Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

H   I


Habib Rabah, 1992

J’étais sergent-chef parachutiste des troupes spéciales. Je me trouvais à Alger en tant que membre d’un groupe spécial stationné à Ben-Aknoun dans le centre des motards de la gendarmerie. En février 1992, j’avais été interrogé à Ben-Aknoun par des membres de la Sécurité militaire. On m’avait fait signer des papiers dans lesquels je certifiais que je n’étais membre d’aucun parti et que je n’avais aucune activité politique.

Fin mars (on était en plein mois de Ramadhan) 1992, je reçus un ordre de mission pour Biskra, signé par le commandant de notre groupe. De Biskra, j’ai été envoyé à Ouargla, au centre de la 4e région militaire.

C’est là que j’ai été arrêté par des hommes du centre de la Sécurité militaire de la 4e région militaire. Ils étaient accompagnés de chiens, avec une voiture de type NIVA. Il y avait le conducteur, un homme à côté de lui et deux autres hommes derrière, moi entre les deux. Avant d’arriver au poste se trouvant au centre de Ouargla, ils m’ont mis une chemise sur la tête avec l’argument qu’il était interdit aux étrangers d’entrer dans cet endroit.

Arrivé à l’intérieur, ils m’ont fouillé, ils ont pris mes papiers et m’ont dit : « Ici tu n’as pas de grade, on te l’enlève. » Ils m’ont enlevé mes habits et mes chaussures. Je portais une tenue de sport. J’ai mis une autre tenue qu’ils m’ont donnée, elle était sale et puait et n’avait ni boutons, ni ceinture. Ils m’ont emmené dans une cellule où j’étais seul. Après deux ou trois heures, ils m’ont emmené dans une autre cellule, la tête recouverte. C’était une petite cellule avec une porte épaisse. Son aspect était effrayant. À côté se trouvaient d’autres cellules qui donnaient sur une petite surface. Quand ils venaient pour sortir un détenu, j’entendais leurs cris. Dans la porte se trouvait une petite ouverture qu’ils pouvaient ouvrir et fermer lors de leurs rondes qu’ils effectuaient tous les trois quarts d’heure (comme dans les autres centres).

Je suis entré dans la cellule sans chaussures, le sol était en ciment, il n’y avait pas de lit et les murs étaient tâchés de sang. Dans la nuit, ils m’ont apporté à manger, ils ont ouvert la cellule, placé le plat devant la porte qu’ils ont refermée. À l’intérieur, il n’y avait pas de lumière. J’ai refusé de manger. Quand ils sont revenus, ils ont repris le plat et ont refermé la porte. Puis trois hommes sont venus, deux d’entre eux avaient un chien, ils ont mis les habits sur ma tête. Ils m’ont emmené dans une autre cellule à un autre endroit dans laquelle il y avait de la lumière mais pas de lit non plus.

Le lendemain, ils m’ont emmené dans une autre cellule, il y avait deux personnes à l’intérieur. L’un était gravement blessé, il ne bougeait pas et ne parlait pas. L’autre portait encore sa tenue civile mais sans chaussures. Il était de la caserne de l’aviation de Ouargla. Il avait peur et parlait avec prudence. Nous attendions d’être interrogés. Après l’iftar (la rupture du jeûne), dans la soirée, ils l’ont emmené, lui ont enlevé les habits et l’ont ramené et ils m’ont transféré dans une autre cellule dans laquelle il y avait de la lumière. Après deux heures, ils ont ouvert la porte, un homme est entré, les mains pleines de sang : ils ont fait entrer mon ami Kadri Abdallah, jusqu’à la porte seulement ; il avait les mains liées. Il était accompagné de trois hommes. L’un d’entre eux me dit : « Il t’arrivera la même chose, si tu n’avoues pas. » Je lui ai demandé ce que je devais avouer ? Il a demandé à mon ami s’il me connaissait, il a répondu : « Je ne le connais pas et n’ai aucune relation avec lui. » J’ai répondu la même chose. Ils l’ont emmené. Il avait été battu, ses habits étaient déchirés et son visage était en sang.

