit à lui sécher les plaies avec ma chemise.

Samedi 14 mai 1994

C’était mon quarante et unième jour de séquestration. L’interrogatoire de ce jour s’est déroulé en présence du commissaire principal qui me posait les questions en français. De temps à autre, il traitait mon père de traître, alors que celui-ci représente le symbole du patriotisme et du sacrifice pour la patrie, pour avoir passé dix-sept années dans les geôles de la colonisation française.

L’interrogatoire a continué le soir et on m’a demandé de signer mes « aveux » sans les lire.

Du dimanche 15 mai au mardi 17 mai 1994

Je n’ai pas bougé de ma cellule n° 9, d’où j’entendais les cris des torturés et les insultes des tortionnaires.

Mercredi 18 mai 1994

J’ai été réveillé très tôt. J’ai retrouvé mes amis Gharbi et Thamert dans la cour. J’ai compris qu’on allait peut-être nous présenter à la justice. Lors de mon transfert, on a refusé de me donner mes lunettes de vue et ma carte d’identité. Durant tout le trajet menant au tribunal, nous avons été soumis à des insultes. Même à l’intérieur du palais de justice, et devant le bureau du juge d’instruction, les policiers se sont mis à nous tabasser sans aucune retenue, tout comme durant notre transfert vers la prison.

Nous avons passé trois heures au palais de justice, à plat ventre sur le sol, dans une pièce qui ne dépassait pas 4 m2.

Nous avons été accueillis à la prison d’El-Harrach par des gardiens menaçants qui nous ont frappés violemment. L’un d’eux a mis le canon de son pistolet dans la bouche de Brahim Gharbi, puis l’a frappé violemment à la tête.

Remarques :

1- Mes parents n’ont eu de nouvelles de moi qu’après cinquante-deux jours.
2 — J’ai appris de mes parents que les militaires avaient perquisitionné à deux reprises chez moi après mon arrestation, et que lors de la dernière perquisition ils ont pris tous mes documents et mes diplômes d’informatique et d’anglais. Ils ont volé une somme de 35 000 FF, un magnétoscope, des ouvrages scientifiques et des dossiers médicaux. Ils ont instauré un véritable climat de terreur et provoqué un véritable choc dans ma famille, par leur comportement vulgaire et brutal. Il faut savoir que mon père a quatre-vingt-huit ans et ma mère soixante-treize.

Khider Omar.
Adresse : Bassatine n° 3, Dellys, Boumerdès.
Prison d’El-Harrach, le 1er octobre 1994.


Koudri Abderrezak, 1994Il est né le 12 août 1952, marié et père de huit enfants. Il a été arrêté chez lui le 17 octobre 1994 par la police de Bourouba à 1 h 30 du matin. Séquestré en cellule humide, le sol mouillé et jonché de saletés durant quarante-trois jours, il a été sauvagement torturé. Complètement nu à part le slip sur la peau, il a reçu des coups pendant quatre semaines, il a eu des côtes fêlées, dûment constatées dans le dossier médical. La peau de son corps a été atteinte de maladie infectieuse. Les blessures occasionnées par des coups violents sur les côtes ont entraîné chez lui des douleurs atroces qui le privaient de sommeil.
Une expertise médicale a été demandée et pratiquée sur le prévenu. Les autorités judiciaires, administratives ou politiques, toutes avisées en temps utile n’ont pas réagi. Jugé le 10 novembre 1996, il a été condamné à trois ans de prison. Ecrou n° 74505, prison d’El-Harrach.

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