Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages
F    G

Fekar Saïd, 1994

Je m’appelle Fekar Saïd, né le 27 novembre 1934. Je suis paysan (fellah) demeurant à Cap Djinet (Bordj-Ménaïel) et je suis père de 11 enfants.
Mes malheurs commencèrent le 18 juin 1994 à l’heure de sortie de la mosquée de mon village soit vers 14 heures. Je fus surpris par l’encerclement de ce lieu de culte par des gendarmes et des militaires. Deux d’entre eux s’approchèrent de moi, me demandant mon identité. Dès que je l’ai déclinée, je fus bousculé et projeté au sol. D’autres soldats me frappaient avec les crosses de leurs fusils, avec une force et une barbarie inimaginables, ne tenant même pas compte de mon âge. On m’emmena vers mon domicile qu’ils fouillèrent avec brutalité et sans ménagement, cassant tout ce qui était à leur portée. Ils me demandèrent de leur indiquer une cache (?). Devant mon étonnement, ils me rouèrent de coups. Ils fouillèrent à nouveau.
Il n’y avait point de cache.
Je fus alors conduit à la brigade de gendarmerie de Bordj-Ménaïel, laissant ma famille dans le désarroi et une profonde inquiétude.

Au deuxième jour de mon arrestation, je fus amené dans une salle d’interrogatoire, la nuit. On me donna un ultimatum d’une heure pour tout « avouer »… des faits fictifs. Devant mon refus de reconnaître ces faits imaginaires, pensant avoir affaire à des êtres humains ayant un cœur, je fus brutalement transféré au sous-sol dans une pièce lugubre et attaché à une table basse, des pieds et des mains. Les tortionnaires me versèrent dans la bouche, tout en mettant un chiffon sur le visage, de l’eau sale, savonneuse ainsi que de la javel jusqu’à gonflement de mon abdomen.
Ils me frappèrent alors violemment sur le ventre. J’étais asphyxié. L’eau ressortait en jet de ma bouche. Je devenais incontinent. Je ne retenais ni mes urines ni les matières fécales.
J’étais dans un état second, j’étais dans l’antichambre de la mort. Je ne discernais plus rien. Lorsque je repris mes esprits, on me menaça de mort si je ne reconnaissais pas les faits, tels qu’ils le désiraient.

Au troisième jour, c’était un lundi, Ils me sortirent de la cellule, et me dirent qu’ils allaient m’exécuter. On m’emmena hors de la brigade de gendarmerie, dans une forêt avoisinante et durant tout le trajet c’était une pluie de coups et d’insultes qui pleuvaient sur moi. Mon heure était arrivée, d’autant que certains gendarmes se mirent à manœuvrer leurs armes. Je récitais, en tremblant la « CHAHADA » en attendant l’heure du destin. C’était finalement une simulation d’exécution pour me terroriser. Je n’ai jamais pensé que des Algériens se comporteraient d’une manière aussi barbare à l’encontre de leurs frères. Finalement, on me ramena à la cellule et on commença à m’interroger :
« Combien de terroristes as-tu abrité chez toi ? »
« Quelles armes possédaient-ils ? »
« Où se cachent-ils ? »
et beaucoup d’autres questions.
Je répondais toujours par la négative car j’ignorais tout de ce qu’ils invoquaient.
On me menaça de me tuer puis on m’annonça qu’on allait ramener ma femme et mes filles pour les violer devant moi.
Mon sang se glaça devant cette image ignoble.

On s’acharna sur moi avec un bâton et un câble électrique. Je reçus plus de deux cents coups.
À la fin de l’interrogatoire, ils décidèrent de me suspendre par les menottes à un tuyau situé au plafond de la cellule. Je restais suspendu ainsi, touchant le sol seulement avec la pointe des pieds. Dès que je tentais de mettre le talon à terre mes menottes serraient mes poignets déclenchant des fourmillements digitaux puis une douleur électrique atroce. Je suis resté suspendu ainsi pendant douze jours, sans manger ni boire. Mes poignets saignaient puis du pus commença à couler.

