Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

S
Sadat Mohamed, 1994

J’ai été arrêté le 7 septembre 1994 aux environs de 10 heures, alors que je venais de quitter le centre médical d’Air Algérie à proximité de mon lieu de travail, accompagné de ma petite fille âgée de 7 ans venue consulter le dentiste. Je fus séparé de mon enfant qui fut emmenée dans la voiture de service d’Air Algérie que j’avais garée à proximité du centre médical. J’ignore jusqu’à présent le sort de ma fille.

On m’a emmené directement dans une caserne (Châteauneuf) et je fus immédiatement roué de coups et insulté, on a enlevé tous mes vêtements et on m’a allongé sur un banc en ciment et ligoté les jambes et les cuisses, les mains liées par des menottes très serrées sous le banc de façon à être entièrement saucissonné sans possibilité de bouger. Commença alors une torture atroce dénommée « chiffon », un chiffon mouillé sur le visage sur lequel on verse continuellement de l’eau tout en bouchant les narines avec les mains, le résultat est tel que la respiration est entièrement coupée, je commence alors à avaler l’eau ; au bout d’un moment lorsque le ventre s’arrondit, l’un des tortionnaires monta sur mon ventre pour me faire vomir, puis c’est au tour de l’électricité (400 volts) accompagnée de coups assenés avec les poings et un gourdin (casse-tête muni d’une vis) qui blesse en même temps la peau. Puis ils recommencèrent de nouveau avec le chiffon et ainsi de suite. Cette torture durait environ douze heures par jour.
À la fin de chaque séance de torture ils étaient obligés de me porter dans la cellule d’isolement, étant incapable de marcher et souffrant de douleurs atroces sur tout le corps et en particulier au niveau des épaules. Ils me jetaient dans la cellule tout nu et ils recommandent à tous les gardiens de me priver de toute nourriture.

Le lendemain, toute l’opération recommença dans ces détails ; ils me dirent à chaque fois : « tu vas mourir aujourd’hui, et si tu ne meurs pas sous la torture on te mettra deux balles dans la tête et on te jettera devant chez toi. » Ils m’ont menacé à plusieurs reprises de faire venir ma femme et de la faire violer par tous les soldats.

Cette situation dura dix-huit jours, durant lesquels je fus systématiquement torturé chaque jour pendant douze heures et jeté nu dans la cellule d’isolement.
La dernière séance fut la plus atroce : on me cassa le bras en me frappant de toutes les forces avec une chaise alors que j’étais ligoté sur le banc de ciment, l’officier qui me frappa avec la chaise (c’est lui qui supervisait toutes les opérations de torture depuis le début), pressa sur mes yeux avec ses pouces de toutes ses forces dans le but de les faire éclater et ce, pendant plus de quinze minutes. En même temps, je subis le supplice de l’électricité avec les électrodes branchées sur mes orteils, puis sur mes parties génitales, tout cela ajouté à l’étouffement par l’eau et les coups qui ne s’arrêtaient pas.

Les coups intenses sur le crâne et la face ont entraîné un œdème important du visage, des yeux et du cuir chevelu, d’où l’impossibilité d’ouvrir les yeux ou la bouche, les tortionnaires ricanaient de me voir aussi enflé qu’une outre.
En me faisant monter et descendre de ma cellule, les soldats m’assenaient des coups et éteignaient leurs mégots sur ma peau (le nez, le ventre et les oreilles).
Actuellement interné à la prison d’El-Harrach, j’ai été plâtré pour fracture de l’avant bras droit confirmé par radiographie pratiquée à l’infirmerie de la prison le 3 octobre 1994.
Je vous signale aussi que l’on a menacé de détruire la villa où j’habite avec mes parents et ma famille.