Dans la même nuit, vers 2 heures ou 3 heures du matin, ils ont ouvert la porte et m’ont emmené dans leur bureau, sur ma tête un habit. Ils m’ont orienté vers un mur. L’un d’entre eux était debout devant moi, il était grand et fort. Il enleva l’habit de ma tête et me dit : « Ne regarde pas derrière toi. Où es-tu ? » Je lui ai répondu que je ne le savais pas. Il m’a demandé ce que j’avais fait, je lui ai répondu que je ne n’avais rien fait. L’un de ceux qui étaient derrière moi me donna un coup de poing sur l’oreille. J’ai jeté un coup d’œil et j’ai vu environ une dizaine d’hommes qui me regardaient. Il m’a donné l’ordre de ne pas regarder derrière moi. Ils m’ont posé des questions, je leur ai répondu que je ne savais rien et que je n’avais pas d’informations à leur donner.
Je lui parlais et j’essayais de savoir de quoi il s’agissait, mais il ne répondait pas et voulait que je parle, moi. Ils m’ont donné des coups de poing et de pieds et m’ont insulté. J’étais tenace et essayais en même temps de connaître les raisons. Ils m’accusaient d’appartenir à l’armée secrète du FIS. Ils ont dit que des gens avaient témoigné que j’avais collaboré avec eux. Ils m’ont dit : « Dis la vérité, que vouliez-vous ? Avoue et il ne t’arrivera rien. » Je répondais que ces choses ne me concernaient pas et que je n’étais pas membre de ce parti et que je ne savais rien.

Ils m’ont dit de bien réfléchir et m’ont laissé seul environ une demi-heure. Ils sont revenus, ils étaient cinq et avaient une chaise avec eux. Ils m’interrogèrent : « Qui étaient tes amis militaires qui travaillaient avec toi ? » Ils me montrèrent des photos de parachutistes emprisonnés venant de Biskra. J’ai reconnu certains qui étaient passés avant moi dans ce centre, mais je ne les ai pas vus comme mon ami. J’ai refusé de reconnaître quoi que ce soit et ils m’ont menacé de me suspendre. Ils m’ont ramené dans la cellule, les mains liées. Il faisait froid. Ils ont refusé que je fasse mes ablutions.

Vers 9 heures du matin, ils m’ont sorti de la cellule, les yeux bandés, ils m’ont emmené à un autre endroit. Six personnes me posèrent de nombreuses questions, mes pieds étaient liés. Je suis resté debout. Ils m’ont ordonné de reconnaître et de dire la vérité. Je leur ai répondu que je ne savais rien. Ils m’ont frappé à coups de poing et de pieds, puis ils ont pris un fouet en bois avec lequel ils m’ont beaucoup frappé sur tout le corps ; l’un d’entre eux a sorti son revolver et l’a placé sur ma tête en me menaçant. J’étais persuadé d’être entre les mains d’ennemis. Je pris la décision de ne rien reconnaître quoi qu’il arrive.

Ils m’ont déshabillé, le sang coulait de ma bouche et de mon nez, mais je ne sentais pas la douleur. Ils m’ont étendu sur une planche en bois et m’ont frappé sur le visage et le corps et les plantes des pieds avec un bâton (falaqa). Ils m’ont obligé à avaler une grande quantité d’eau sale avec une odeur nauséabonde et un goût amer, une eau pas normale qui me donnait des nausées, il me fallait vomir mais je ne pouvais pas parce qu’un chiffon était enfoncé dans ma bouche. Je restais là jusque dans la nuit puis ils m’ont emmené dans une cellule où se trouvait un lit en fer mais sans matelas. Ils m’ont apporté à manger, mais je ne pouvais rien avaler.
Le soir du deuxième jour, ils m’ont sorti après la rupture du jeûne et les séances de coups et d’insultes se répétèrent. Cette fois ils m’accusaient : « Vous avez projeté de tuer la direction militaire. » Je n’ai pas reconnu cela. Ils m’ont énormément frappé sur la figure mais aussi des coups de poing et de pied au sexe et avec le fouet sur le ventre et la poitrine et les jambes. Ce jour-là, ils m’ont énormément battu, c’est le jour où ils m’ont battu le plus à Ouargla. J’ai perdu conscience et je me suis affalé par terre.