De temps à autre, un gendarme rentrait dans la cellule et m’assenait des coups de bâton à la tête, augmentant du fait des mouvements brutaux, mes douleurs aux poignets.
Après douze jours de suspension, on me détacha et on me jeta dans une autre cellule avec d’autres prisonniers qui me prirent en charge, et me soignèrent avec des moyens rudimentaires.
Je ne pouvais plus bouger mes membres supérieurs, je ne les sentais plus. Ils étaient engourdis.

De nombreuses séquelles persistent à ce jour :
– oedème au visage
– plaies infectées des deux poignets
– hématurie
– baisse de l’acuité auditive gauche
– paralysie totale de la main droite
– paralysie partielle de la main gauche
– douleurs aux deux épaules
– plaies des pieds.
Après 23 jours de garde à vue à la brigade de gendarmerie de Bordj-Ménaïel, je fus présenté au juge le 9 juillet 1994 dans un état de délabrement physique prononcé ce qui n’inquiéta nullement le magistrat qui m’incarcéra à la prison d’El-Harrach.
Fekar Saïd
Prison d’El-Harrach. Ecrou no 72289



Gharbi Brahim, 1994

C’est un témoignage que j’écris pour l’histoire à toutes les consciences sincères et à tous les coeurs sensibles.
C’est le témoignage des jours de supplices que j’ai passés dans les geôles de la dictature, où j’ai subi toutes les variétés de tortures physiques et morales, suspendu entre la vie et la mort.
J’essaie, à travers ce témoignage, de rapporter fidèlement ces moments d’horreur et de terreur passés entre les mains de tortionnaires sans foi ni loi. C’est avec un coeur lourd de tristesse et de drame que j’essaie de raconter ce qui m’est arrivé. Dieu reste témoin de ce que je dis.

1er jour (dimanche 24 avril 1994)

Il était 23 heures 45. Je ne dormais pas encore. J’ai entendu un bruit étrange dehors, dans les escaliers de l’immeuble. J’ai décidé de sortir sur le palier de l’étage pour voir ce qui se passait. Dès que j’ai ouvert la porte de l’appartement, j’ai vu quelqu’un me menacer d’un revolver. J’ai été immédiatement maîtrisé par deux autres qui m’ont passé les menottes. Je voyais des ombres cagoulées qui m’entouraient de partout.

Après la perquisition de mon appartement, ils m’ont couvert le visage et m’ont descendu dans la rue sous une pluie de coups et d’injures. On m’a jeté dans un fourgon banalisé, à plat ventre. Un civil armé a tenté d’introduire le canon de son pistolet dans mon anus…

Le trajet a été long. Je me suis retrouvé au commissariat central d’Alger. On a vérifié mon identité puis on m’a jeté dans une cellule après m’avoir roué de coups. On m’a mis à genoux, les mains en l’air, les poignets menottés. Je suis resté ainsi dans cette position durant toute la nuit.

2e jour (lundi 25 avril 1994)

Je suis resté dans la même position que la veille, sous la surveillance d’un gardien, jusqu’à 15 heures. À cette heure, la porte de la cellule s’est ouverte et j’ai été appelé. On m’a sorti de ce trou sous un chapelet d’insultes et d’obscénités pour m’emmener vers la salle des supplices. Les tortionnaires m’ont couvert le visage. Plusieurs personnes m’ont entouré et se sont mises à me frapper et à m’insulter. Ils avaient tous le même langage, grossier et obscène.

Ils m’ont déshabillé de force et allongé sur un banc, attaché aux jambes et aux poignets. Je ne pouvais plus bouger. Ma tête tournait et bourdonnait. Une torture effroyable a commencé. Ils ont versé sur mon corps de l’eau froide, puis m’ont placé un chiffon sur le visage et ont versé de l’eau dans ma bouche. L’eau était nauséabonde. J’étouffais. Un tortionnaire me frappait avec un bâton aux pieds, un autre boxait mon ventre, tandis qu’un troisième continuait à me verser de l’eau sale dans la bouche.

Une série de questions m’ont été posées : « Où est Redjem ? Où est Mokhtar Djillali ? Où sont les armes ? » Je répondais que je ne savais rien. Les coups pleuvaient de plus belle, au point que je me suis évanoui. Cette séance a duré près de deux heures. Il commençait à faire sombre. Ils m’ont détaché du banc et m’ont soulevé. Je ne pouvais plus me déplacer seul. Mes mains semblaient paralysées. Elles fourmillaient sans arrêt. Ils m’ont jeté alors dans ma cellule.