Avec un bras cassé et presque aveugle, ma vue étant très trouble depuis la torture, j’ai beaucoup d’ecchymoses sur la peau, des séquelles psychologiques, ma survie est un miracle. Jusqu’à la dernière minute ma vie était menacée et ce jusqu’au jour de ma présentation devant le juge d’instruction de la cour spéciale d’Alger, où j’étais roué de coups et menacé d’être à nouveau torturé si je récusais le procès-verbal de la police. Cela s’était passé devant le bureau du juge dans le couloir du cinquième étage du tribunal d’Alger.

Sadat Mohamed
Chef de section administrative à Air Algérie, Aéroport d’Alger
Marié, 3 enfants, âgé de 39 ans.
El-Harrach, le 4 octobre 1994


Salah Abdallah, 1995

J’ai été arrêté ou plutôt kidnappé par les services de sécurité le 24 mai 1995 aux environs de 11 h 50 à la rue Hassiba Ben Bouali à Alger. J’ai été transféré au commissariat de Chéraga où on a commencé à me frapper. Ensuite, j’ai subi l’épreuve du chiffon et des bastonnades. Des policiers m’ont menacé de me tuer. Après ces dures épreuves, j’ai été isolé dans une cellule jusqu’au mardi 30 mai 1995, date à laquelle j’ai été transféré au centre de Châteauneuf. Dès mon arrivée là-bas, j’ai été pris en charge par les tortionnaires qui ont utilisé diverses techniques (chiffon, manche de pelle, électricité, suspension…), jusqu’à une heure tardive de la nuit. Ces supplices se sont répétés pendant quatre jours.

Les tortionnaires ont inscrit sur le PV des faits inimaginables n’ayant rien à voir avec la réalité. Il était écrit noir sur blanc que j’appartenais à un groupe armé, que j’avais organisé des attentats et que j’étais en liaison avec des hommes armés recherchés. Il y avait même des noms de personnes qui n’avaient aucune relation avec moi, même si elles habitaient mon quartier.
On m’a fait signer le PV sous la menace de retourner sur la table de torture.

J’ai été transféré à nouveau au commissariat de Chéraga le 17 juin 1995, en compagnie d’autres dont Mohamed Boughaleb. Le même PV a été rédigé en arabe alors qu’il avait été écrit en français à Châteauneuf. Je l’ai signé à nouveau le 19 juin 1995, sous les menaces et les contraintes. J’ai été présenté au juge du tribunal de Chéraga le samedi 24 juin 1995. Ce dernier n’a rien trouvé à me dire d’autre que de trouver un avocat. J’ai été incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Salah Abdallah.
Prison d’El-Harrach, le 5 juillet 1995.



Sari-Ahmed Mahfoud, 1993

J’ai été arrêté le 2 mai 1993, à mon lieu de travail, à l’hôpital de Baïnem alors que j’assurais ma consultation de cardio-pédiatrie.
J’ai reçu un appel téléphonique de la direction de l’hôpital me disant que j’étais convoqué au bureau du directeur. Là, je fus reçu par deux policiers en civil qui m’ont fait savoir que j’étais en état d’arrestation et qu’au « moindre geste inopportun j’étais un homme mort ». Ce sont leurs propres termes. Après m’avoir fouillé de la tête aux pieds, ils m’ont demandé de les suivre. Je fus conduit vers un véhicule de type Peugeot 505 où deux autres policiers m’attendaient, armés de Kalachnikovs. Il était 10 heures environ.

Après cela, je fus conduit au commissariat de Cavaignac. Là, je fus remis à une meute d’inspecteurs de police qui m’accueillirent par des insultes et des mots grossiers et orduriers. Des coups de poings pleuvaient sur moi. Après un bref interrogatoire, je fus conduit au cachot où se trouvaient une dizaine d’autres personnes ; il y avait là un ami chirurgien, le Docteur Benadda Houssem Eddine et un étudiant en médecine, Saci Hichem.

Vers 2 heures du matin, je fus « recueilli » par un sinistre personnage trapu et grossier, masqué, qui m’ordonna de mettre une cagoule mouillée et sale sur la tête puis je fus conduit dans une salle où je fus accueilli par des coups de poings.
Puis je fus attaché à un banc, les pieds attachés par une corde, les mains menottées sous le banc, la tête attachée par le front.