Je me suis réveillé lorsqu’ils ont versé de l’eau sur mon corps, mais j’étais terrassé, tout le corps me faisait mal. Ils ont continué à me frapper avec leurs grosses chaussures alors que j’étais allongé par terre. Ils m’ont frappé à la tête et au visage, j’en ai encore des traces.
Pendant une semaine, j’ai subi ces coups, mais je n’ai rien signé qui atteste mon implication dans quoi que ce soit. Puis, ils m’ont placé dans une cellule dans laquelle se trouvait un nouveau groupe. Je suis resté un jour avec eux. Mon visage était enflé, surtout mes yeux et mon nez, et mon corps était ensanglanté. Ils m’ont fait de la place pour que je puisse dormir. Ils étaient très solidaires. Ils étaient six, tous des militaires. Le lendemain, ils m’ont emmené dans la cellule de Kadri. Je suis resté quatre ou cinq jours avec lui. Il avait été battu comme moi mais avait en plus subi la gégène. Tout son corps était blessé. Son visage était enflé comme le mien.
Puis, ils m’ont emmené à l’aéroport de Ouargla dans l’après-midi et mon ami est resté à Ouargla. Je suis monté dans un avion du type Iliouchine 76, j’y ai vu un grand nombre de militaires, gendarmes et membres de la SM, attachés deux par deux aux poings. Nous sommes arrivés à l’aéroport de Boufarik dans la soirée. À l’arrivée, nous avons vu des voitures de la gendarmerie et de la SM qui nous attendaient. On nous a tout de suite embarqués dans des voitures, les yeux bandés.

Avec trois autres que je ne connaissais pas, j’ai été emmené à Blida. Pendant la première nuit, les agents de la SM m’ont demandé pourquoi on m’avait emmené à cet endroit. Je leur ai répondu que je ne le savais pas. Ils m’ont posé les mêmes questions qu’auparavant. L’un d’entre eux ne parlait que français et m’a demandé : « Quelle est ta relation avec Ghania ? » J’ai demandé qui était Ghania et j’ai dit que je ne la connaissais pas. Ils m’ont frappé sur le nez. Ils m’ont enlevé ma tenue de sport et donné une combinaison ; puis ils m’ont ramené dans la cellule, où j’ai trouvé de nombreux militaires de la première région militaire, dont la plupart étaient de simples soldats. Ils avaient été arrêtés parce qu’ils priaient et sympathisaient avec le parti interdit. Durant tout ce mois, les arrestations furent nombreuses, surtout au sein des forces spéciales.

Au deuxième jour, ils m’ont emmené à l’interrogatoire. Ils ont posé de nombreuses questions, quelle était ma relation avec Ghania et ce que j’avais fait. Ils m’ont donné beaucoup de noms de parachutistes en précisant qu’ils étaient là. C’est à ce moment-là que j’ai appris qu’ils avaient été arrêtés. Durant ce mois, alors que les arrestations débutèrent, trois révoltes au sein des 18e BAP, 4e BAP et 12e BAP eurent lieu à Beni-Messous.

Ils me menacèrent de me suspendre par les pieds, mais ils ne l’ont pas fait. Ils ne m’ont pas donné à manger. Ils m’ont frappé à coups de poings et de pieds et ils m’ont enlevé les habits. Je n’étais qu’en slip et il faisait froid. Ils ont placé un projecteur très puissant devant mes yeux. Ils m’ont mis un bâton au niveau des jarrets, mes mains étaient liées entre mes jambes, fixées avec le bâton. Le sol était plein d’eau et la porte restait ouverte, il faisait froid. J’étais physiquement préparé. Je penchais ma tête pour éviter la lumière. Ils faisaient des rondes car ils n’étaient pas loin de moi et à chaque fois ils versaient de l’eau glacée sur moi. Ils l’ont fait trois fois en plus des insultes et des accusations. La dernière fois, ils m’ont emmené pour m’interroger, je n’ai rien reconnu, ils m’ont écrasé avec leurs pieds. J’ai frappé l’un d’eux, je lui ai enlevé ses chaussures civiles, il m’a insulté. J’étais au sol et il m’a frappé au visage avec deux coups de pieds, l’un à la bouche. Ma bouche et mon nez m’ont fait très mal.