Une heure plus tard, l’un des tortionnaires est venu, en civil, pour me dire : « Nous allons t’emmener vers un lieu d’où tu ne reviendras plus ». Ils m’ont sorti effectivement du commissariat central, puis m’ont jeté dans le coffre d’un véhicule. L’homme qui le conduisait était excité. Il roulait à une vitesse vertigineuse. J’étais persuadé qu’ils allaient m’exécuter, dans un lieu obscur et isolé, comme à leur habitude. L’heure de mon destin avait peut-être sonné.

Je priais… C’était ma seule arme devant l’oppression et l’injustice. Je récitais des versets du Saint Coran pour me donner courage et accepter le destin. Le trajet apparaissait long et de temps à autre, ils s’arrêtaient pour discuter, ce qui augmentait mon angoisse. Le véhicule a pénétré dans la cour d’une bâtisse. C’était le centre des « forces spéciales antiterroristes » de Châteauneuf (école supérieure de police).

Ils m’ont sorti sous les coups et les insultes, et j’ai été accueilli par un autre groupe avec le même langage ordurier. Je me suis rendu compte alors de l’état de déchéance morale de nos institutions. Le langage obscène était le seul langage que j’entendais depuis mon arrestation. Ils excellaient dans cet art littéraire d’un genre nouveau. Ils m’ont introduit immédiatement dans le bureau de celui qui semblait être le chef. La première question posée par ce dernier a été : « Où est Redjem ? » J’ai répondu, comme au commissariat central, que je ne le savais pas. Le supposé chef a ordonné à ses sbires de m’emmener à la salle de torture. Ils m’ont déshabillé à nouveau et m’ont allongé brutalement sur un banc auquel ils m’ont ligoté fermement. Le supplice a recommencé, comme au commissariat central, avec les mêmes techniques et les mêmes questions. La torture, remarquais-je, était une véritable institution nationale. Ainsi ont défilé la technique du chiffon, les bastonnades, les coups de poing sur le ventre… L’un des tortionnaires a découpé la peau de ma poitrine avec une lame de rasoir. Ces supplices ont duré jusqu’à environ 1 heure du matin.

Ensuite ils m’ont détaché du banc et jeté dans un couloir, les mains derrière le dos, menottes aux poignets, les yeux bandés. Je souffrais en silence et j’entendais les cris et gémissements des autres torturés. Certains suppliciés demandaient de l’eau. L’un des gardiens, à qui il restait un peu de cœur et de miséricorde, leur donnait de l’eau en cachette pour ne pas être surpris par ses collègues.

3e jour (mardi 26 avril 1994)

J’étais toujours dans un couloir, les poignets ligotés derrière le dos et les yeux bandés. J’avais droit à chaque passage d’un tortionnaire à une insulte, à un coup de pied ou à un crachat. Cette situation a duré jusqu’à 16 heures environ. On est alors venu m’emmener une nouvelle fois à la salle de torture. Ils ont tenté de m’étrangler tandis qu’un des tortionnaires « s’amusait » à me découper la peau du ventre avec une lame de rasoir. Un autre tortionnaire était intéressé par mes organes génitaux qu’il frappait avec de violents coups de pied. C’était atroce. Je transpirais et je criais de toutes mes forces pour qu’ils arrêtent ces supplices inhumains. C’était surréaliste. Ma tête bourdonnait, mes oreilles sifflaient et malgré le bandage sur les yeux, de véritables étincelles défilaient. Je me suis mis à vomir du sang, puis j’ai perdu connaissance. Les tortionnaires voulaient savoir où habitait R. Ahmed. Je ne le savais pas. Ils m’ont jeté à nouveau dans le couloir. Cette nuit-là, j’ai reçu un gobelet d’eau.

4e jour (mercredi 27 avril 1994)

Il était 9 heures. On m’a emmené dans l’un des bureaux, menottes aux poings, les yeux bandés. Ils m’ont posé beaucoup de questions centrées essentiellement sur Redjem, Mokhtar Djillali, Youcef et les groupes armés. Ils m’ont demandé de leur indiquer où se trouvaient leurs caches et les réseaux d’armements.