Je fus soumis au même régime d’insultes, mes épaules étaient presque luxées. Après m’avoir « installé » commença l’interrogatoire. Un tortionnaire me boucha les narines, l’autre me faisait ingurgiter de l’eau sale sans arrêt. C’est ce qu’on appelle l’épreuve du chiffon. On répéta la manoeuvre jusqu’à épuisement. À la fin, j’avais un ventre de batracien et je me mis à vomir.
Par la suite, je fus arrosé d’eau froide, de la tête aux pieds. J’étais là sur le banc pendant 3 heures. Puis j’eus droit à une bastonnade.

Je ne cessais de hurler de douleurs. J’étais gelé. Vers l’aube, je fus jeté dans ma cellule. Le geôlier m’apprit que j’aurais droit à d’autres séances. J’étais affolé et paniqué à l’idée de subir le même supplice, j’étais en proie durant toute la journée à une torture morale à la pensée de ce qui m’attendait. Je ne pouvais ni manger ni boire ni dormir.
La deuxième nuit, je fus réveillé par le même hideux personnage, mais cette fois en plus des techniques de la veille, j’eus droit à un simulacre macabre. Après m’avoir fait subir le même traitement que la nuit précédente, on me mit un pistolet sur le crâne et on se mit à manoeuvrer. Au cas où je n’avouerai pas, on me « ferait sauter la cervelle ».

Par la suite j’eus droit à deux autres séances. Après cette descente aux enfers, je fus conduit au commissariat central pour être fiché comme un vulgaire malfrat. J’ai passé la journée dans ce commissariat.

Le Samedi matin, je fus conduit chez le « juge » d’instruction. Il m’a menacé de me reconduire à Cavaignac si je ne disais pas la vérité. Sa vérité !
Après un bref interrogatoire, je fus mis sous mandat de dépôt et incarcéré à la prison d’El-Harrach, le 8 mai, pour y végéter jusqu’à ce jour où je rédige ce témoignage.
Les faits qui me sont reprochés : j’ai remis une lettre d’introduction à un jeune étudiant en médecine, Saci Hichem, parent d’un voisin, pour une consultation en chirurgie orthopédique, chez un ami et ancien élève, en la personne du Docteur Benadda à l’hôpital Selim Zmirli. J’ai remis cette lettre, comme j’ai l’habitude de le faire pour des voisins et des amis pour leur faciliter l’accès.

Par ailleurs, tous les aveux du procès-verbal de la police m’ont été extorqués sous la torture et en plus, ce même procès-verbal a été signé, sous la menace et les yeux bandés.
Je tiens enfin à signaler que durant ma détention à Cavaignac, un jeune citoyen âgé de 24 ans, originaire de Staoueli est mort sous la torture. Il a agonisé durant 2 jours et a rendu l’âme le Mardi.

Prison d’El-Harrach le 16 juillet 1993
Docteur Sari-Ahmed Mahfoud
Professeur agrégé en Pédiatrie
Hôpital de Bainem. Alger.



Sebane Kamal, Dergana, Bordj El Kiffan.

Il a été arrêté dans la rue et transféré à la brigade de gendarmerie de la localité où il fut torturé durant 17 jours. La salle de torture comportait toute une variété d’instruments dont il se rappelait seulement de quelques-unes : pinces coupantes, plâtre, chignole électrique, chalumeau. Les murs étaient sales, tachés de sang. Chaque matin, il était transféré de sa cellule vers cette salle sinistre. On l’attachait à une table après l’avoir déshabillé. Les gendarmes commençaient à lui poser des questions sur ses relations avec certaines personnes et quand ses réponses ne leur convenaient pas, l’un d’eux commençait par lui arracher la peau avec des pinces puis lui fixait des fils électriques sur ses organes génitaux. Il sursautait à chaque décharge. Les douleurs étaient atroces. Il essayait à chaque fois d’arracher ses attaches. Un jour ils ont barbouillé sa barbe de plâtre et ont essayé de l’arracher. La nuit ils emplissaient la cellule d’eau sale et jetaient les prisonniers dedans, nus. Au 17e jour il fut transféré à la prison militaire de Blida en détention préventive, sans jugement.