Après une semaine, ils m’ont transféré de nuit dans un autre centre de tortures. Nous étions un groupe mais nous ne nous connaissions pas. Nous étions environ seize militaires et avions tous les yeux bandés. Ils nous ont arraché les habits et nous étions tout nus, tous nos corps avaient été torturés. Ils nous ont donné une combinaison de couleur bleue. J’entendais des versets de Coran venant des cellules. Ils nous ont mis dans des cellules différentes. Ils nous ont photographiés par devant, de profil et par derrière, avec la barbe pour nous présenter comme des « terroristes islamistes ». Dans la cellule, se trouvait un parachutiste que je ne connaissais pas. Il était malade. Cela faisait quarante-deux jours qu’il se trouvait dans ce centre. Il était grand et ses jambes le faisaient souffrir parce qu’il ne pouvait les allonger. La cellule était petite et nous étions sept. Nous ne pouvions dormir allongés, il fallait dormir assis. C’était sale et le matelas puait. Il y avait des puces. Et lorsqu’ils emmenaient l’un d’entre nous pour l’interroger, nous lui faisions de la place à son retour.

Au troisième jour, j’ai été appelé pour être interrogé. Celui qui m’interrogeait venait de l’ouest du pays. Je lui ai demandé s’il avait trouvé des éléments contre moi, il m’a répondu que j’étais en contact avec le FIS et que nous prévoyions quelque chose. J’ai refusé de reconnaître et il a appelé les tortionnaires. Six personnes avec des cagoules sont arrivées. Ils m’ont frappé à coups de poing et de pied. L’un d’eux m’a frappé à la tête avec sa ceinture militaire. Le sang a coulé. Il a continué et j’ai perdu conscience. Je perdais beaucoup de sang. Ils m’ont ramené chez celui qui interrogeait. Il m’a posé des questions au sujet de mon passé, de mon enfance jusqu’à mon entrée dans l’armée. Je ne pouvais répondre, je ne pouvais même pas m’asseoir, je me suis effondré. Ils m’ont ramené sous des insultes à la cellule, l’un d’entre eux m’assénait des coups de poing. Ils ne m’ont pas fait soigner. Plus tard, j’ai eu trois points de suture.

Au cinquième jour, ils m’ont appelé au matin pour m’interroger. Ils étaient quatre et il ne s’agissait pas des mêmes que la fois précédente. Chacun essaya de me faire avouer. L’un d’eux m’a dit : « Nous te ferons avouer malgré toi, ici c’est ta fin. » Un autre m’a dit : « Ici tu n’as aucune garantie. » Je leur ai demandé ce que je devais avouer. Ils m’ont montré la photo d’un ami. Ils m’ont demandé si je le connaissais, j’ai répondu par l’affirmative. Ils m’ont lu des procès-verbaux d’interrogatoires d’autres amis (mais pas de celui-ci), qui contenaient des choses dangereuses et des faits banals à propos de leurs sympathies pour le FIS.

Je n’ai pas reconnu ces faits car c’était dangereux. Je savais qu’ils avaient dit cela sous la pression. Ils m’ont lu les noms de détenus qui avaient déserté de Beni-Messous durant cette semaine en emportant les armes. Ils ont menacé d’utiliser la gégène et la suspension par les poignets et d’autres tortures, mais ils ne l’ont pas fait.

Ils m’ont frappé au fouet et à coups de poing et de pied. Ils ont placé un stylo dan mon nez, l’un tenait ma tête alors que l’autre a tapé sur le stylo brutalement. J’ai senti un choc dans mon cerveau. Ils m’insultaient. Sans que je m’en rende compte, l’un me frappa avec une espèce de batte de base-ball blanche et épaisse. Il voulut me frapper à la nuque, j’ai essayé d’éviter le coup, je l’ai reçu sur l’épaule. J’ai senti la fracture de l’omoplate gauche. Ils ont continué à frapper sur le ventre, la poitrine, le dos et près du cœur. J’ai perdu l’équilibre et je suis tombé. J’ai senti les douleurs bien après encore en prison. Ils ont continué avec des coups de pied avec des chaussures lourdes au niveau du sexe. Il y avait trois ou quatre hommes debout qui observaient sans dire un mot.