Ces questions étaient posées sous une pluie de coups de poing et d’insultes. L’un des tortionnaires me flagellait le dos avec un câble électrique. Cet interrogatoire a duré environ deux heures. Ils m’ont ramené ensuite dans le même couloir où je recevais à chaque passage un coup de pied et des insultes. Mon état de santé se détériorait à vue d’œil. Les blessures provoquées par la lame de rasoir commençaient à s’infecter. En quatre jours j’avais perdu beaucoup de poids.

Le soir, on m’a emmené à nouveau dans le même bureau et on m’a répété les mêmes questions. « Que voulez-vous que je vous dise ? » lançais-je à mes tortionnaires. Devant l’entêtement de ces sinistres individus, plus proches des animaux que des êtres humains, j’étais prêt à inventer n’importe quel scénario, pour me soustraire aux affres de la torture.

5e jour (jeudi 28 avril 1994)

Ce jour-là m’est arrivé un fait surprenant. C’était très tôt, le matin. Je dormais. C’était la seule période où on pouvait s’assoupir car les tortionnaires allaient récupérer leurs forces. Je me suis mis à rêver que j’étais en train d’enlever mes menottes, quand soudain j’ai été réveillé par des coups de pieds au visage et sur le dos. Je me suis mis à crier : « Je rêvais, je rêvais ! » Un tortionnaire à la carrure de lutteur m’a donné un violent coup de pied au visage et j’ai perdu connaissance. Je n’ai repris mes esprits qu’à une heure avancée de la nuit et je me suis retrouvé trempé d’eau. On m’a alors transféré dans une cellule qui portait le numéro 9. On m’a apporté pour la première fois à manger, et quel manger ! On m’a mis les menottes et on m’a bandé les yeux pour le restant de la nuit.

6e jour (vendredi 29 avril 1994)

Il était 9 heures. La lourde porte grinçante de la cellule s’est ouverte. Ils m’ont sorti et traîné vers l’un des bureaux. Je pensais que j’allais une nouvelle fois subir la question. Les menottes et le bandeau que j’avais sur les yeux m’ont été ôtés. Mes mains étaient le siège d’intenses fourmillements, elles avaient un aspect cartonné. Je ne les sentais plus. Ils m’ont collé une plaque d’immatriculation autour du cou et m’ont photographié de face et de profil. Ils ont pris aussi mes empreintes digitales. Je me demandais comment était mon visage sur les photos après tous les coups reçus. J’ai été ensuite jeté ensuite dans ma cellule.

7e jour (samedi 30 avril 1994)

Je suis resté durant toute la journée dans ma cellule, suspendu entre la vie et mort. Mon corps était endolori par les coups, mes plaies suppuraient, mes mains et mon visage étaient bouffis. Des céphalées intenses m’empêchaient de bouger. Je luttais, résigné, contre la douleur, le froid et la faim, priant le Tout-Puissant pour alléger mes peines. Je n’ai pas été torturé physiquement ce jour-là, mais la torture morale me ravageait en entendant les cris de mes frères suppliciés.

8e jour (dimanche 1er mai 1994)

Il était midi environ. On m’a sorti de la cellule, après m’avoir couvert la tête avec un sac en plastique. On m’a descendu dans la cour sous une pluie de coups et d’insultes. J’ai reconnu dans la cour la voix du frère Thamert Hocine que je connaissais. Ils nous ont placé les menottes et nous ont jetés à l’arrière d’une camionnette, à plat ventre sous la surveillance de quatre civils armés.

Je pensais qu’on allait nous exécuter en cours de route. Le trajet a duré près d’une heure. Le véhicule a pénétré dans un lieu qui s’est avéré par la suite être un centre de la Sécurité militaire, dans les environs de Blida. Honnêtement, je ne croyais pas y arriver vivant. Ces hommes n’étaient sous aucun contrôle, ils avaient droit de vie ou de mort sur les citoyens. Je me rendais encore une fois compte du désastre dans lequel nous vivions.