Selmane Abdelaziz, 1993

Agé de 27 ans, sans profession demeurant à la cité Diar El Baraka à Baraki.
Il a été arrêté à son domicile le mardi 6 juillet 1993 à 1 heure, par la police puis torturé au commissariat : fracture de la base du nez et éclatement de vessie.
Il a été transféré le jour même, devant l’ampleur des dégâts, à l’hôpital Mustapha où il fut admis d’urgence en urologie et opéré de son traumatisme de vessie.



Silem Abdelkader, 1992

Je m’appelle Abdelkader Silem. Je suis né le 22 février 1956 à Alger (9e arrondissement). J’ai été arrêté dans la nuit du jeudi 28 février 1992. Des militaires accompagnés de « civils » dont la majorité portait des cagoules ont investi notre maison avec une barbarie inouïe. Nous avons été réveillés par un énorme fracas. (Ils venaient de casser la porte d’entrée). J’ai cru, tout d’abord, que j’étais en train de faire un cauchemar. Mais lorsqu’ils m’ont tiré du lit par les cheveux tout en appuyant les canons de leurs armes sur ma tête et ma poitrine, j’ai vite réalisé ce qui était en train de se passer. Ma femme n’a pas été épargnée non plus. J’ai eu le temps de voir son visage déformé par la peur juste au moment où l’un d’entre ces policiers la prit par les cheveux et la poussa par terre. (L’expression qu’avait pris alors son visage restera à jamais gravée dans ma mémoire.) Insulte, grossièretés et menaces de mort étaient en même temps proférées à notre encontre.

Mes enfants, âgés de deux et quatre ans, ont eu tellement peur qu’ils sont restés traumatisés jusqu’à aujourd’hui.
La dernière image que je garde d’eux est celle de deux enfants en pleurs, complètement affolés. Le plus âgé criait : « Yemma, yemma… » tout en tentant de rejoindre sa mère. Il voulait sans doute la protéger contre ces brutes. L’un des policiers mercenaires le gifla si fort qu’il le fit tomber à la renverse. (je ne peux plus continuer à décrire la suite. cela me fait trop mal).
J’ai ensuite été transporté dans une « enceinte » située à Bouzaréah, où j’ai passé la nuit avec mon frère dans la même cellule. Il n’y avait qu’un seul lit.

Le lendemain de mon arrestation, vers 6 h 30 du matin du vendredi 29 février 1992, un gardien m’a demandé mon nom et m’a ordonné de le suivre. Nous sommes rentrés dans une pièce qui se situe hors du « quartier des cellules ».
Un grand chauve vêtu d’une veste en cuir noir, d’un pantalon « blue-jean » et portant des lunettes de vue (sa monture recouverte de cuir, genre Ray-Ban) s’y trouvait déjà. Deux autres individus étaient là aussi :
L’un était de taille moyenne et l’autre, un peu plus petit, mesurait 1,60 m environ. (Je tiens à signaler que je me rappelle avoir déjà vu ce grand chauve au bureau de M. Bouferrache à Hussein-Dey en juin 1990).