Je leur ai dit que mon épaule était fracturée, ils ont continué avec les coups de poing sur l’épaule et la colonne vertébrale. L’un d’entre eux jeta sur moi le cendrier et la cendre s’est déversée dans mes yeux. Ils ont mis une éponge sur mon visage au même moment et m’ont obligé de boire de l’eau savonneuse. J’ai fini par avoué pour que cessent les tortures.
Je suis resté chez eux environ une semaine, ensuite ils m’ont transféré à Ben-Aknoun. J’ai signé le PV dans lequel était noté ce que j’avais avoué sous la pression. Ils m’ont mis dans la cellule n° 12, j’y ai trouvé des officiers de l’École militaire de Cherchell qui étaient avec moi en prison plus tard. J’y suis resté trois ou quatre jours. Puis, de nuit, ils nous ont emmenés à Boufarik. Arrivé à l’aéroport, j’ai rencontré des amis des forces spéciales.
En tout, cela a duré trente-sept jours.

Ma condamnation
J’ai été transporté à Bechar avec environ 140 autres militaires dans la prison militaire. C’est une prison totalement fermée, sans lumière naturelle. Après quatre mois, notre procès a débuté. Le verdict a été prononcé en janvier 1993. J’ai été condamné à quinze mois de prison et j’ai été libéré le 29 juin 1993.

J’ai été transféré au 12e BAP, mais sans uniforme, sans armes et sans rémunération (on m’a même volé mon argent du compte en banque). J’étais stationné à Bab-el-Oued, hôpital Maillot, dont la moitié du bâtiment était une caserne de parachutistes.
J’ai été arrêté deux fois par la suite. Début 1994, pendant quarante-deux jours, j’ai été enfermé dans une pièce de la caserne sans sortir. Mais pas de tortures. La seconde fois, deux ou trois mois plus tard, au même endroit et pendant dix-sept jours.
Puis j’ai été radié de l’armée avec quatre autres militaires. Je devais quotidiennement aller chez les gendarmes signer un papier. J’ai fini par quitter le pays.


Halouane Kamal, 1993

Mon fils Halouane Kamal, né en 1969, était infirmier à l’hôpital de Thénia (Boumerdès). Il a été interpellé par la police à mon domicile le 31 mars 1993 à 9 h 30. Je n’ai pas su où il a été emmené.

Le 11 mai 1993, j’ai été informé par les services de gendarmerie d’Oued Moussa que mon fils avait été retrouvé mort le 8 mai 1993. Ils m’ont demandé de ramener le livret de famille à la brigade, afin de pouvoir identifier le corps de mon fils, déposé initialement à de la morgue de l’hôpital de Rouïba, puis transféré à la morgue de Thénia.

J’ai vu de mes propres yeux les blessures infligées à mon regretté fils durant sa détention chez les policiers. Il gardait des traces de menottes serrées au niveau des deux chevilles. Ses mollets étaient transpercés de part en part. Le responsable de la morgue de l’hôpital de Thénia, M. Bouazouz Ahmed, qui a lavé le cadavre de mon fils, m’a confirmé que ses testicules avaient été broyés. Mon cousin a, lui aussi, vu les blessures de mon fils et constaté les traces de torture. Face à mes protestations et à mon indignation devant ce crime, la gendarmerie a prétendu que mon fils a été libéré, lui et quatre autres personnes, et qu’ils ont été retrouvés morts non loin d’une caserne de Oued Moussa. Ces quatre personnes étaient un certain Djamal, taxieur à Boudouaou, Omar, son frère, Youcef, travaillant à la mosquée de Corso, et un quatrième citoyen habitant à Boudouaou mais que je ne connaissais pas personnellement.