J’ai été reçu d’emblée par un officier qui s’exprimait en français : « M. Gharbi, ici tu es dans un autre monde. Si tu collabores avec nous, ta vie sera sauve, sinon tu seras égorgé et ton cadavre sera jeté devant ton domicile pour l’exemple ». Un frisson glacial a parcouru mon corps. Un officier supérieur qui s’exprimait ainsi, ce n’était pas de bon augure. La gangrène était à tous les niveaux. On m’a enfermé dans une cellule portant le numéro 1. Une heure plus tard, on est venu m’emmener dans l’un des bureaux, le visage couvert par un sac. On m’a fait asseoir sur une chaise et on m’a ôté le sac.

J’avais en face de moi une brochette d’hommes en civil, bien épinglés. J’ai reconnu parmi eux deux officiers supérieurs qui étaient venus en 1991 en inspection lorsque j’étais incarcéré à la prison militaire de Blida. Nous sommes entrés dans une longue discussion sur la situation politique du pays. J’ai donné mon humble avis sur la situation et sur les origines du drame que nous vivions. Puis la discussion s’est cristallisée sur la nouvelle organisation du Front islamique du salut et son degré de maîtrise des groupes armés, ainsi que sur les relations extérieures de ce parti. Cette discussion a duré quatre heures.

J’avais le pressentiment qu’ils préparaient un scénario au vu de la discussion, de son orientation et de sa tournure. On m’a ramené dans ma cellule. Cette nuit a été pour moi la plus longue et la plus terrible sur le plan psychologique. Je priais Dieu pour qu’Il m’épargne les griffes de ces monstres sans scrupule.

9e jour (lundi 2 mai 1994)

Il était environ 10 heures. La porte de la cellule s’est ouverte et un homme des « forces spéciales » m’a emmené dans le bureau des officiers de la veille. On m’a fait asseoir et l’un des officiers a commencé à poser des questions et à y répondre sur les frères Redjem, Djillali Mokhtar, Khider Omar et Ali Chami. J’écoutais sans confirmer ni infirmer ses dires. Je me disais intérieurement qu’ils n’avaient qu’à écrire ce qu’ils racontaient. J’avais résolument décidé de leur expliquer auparavant que nous n’étions pas contre eux en tant qu’individus mais contre un système qui a empêché le peuple de choisir ses représentants et son destin.

J’ai été reconduit à ma cellule qui était mitoyenne de la salle de torture. J’entendais des cris horribles durant la nuit. J’ai failli devenir fou en entendant ces hommes subir les supplices. J’entendais tout ce qui se disait. Je reste persuadé que cela a été fait d’une manière délibérée pour me faire souffrir psychologiquement. C’était une forme de torture morale.

Du 10e au 16e jour (du mardi 3 au lundi 9 mai 1994)

Les jours se suivaient et se ressemblaient. La torture était d’une autre nature. On me sortait trois fois par jour pour aller aux W-C. Ces sorties se faisaient sous les insultes et les coups. Dès que j’entrais dans les toilettes, on me demandait de sortir immédiatement, en m’empêchant de terminer mes besoins. Si je m’amusais à tarder, c’était une pluie de coups de pied, de poing et de bâton qui s’abattait sur moi. On m’empêchait même de faire mes besoins naturels ! Quelle cruauté ! Le soir, c’étaient les séances de torture dans la salle qui était mitoyenne de ma cellule. Après la prière du Maghreb, commençait le supplice avec les cris et les bruits que j’entendais de ma cellule. C’était affreux. Je subissais une torture morale atroce. J’étais angoissé, je frôlais la folie. Je dépérissais et perdais la mémoire. Je priais Dieu pour qu’Il me rappelle à Lui, et en finir avec la tragédie que je vivais.

17e jour (mardi 10 mai 1994)