Commença alors la première séance de l’interrogatoire. Le grand chauve m’ordonna de m’asseoir, me cita plusieurs noms et me relata un certain nombre d’affaires. De tous les noms des personnes citées, je n’en connaissais qu’un seul.
Mais quand je lui ai dit cela, il devint comme fou, et me frappa de toutes ses forces. À coups de poings et de pieds. À coups de bâton aussi ; Il faut dire que ce « bâton » était très particulier. Il s’agissait en fait d’une matraque électrique dont une partie est recouverte de cuir et l’autre comporte trois pointes métalliques. J’ai été tellement battu que cette partie de la matraque s’est cassée. Je saignais beaucoup de la tête et du nez et j’avais atrocement mal partout. Après quoi, mon tortionnaire principal demanda qu’on lui ramène un autre type de matériel : un sommier métallique composé d’un seul dossier et penché d’un côté, ainsi qu’une gégène (ou Magnéto). Il m’allongea brutalement sur le sommier métallique, l’autre individu, le plus petit de taille, me passa les menottes en les plaçant très haut, à mi-hauteur du coude, accrocha une paire de pinces métalliques aux lobes de mes oreilles en me disant : « Je vais te placer des boucles d’oreilles, fils de… » Ils étaient très excités.

Puis il actionna la gégène. À plusieurs reprises, j’ai mordu ma langue. La douleur était foudroyante.
Je criais et me débattais comme je pouvais, car mes pieds étaient restés libres. En même temps, le grand chauve s’était remis à me frapper avec une autre matraque électrique au bas ventre. J’ai fait un grand effort pour réussir à lui dire que j’étais porteur d’une prothèse cardiaque. Il me répondit tout en continuant à me frapper avec plus d’acharnement : « Je vais te la recharger ta pile ! ». Etant sous traitement anti-coagulant, je perdais beaucoup de sang. Et comme je me débattais encore, il ordonna qu’on me passe les menottes aux pieds et actionna lui-même ensuite la gégène.

L’intensité électrique devenait insupportable, et j’ai failli perdre connaissance à plusieurs reprises. J’ai été ainsi torturé jusqu’aux environ de 11 h 30. (J’ai entendu quelqu’un demander l’heure à 11 h 45 précises).

Une dizaine de minutes plus tard, trois autres tortionnaires sont venus pour continuer le sale boulot. J’avais très froid et tremblais de tout mon corps. Mes yeux me faisaient très mal et j’avais l’impression qu’ils allaient éclater. Le grand brun s’est mis à me poser les mêmes questions que ces prédécesseurs. Le type à lunettes et le grand blond s’occupaient du reste. Ils se sont ensuite relayés. Sans interruption, j’ai enduré la gégène et les coups jusqu’aux environs de 16 heures (Au loin, l’appel à la prière m’a rappelé pendant un laps de temps qu’au dehors, la vie continuait et que beaucoup de gens ne se doutent peut-être même pas de l’existence du lieu maudit où je me trouvais). Je suis resté ainsi enchaîné au sommier métallique jusqu’à la tombée de la nuit. C’est alors que débuta la troisième séance de torture pendant laquelle j’ai dû accepter toutes accusations, aussi fausses les unes que les autres. C’était le seul moyen d’arrêter mon supplice. Mes tortionnaires savaient que je disais n’importe quoi. Et ils savaient très bien pourquoi je le faisais. Mais la recherche de la vérité est leur dernier souci. La torture, c’est leur métier ! Tout indique qu’ils la pratiquent pour le plaisir !

Cette « mascarade » a duré jusqu’au matin du samedi 1er mars 1992. Après quoi, un homme vêtu d’un costume bleu (et que j’avais déjà vu rentrer et sortir à plusieurs reprises pendant les séances de tortures) me demanda de me lever. J’ai essayé mais je n’ai pas pu me mettre debout, quelques instants plus tard, une ambulance m’emmena à l’hôpital militaire de Aïn-Naâdja.

A la salle des urgences, on me plaça sous perfusion avant de me transférer au troisième étage dans une chambre au fond de couloir, à gauche cette chambre donne sur la cité Jolie-Vue, que j’ai reconnue grâce aux minarets de la mosquée. J’ai passé deux jours à l’hôpital.
Le lundi 3 mars 1992, j’ai été reconduit à Bouzaréah où j’ai encore subi des séances de tortures jusqu’au lendemain. Puis j’ai été conduit une deuxième fois, le mardi 4 mars 1992, à l’hôpital de Aïn-Naâdja, où j’ai passé une échographie au quatrième étage (Service de cardiologie). Le médecin de la « Sécurité » et le cardiologue sont sortis, je n’ai pas pu entendre ce qu’ils se disaient.