Ces quatre personnes et mon fils avaient été placés en garde à vue au commissariat de police de Reghaia (Boudouaou). Ils ont été torturés puis exécutés sommairement pour venger des policiers tués lors d’un accrochage où étaient aussi des militaires de la caserne de Oued Moussa, accrochage qui s’est soldé par la mort de nombreux policiers. Les militaires ont dit que la voiture sur laquelle ils avaient tiré était une Renault 12 alors que le taxi de Djamal, retrouvé près des corps, était une Peugeot 505.

Mon fils a été enterré au cimetière du douar Ouled Ali (commune de Thénia).

À mon tour je n’ai pas échappé à cette injustice et à cette terreur qui règnent dans mon pays. À soixante ans, déformé par les rhumatismes, j’ai été arrêté quelque temps après l’assassinat de mon fils pour des raisons que j’ignore. Je suis incarcéré à la prison d’El-Harrach. Mon seul crime, c’est peut-être d’avoir clamé tout haut que mon fils a été assassiné par des policiers d’une manière lâche, après avoir été sauvagement torturé et avoir eu les testicules broyés. Comment peut-on taire un crime pareil qui m’a enlevé à tout jamais mon enfant ?

Je suis prêt à tout moment à témoigner devant une commission d’enquête nationale ou internationale, et à fournir tous les renseignements.

Son père : Halouane Mohamed Ben Ahmed, septembre 1993, Prison d’El-Harrach


Hanni Faci, 1992

– Arrêté le 24 février 1992 à 7 heures du matin au cours d’un ratissage opéré par la gendarmerie, il se trouvait à la mosquée où il effectuait des travaux de maçonnerie.
– Il a été transporté vers la caserne d’El-Harrach, puis vers le groupement de gendarmerie de Bab Ezzouar (Cité 5 juillet), où il passa la nuit sans couverture, ni nourriture, ni eau, ni toilettes.
– Le lendemain à 8 h 30 du matin il est introduit dans le bureau de l’officier, qui l’a reçu avec des injures et des insultes.
– Après avoir donné son nom et sa date de naissance, l’officier ordonna qu’on le conduise à la cave.
– A cet endroit, il a été menacé de voir ses soeurs violées devant lui et qu’ensuite ça sera son tour s’il ne parle pas.
– Il a été violemment frappé au visage, et aux parties génitales, après avoir été ligoté.
– Il a été fouetté à l’aide d’un câble électrique jusqu’à évanouissement.
– Sa tête a été enfoncée dans un fût plein d’eau jusqu’à étouffement, ils lui demandèrent de reconnaître certains faits, que lui niait à chaque fois, et de fait le cauchemar dura près de 2 heures jusqu’à ce qu’il tombe par terre.
– Immédiatement après, ils lui ont mis un chiffon sur le nez pour l’empêcher de respirer ; ils lui ont ensuite introduit un gros tuyau dans la bouche et ouvrirent le robinet au maximum.
– Ils enlevèrent le tuyau pour voir s’il acceptait maintenant d’« avouer » les faits qu’on lui dictait.
– Il a été ensuite attaché et fouetté plus de deux cents fois, il perdit connaissance au moins quatre fois. Il resta vingt jours sans pouvoir uriner à la suite de ce traitement.
– En dernier lieu, ils ont tenté de le faire asseoir sur une bouteille cassée, et comme il a déjà vu l’effet que cela donne sur un nommé Mesbah Hamoud, il leur dit qu’il reconnaîtrait tout ce qu’ils exigeaient.
– Il a donc, sous la contrainte, signé un PV sans même le lire.
Détenu à la prison militaire de Blida.


Harik Noureddine, 1993

Je soussigné, inculpé Harik Noureddine, né le 29 août 1964 à Alger, universitaire, certifie aux autorités judiciaires la non reconnaissance des chefs d’inculpations qui me sont reprochés par la police et les services de la sécurité militaire, en dehors de mes déclarations faites devant le juge d’instruction au palais de justice, et lors de la deuxième instruction en prison et qui recoupent ce que j’avais déclaré initialement à la police. Tout ce qui existe sur le procès-verbal n’est qu’une pure invention de la police qui a utilisé tous les moyens abominables et inhumains de torture. Ils ont excellé dans l’art de torturer pour m’arracher de faux aveux.