Il était environ 9 heures. Ils sont venus une nouvelle fois pour m’emmener au bureau des officiers. J’avais en face de moi un officier supérieur de la Sécurité militaire. Il m’a demandé encore une fois mon avis sur la situation actuelle sur le plan politique et sur le « dialogue ». Il voulait que j’aille chez le frère Hachani Abdelkader, arbitrairement incarcéré à la prison de Serkadji. J’avais compris que la Sécurité militaire voulait me transférer à Serkadji auprès de Hachani pour pouvoir le côtoyer et savoir ce qu’il pensait de la situation. En un mot, « l’étudier » pour le compte de la SM. Ils voulaient faire de moi une taupe. J’ai refusé catégoriquement cet odieux marchandage. On m’a conduit alors à ma cellule, avant de me ressortir une heure plus tard pour me conduire dans la cour où nous attendait un fourgon. J’avais les yeux bandés et les menottes aux poignets. J’ai reconnu là aussi la voix du frère Hocine Thamert et celle de Omar Khider. Je croyais auparavant que ce dernier était mort. Dès que le fourgon a démarré, nous en avons profité pour discuter et échanger furtivement quelques mots. Où allions-nous ? Le frère Omar Khider nous a demandé de faire nos prières et de réciter des versets du Coran car il pensait que nous allions être exécutés. Il avait vécu cela et avait assisté à l’exécution en cours de route de Rabah Amiri, Malik Benkrati, Rabah Benchiha et Ali Berrached [Ndr : Voir le témoignage de Khider Omar].

Finalement, le fourgon est entré dans la bâtisse du centre de torture de Châteauneuf. Nous y retournions donc. Nous avons été accueillis par les sbires du régime par des insultes, des obscénités et des coups, comme à l’accoutumée. On nous mit dans un long couloir, à genoux, face au mur, durant une bonne dizaine d’heures, avant de nous jeter dans des cellules. J’occupais la cellule n° 2.

18e jour (mercredi 11 mai 1994)

Il était environ 10 heures. La porte de la cellule s’est ouverte. On m’a couvert le visage et fait pénétrer dans un bureau. Je me suis retrouvé devant un responsable qui disait n’importe quoi. Il était impulsif et colérique. De sa bouche ne sortaient qu’obscénités, insultes et blasphèmes. Même les responsables n’étaient pas épargnés par ce vice ! Il m’a traité de traître, de fils de harki (collaborateur de la France coloniale), et m’a menacé de mort. Il bavait en gesticulant. C’était un véritable cas pathologique. Il m’a questionné sur ma personne, mes études, mon appartenance politique etc. Il avait devant lui un volumineux dossier. Il m’interrogeait tout en écrivant. J’ignore, à ce jour, ce que contenait ce gros dossier. On m’a reconduit dans ma cellule et, le soir, un tortionnaire est venu, le dossier sous le bras. Il m’a ordonné de signer certaines feuilles en me menaçant : en cas de refus, la torture allait reprendre. Devant les affres que j’ai subies, je n’ai pas réfléchi une seule seconde. J’ai signé : pourvu que le supplice ne recommence pas.

19e au 24e jour (du jeudi 12 au mardi 17 mai 1994)

Ces journées se ressemblaient dans la tristesse et la monotonie. Elles étaient longues, interminables. J’étais dans une cellule étroite qui ne dépassait pas 1,5 m2 et que je partageais avec deux autres frères. Mes plaies continuaient à suppurer, mon état de santé à se détériorer de plus en plus. J’avais perdu mes réflexes. J’étais amorphe et très amaigri. Nous ne mangions que les restes de l’alimentation des tortionnaires. J’avais continuellement des insomnies. Comment voulez-vous dormir quand vous êtes hanté tous les jours par la torture ? Les portes des cellules s’ouvraient à tout moment. Je croyais à chaque fois qu’on venait me chercher pour la torture. C’était affreux. Je craignais cette salle de torture que les tortionnaires appelaient, toute honte bue, la « salle d’exploitation ». Sobhane Allah ! Beaucoup n’en revenaient pas. Ils mouraient attachés au sinistre banc du supplice. C’était l’enfer.

25e jour (mercredi 18 mai 1994)

On m’a sorti très tôt de la cellule, menottes aux poignets. Il y avait avec moi les frères Khider Omar et Thamert Hocine. On nous a sortis dans la petite cour où nous attendait un fourgon cellulaire. Plusieurs jeunes nous ont rejoints. Beaucoup d’entre eux étaient défigurés, les yeux hagards. Le fourgon a démarré vers une destination qui s’est avéré être le palais de justice d’Alger. Nous avons été parqués dans un coin de l’un des étages du palais. Les policiers nous insultaient constamment et nous brutalisaient. Tout ceci, dans un lieu qui prétend être un palais de justice. De justice !