C’est à partir du mercredi 5 mars que cessèrent les séances de torture. Je parle bien entendu de la torture physique. Car malgré mon état de santé, qui était très critique, les interrogatoires acharnés, avec leur lot d’insultes et de menaces, ont continué toute la nuit. Ils procédaient par groupes et à tour de rôle. J’ai été ensuite emmené dans une cellule où il n’y avait qu’un matelas en éponge (très sale) et une seule couverture alors que mes tortionnaires savaient que je souffrais du RAA (rhumatisme articulaire aigu). Mais dans ce genre d’endroit et avec des barbares pareils, l’humanisme est absent. C’est donc dans cette cellule, et dans ces conditions que j’ai passé les quelques moments de répit, entre les séances de torture, du 28 février au 5 mars 1992.

J’ai été transféré dans une autre cellule le jeudi 6 mars 1992, où on me donna deux couvertures. Mais là j’ai failli étouffer à plusieurs reprises, surtout le samedi 7, dimanche 8 et lundi 9 mars. Cette cellule ne possède pas de bouche d’aération.

J’ai finalement été consulté par le médecin dans une pièce à côté en compagnie duquel je suis resté près de deux heures avant que je ne me sente quelque peu mieux.
Ce n’est que le mardi 10 mars 1992, que je fus transféré à la prison militaire de Blida.
Mon état de santé étant toujours critique, au 18 mars 1992, je fus transporté de nouveau à l’hôpital de Aïn-Naâdja où je suis encore, à ce jour, sous surveillance médicale. Mon état de santé n’est pas très encourageant. Je pense à ma famille.
Je suis triste pour mon pays.

Ceci est mon témoignage. Il est modeste. Mais j’espère qu’il va contribuer à faire un jour cesser la barbarie que j’ai moi-même subie dans ma chair et mon âme.


Simozrag Mohamed Yacine, 1993

Il est né le 19 janvier 1971. Il a été exécuté dans le carnage de Serkadji, en toute impunité et sans qu’il ne soit donné aucune suite judiciaire à la plainte déposée par ses avocats depuis le 20 mars 1995 et rappelée à plusieurs reprises, l’autorité judiciaire faisant la sourde oreille. À noter que lors du procès de Serkadji, le directeur de cette prison, entendu comme témoin a été incapable de donner la moindre explication au sujet de l’assassinat de Mohamed Yacine. La police judiciaire scientifique (identité judiciaire) n’a même pas fait figurer sur son rapport technique le nom de cette victime expiatoire.

Mohamed Yacine n’a pas cessé avant sa mort brutale, d’être soumis à une torture féroce, tant par les policiers qui l’avaient enlevé de chez lui que par ses geôliers. Ils n’ont pas été inquiétés à ce jour, malgré plusieurs plaintes de ses avocats contre les directeurs de prison d’El-Harrach et de Serkadji. Il a été arrêté le 5 août 1993 par les services de police et soumis une première fois à un traitement inhumain entraînant des séquelles corporelles graves : détérioration sensible de la vue et de l’audition, fractures de côtes, brûlures de peau à la cigarette, etc. Ces sévices ont nécessité une demande d’expertise médicale de ses avocats. Incarcéré à la prison d’El-Harrach, il sera de nouveau soumis à des actes de torture, coups et blessures avec arme blanche. Une plainte fut dûment déposée auprès du procureur de la République près le tribunal d’El-Harrach (restée sans suite).