Tantôt on me disait : « Tu as tué Untel. » Et dès que je réfutais ces accusations, j’étais soumis aux pires techniques de torture. J’étais contraint, dans la plupart des cas, à admettre ces faux aveux pour échapper au supplice. C’est ainsi qu’ils ont préfabriqué un procès-verbal sur mesure m’impliquant dans des faits extrêmement graves que j’ai pu découvrir par la suite chez le juge d’instruction, en sachant que j’ai signé le PV sans pouvoir le lire et sous la contrainte.
Je vous citerais quelques méthodes sauvages de torture utilisées pour m’arracher de faux aveux:

Après mon arrestation le 7 septembre 1993 je fus conduit directement au siège de la sûreté de daïra où je fus « accueilli » par une meute de policiers qui me jetèrent au sol et se mirent à me frapper par des coups de poings et de pieds au thorax et au visage jusqu’à tuméfaction du visage. Puis, ils m’attachèrent à un banc de torture, les poings liés sous le banc et les pieds attachés solidement par une corde. Ils installèrent un tabouret sur mes pieds et un tortionnaire s’assit dessus. On m’appliqua un chiffon sur le visage et on versa des litres d’eau sale dessus jusqu’à ce que je voie la mort devant mes yeux et je commençais à perdre connaissance ; malgré cela, les tortionnaires continuaient à m’assener des coups de poings au visage et de pieds au thorax et à l’abdomen. C’est ainsi que l’interrogatoire sous la torture dura deux heures ou plus. Le lendemain, je fus ramené à nouveau dans cette sinistre salle et je fus sujet à de nouvelles tortures plus atroces que celles de la veille. Parmi celles-ci, je citerais :
1- Des coups de poings et de pieds au visage.
2- Des coups avec une grosse matraque aux coudes et aux genoux.
3- Utilisation de la technique du chiffon jusqu’à la perte de connaissance.
4- Privation de nourriture et de sommeil pendant plusieurs jours en restant enchaîné.
5- Menaces de sodomisation et versement de vin rouge sur le corps.

Après dix-sept jours de séquestration et de tortures, je fus transféré vers les locaux de la Sécurité militaire (selon mes tortionnaires). Là, je connus les pires sévices et souffrances que je n’avais encore jamais vus. Les tortionnaires de la sûreté de daïra étaient des anges devant ceux de la SM. Dès mon arrivée je fus conduit à la salle de torture et allongé par la force sur un banc en ciment ; on m’attacha solidement à lui par les poings et les pieds après m’avoir déshabillé. Ils commencèrent par l’épreuve du chiffon et me versèrent des litres d’eau d’un seul coup jusqu’à l’asphyxie tout en me boxant le visage. Cette séance se répéta durant plusieurs jours. En plus de cela, j’ai eu droit :
1- A l’électricité sur les parties sensibles du corps comme les mamelons et les parties génitales au point où j’avais d’énormes difficultés à uriner pendant des semaines du fait des brûlures atroces que je ressentais. Cette gégène fut utilisée à plusieurs reprises sur moi.
2- Utilisation d’un gourdin sur ma tête. J’avais l’impression que mon crâne allait éclater. J’avais des douleurs atroces sur tout le corps suite aux multiples coups reçus avec ce gourdin. Je garde des séquelles à ce jour.
3- Utilisation d’une bouteille pour me frapper sur la tête et le thorax ainsi que d’un briquet pour brûler ma barbe.
4- On a placé un chien sur mon dos, après m’avoir déshabillé et on me menaça là aussi de me sodomiser si je ne reconnaissais pas les faits. Je suis resté plusieurs nuits enchaîné dans ma cellule.
C’est ainsi que j’ai passé ces journées entre la vie et la mort jusqu’à mon incarcération le 6 octobre 1993.

Harik Nourreddine, novembre 1993


Hattab Nacereddine, 1992

Né en août 1975, arrêté le 4 avril 1992. Mineur âgé de 17 ans, écroué à la prison d’El-Harrach.
Enlevé par les policiers du commissariat de Boudouaou au motif qu’ils recherchaient son père. Enlevé de sa classe à l’école, son cartable jeté dans la cour, malgré les protestations du directeur de l’école.
Torturé au commissariat de Boudouaou.
Blessures sur le corps et sur les jambes, transféré de nuit à l’hôpital de Rouiba.