On passait, un par un, devant le juge d’instruction, après qu’on nous avait enlevé les menottes. Je priais pour ne plus retourner au centre de torture.

Quand mon tour est arrivé, je suis entré dans le bureau du juge. Il m’a posé quelques questions auxquelles j’ai répondu. L’essentiel pour moi était d’aller en prison pour échapper aux tortionnaires de Châteauneuf. On nous a descendus, après notre comparution, dans une cellule du sous-sol du tribunal, puis reconduit au fourgon cellulaire qui a pris cette fois-ci le chemin de la délivrance : la prison d’El-Harrach.

Telle est la situation dramatique que j’ai vécue en tant que citoyen algérien, sur cette terre d’Algérie arrosée par le sang de plus d’un million de martyrs assassinés par la France coloniale.

Remarques :

1 — Je n’ai pas tout dit car je suis en prison, je ne peux tout développer.
2 — J’ai appris que malgré mon arrestation, les services de sécurité continuaient à terroriser mes vieux parents en faisant des descentes sur notre maison.
3 — Tous mes documents universitaires et effets personnels m’ont été volés lors des perquisitions.
4 — La rédaction de ce témoignage constitue pour moi une autre forme de torture car je me remémore tous les supplices subis.
5 — Notre incarcération est une autre forme de continuation de la torture car, à chaque fois, nous apprenons l’exécution sommaire d’un ami ou d’un parent.

Je prie Dieu d’armer nos familles de patience et de courage, et que la paix et la sécurité reviennent sur cette terre d’Algérie chérie, sous la bannière de l’islam.

Gharbi Brahim, ex-cadre de la société INFRAFER.
Président d’APC (maire) des Issers, Boumerdès.
Prison d’El-Harrach, le 9 octobre 1994.
(N° d’écrou 71722)


Ghedhab Mohamed, 1996

Détenu à la prison d’El-Harrach où il purge une peine de neuf années de réclusion criminelle arbitrairement et sans la moindre preuve. Ecrou n° 83887
Ghedhab vivait en Suisse ainsi que toute sa famille. Le 16 septembre 1996 il rentra en Algérie dans le vol d’Air Algérie : AH 2049. Il fut kidnappé dès sa descente d’avion par quatre hommes armés en tenue civile et fut conduit manu militari au centre de détention de Châteauneuf où il fut séquestré pendant quinze jours durant lesquels il subit des actes barbares et inhumains de torture au moyen de toute la panoplie en usage dans ce triste et macabre domaine (gégène, chiffon imbibé d’eau sale, coups de pieds, coups de poing, tuyaux de caoutchouc sur toutes les parties du corps nu, électrodes pincées sur les parties génitales et sur le lobe des oreilles, menottes aux poignets et mains derrière le dos, etc.).

Le supplicié a été présenté au parquet le 5 octobre 1996 alors que sa famille en Suisse n’avait aucune nouvelle de lui et s’en inquiétait énormément. Sur la base d’un faux dossier monté de toutes pièces rapportant des faits fallacieux, il a été inculpé des chefs d’inculpation : appartenance a un groupe terroriste, soutien à ce groupe, agression, constitution de forces armées, détention d’armes de guerre. Rien de tout cela n’était vrai.

La vérité est que les services algériens avaient récupéré chez un policier suisse indélicat des documents subtilisés frauduleusement aux services de sécurité suisses. Ces documents représentaient un travail de recensement préventif des étrangers maghrébins susceptibles d’être des islamistes en relation avec le terrorisme intégriste. Parmi les noms figurant dans ces documents, il y avait celui de Ghedhab Mohamed auquel les autorités suisses n’avaient rien à reprocher. C’est en exploitant frauduleusement ces documents volés que les enquêteurs algériens ont donné libre cours à leur imagination en préfabriquant un dossier mettant en évidence un soi-disant réseau terroriste en Suisse dont la direction a été attribuée à Ghedhab, auquel on a ajouté des noms de suspects recherchés par les services de sécurité algériens.
Ce subterfuge était à l’évidence destiné, au plan international, à confondre certains pays européens dont la Suisse, et au plan national, obtenir la condamnation par contumace des suspects dont les plus médiatisés, le fils Abassi Madani et Mourad Dhina. Mais les autorités suisses s’étaient rendues compte du vol de documents et avaient identifié les auteurs : le policier suisse Léon Jobe et son complice algérien Abdelkader Hebri. Ils décidèrent d’ouvrir une information judiciaire avec comme chef d’accusation « espionnage au profit d’un pays étranger ».
À la demande de Ghedhab avant de quitter le territoire suisse, le ministère de l’intérieur de ce pays l’avertit par écrit du danger qu’il courait s’il partait en Algérie. La lettre est arrivée trop tard à son destinataire. Un avocat suisse a été constitué par la famille (Maître Garbade) qui prit contact avec Me Khelili concernant l’affaire d’espionnage dans laquelle Ghedhab était partie civile.