Ichalalen Abderrahmane, 1994

Je me nomme Ichalalen Abderrahmane. Je suis âgé de 55 ans et habite à Zeghara, commune de Bologhine à Alger. Nous avons été arrêtés par la police, mon fils âgé de 20 ans et moi, le 19 novembre 1994 à 2 heures du matin. Après avoir fracassé la porte de mon domicile et nous avoir ligotés et jetés à terre, ils ont fouillé de fond en comble la maison sans rien trouver.
Avant de nous embarquer dans leur véhicule, ils nous ont roués de coups avec leurs bottes et nous ont bandé les yeux avec nos propres tricots de peau. Ils nous ont emmenés vers un lieu qui s’est avéré être le nouveau centre de détention et de torture d’El-Madania.

Le lendemain, un dimanche, après la prière du Maghreb, on m’a allongé sur un banc en bois et ligoté les cuisses et les jambes après m’avoir menotté les poignets sous le banc. Puis on m’a mis un chiffon sur la figure et fait ingurgiter de force de l’eau avec un tuyau en me bouchant le nez. Mon ventre a enflé et est devenu douloureux. On m’a détaché et on m’a fait retourner sur le côté pour me vider l’estomac. J’ai alors été bastonné, de la poitrine aux pieds. Ces opérations ont été renouvelées trois fois de suite. Après cela, on m’a ramené à la cellule et alors a commencé la torture de mon fils, avec le même procédé, jusqu’à ce qu’il ait inventé de toutes pièces des faits imaginaires sous l’effet de la torture. On m’a emmené à nouveau dans la salle de torture pour écouter ce que disait mon fils. Lorsque j’ai démenti tous ses propos, les tortionnaires ont procédé à nouveau à ma torture, mais cette fois-ci avec plus d’ampleur et d’acharnement, jusqu’à ce que tout mon corps soit couvert d’ecchymoses.

Le lendemain, j’ai été torturé d’une autre manière, dans une pièce où il y avait de nombreux barreaux métalliques scellés aux murs. J’ai été menotté et fixé, suspendu, à l’une des barres. Je ne touchais le sol qu’avec la pointe des pieds. Le supplice a duré plus de quatre heures, jusqu’à ce que mes articulations, extrêmement douloureuses, m’apparaissent comme luxées. Dans cette situation inconfortable, j’ai été menacé de tortures plus intenses si je ne confirmais pas les dires extorqués à mon fils sous la torture. Ne pouvant supporter ces sévices cruels et les douleurs insupportables, et devant les menaces, j’ai acquiescé malgré moi.

Après qu’on m’a arraché ces faux aveux, j’ai été remis dans ma cellule, en état de véritable loque humaine. J’ai été maintenu en garde à vue pendant vingt jours. Les tortionnaires m’ont fait signer un PV, les yeux bandés. Je ne savais pas ce qu’il contenait. J’ai été transféré au commissariat central pour être fiché. J’y ai passé deux jours. J’ai été ensuite présenté au juge d’instruction de la cour spéciale d’Alger, le 10 décembre 1994. Je lui ai fait part des supplices inhumains que la police m’a infligés. Il a consigné cela dans un PV puis a signé mon incarcération à la prison d’El-Harrach.

J’ai appris plus tard que mon domicile de deux pièces-cuisine a été dynamité par la police quelques jours après mon arrestation, et que ma famille est actuellement hébergée par des voisins. L’opération d’évacuation de ma famille, avant le dynamitage, n’a duré que dix minutes, temps donné par les policiers à mon épouse pour ramasser les affaires.
Je tiens également à signaler que durant mon séjour au centre d’El-Madania et suite aux tortures infligées, trente et une personnes ont été arrêtées, deux personnes sont mortes sous la torture et vingt-six personnes ont été présentées à la justice.

Ichalalen Abderrahmane.
Prison d’El-Harrach, le 26 janvier 1995.
(N° d’écrou 74744)

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