Me Khelili a aussitôt saisi le juge d’instruction M. Djebarni Chérif auprès duquel il déposa une demande de main levée de la détention de leur mandant ainsi que de l’interpellation de l’officier de police judiciaire qui avait diligenté la procédure d’Alger et signé le faux dossier. Le magistrat promis de faire diligence d’autant plus qu’il n’y avait dans ce dossier aucune preuve et qu’il avait lui même insisté auprès des services de sécurité pour le versement des pièces à conviction dans le dossier sans quoi il prévoyait de libérer Ghedhab.

La requête de Me Khelili a été rejetée sans motif légal, rejet confirmé par la chambre d’accusation qui a été mise au fait de la falsification de procédure lors de sa plaidoirie soutenue par un mémoire écrit. Le juge d’instruction Djebarni a été relevé de son poste et affecté à la section des mineurs. Sa secrétaire, Mlle Boughaba Nedjoua et la sœur de celle ci Boughaba Naima ont été kidnappées alors qu’elles se rendaient à leur travail (tribunal d’El-Harrach), et ce presque le même jour. La famille du mandant a déconstitué et retiré l’affaire pour la confier à un autre avocat que leur aurait recommandé le juge.

Dans le même ordre d’événements, la juridiction suisse devant laquelle il était convenu que Me Khelili plaide en qualité de partie civile aux côtés de Me Garbade, décida subitement qu’il ne lui était pas permis de plaider en tant qu’étranger mais offrait des frais de séjour et de déplacement s’il acceptait de comparaître comme témoin.

Le 27 octobre 1997 le tribunal fédéral suisse jugea les auteurs de l’âcre d’espionnage et les condamna à des peines symboliques de dix-huit mois et de quinze mois de prison avec sursis. Le 15 novembre 1997 Ghedhab fut jugé par le tribunal criminel d’Alger et fut condamné à neufannées de réclusion criminelle, décision déférée à la Cour suprême un pourvoi en cassation formé par le prévenu, n° 197830
.
Les deux sœurs Boughaba sont toujours portées disparues.
À noter que Naima était secrétaire du procureur de la République.



Guilal Boubekeur, 1992

Je m’appelle Guilal Boubekeur, demeurant à Khenchela, agent des transmissions. J’ai été arrêté le 7 février 1992 par la police, et emmené au commissariat où j’ai été sauvagement agressé. J’ai été transféré à la prison de Khenchela, sans qu’aucun chef d’inculpation ne me soit notifié. Dans la cellule glaciale où je fus jeté je commençai à ressentir des douleurs spontanées au niveau de mon mollet droit. Ces faits furent signalés aux gardiens de la prison, mais sans résultat, refusant de me présenter au médecin. Il a fallu une grève de la faim des détenus pour qu’ils daignent m’emmener à l’hôpital où une simple injection d’antalgique fut réalisée. Mon état de santé ne faisait que s’aggraver. Le pied droit devenait froid, insensible avec une cyanose des extrémités. Devant cette détérioration de la situation, ils décidèrent de me libérer, après 5 mois de détention arbitraire et sans aucune justification. À ma libération, je fus hospitalisé en urgence au service de chirurgie vasculaire de Ben-Aknoun où le diagnostic d’artérite du membre inférieur droit fut porté. Une première intervention, réalisée le 19 septembre 1992 pour conserver le membre (prothèse vasculaire iliaque), a malheureusement échoué. Une amputation du membre inférieur a été pratiquée.
Septembre 1992, Hôpital du CNMS Chevalley, Alger.

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