Le 9 octobre 1994, il a été extrait de sa cellule de la prison d’El-Harrach et jeté dans la malle arrière d’un véhicule de tourisme Daewoo puis conduit au commissariat central où il a été sauvagement torturé par des policiers : chiffon, gégène, coups de bâton sur toutes les parties du corps, etc.. Ces sévices ont duré toute une journée. Il a ensuite été transféré à la prison de Serkadji et placé dans une cellule de deux mètres sur trois, contenant sept autres détenus avec une couverture pour deux détenus. Il y faisait très froid. On lui retira ses « baskets » (arbitrairement confisquées) et on l’y laissa pieds nus à même le sol très froid. Il y restera deux mois. Il a été contraint de signer des PV les yeux bandés. Mohamed Yacine est le fils d’Ahmed Simozrag, avocat placé en résidence surveillée au Burkina Faso, à la demande des autorités françaises.



Slimani Abdelkader, Mohamed et Redha, 1992

Le 19 novembre 1992 des forces importantes de gendarmes et de Nindjas ont investi notre maison située à Ain El Hadjar, Fouka, Wilaya de Tipaza.
Ils ont fouillé la maison de fond en comble sans rien trouver.
Selon eux un groupe armé était caché chez nous, ce qui est totalement faux. Ils ont continué à fouiller en proférant des menaces et des insultes à l’encontre de tout le monde sans distinction d’âge ni de sexe.

Nous avons été emmenés mes enfants et moi les yeux bandés vers une destination inconnue.
Ils n’ont cessé d’affirmer que des informations leur parvenaient selon lesquelles des gens du MIA (Mouvement islamique armé) étaient cachés chez moi.
Un des gendarmes me mit le canon de son pistolet sur la tempe, en sommant mes enfants de parler sinon il m’achèverait.

Nous sommes restés 56 jours dans différents centres de tortures (Centre de torture de Châteauneuf, Commissariat de police de Koléa), avant de passer devant la justice.

La torture que nous avons subie consistait à :
– Des brûlures du corps avec des cigarettes.
– Asphyxiés à l’aide de chiffon introduit dans la bouche avec violence, puis versement d’eau souillée tout en maintenant le nez bouché (cette opération s’est répétée plusieurs fois).
– Coups de bâtons sur les parties génitales et à plusieurs reprises. Uriner fut une souffrance, tant les brûlures et douleurs étaient fortes.
– Fouettés à l’aide de ceintures militaires, pieds et mains menottés.
– Trempés entièrement nus dans de l’eau glacée pendant plusieurs heures et durant la nuit.
– Maintenus en état d’insomnie par des réveils en sursauts répétés.
– Ils ont fait asseoir le jeune Rédha sur une bouteille, chose qui l’empêcha de marcher et de s’asseoir pendant plusieurs jours.
– Il a fait l’objet de sodomies par quatre tortionnaires.
– Nous fûmes suspendus par les pieds avec des menottes pendant de longs moments, en recevant des coups.
– Jetés dans une cellule nus pendant un mois.
– Ils ont voulu faire signer Rédha de force un P.V., et devant son refus de signer ce P.V., ils ont menacé de tuer son père d’une balle dans la tête, et il fut donc obligé de signer.
– Notre maison fut détruite à la dynamite, les enfants, les filles et les belles filles sont éparpillées dans les maisons des voisins et des proches.
Famille Slimani, détenue à la prison d’El-Harrach,
Mohamed (le père), écrou n° 65469.
Rédha (fils), écrou n° 65470.
Abdelkader (fils), père de 6 enfants.
Mohamed (fils).



Slimani Mustapha, 1992

Torturé pendant dix jours.
– Frappé à la tête avec la crosse d’une « Kalachnikov ».
– Poignardé aux lèvres (même la langue à été touchée), à l’épaule droite, à la cuisse droite, et la jambe gauche.
– À reçu du gaz lacrymogène en plein visage, ses yeux ont été durement atteints, il ne distinguait absolument rien et finit par s’évanouir.
– Frappé plusieurs fois à coups de pieds au visage, il eut du mal à manger par la suite.
– Torse nu, il a été fouetté sur toute cette partie du corps.
– Suspendu à un mur par une corde durant un jour entier.
– Enchaîné, il a subi la torture du chiffon imbibé d’eau savonneuse, celle de la table, et de la chaise (ligoté à une chaise, ensuite ils la font basculer de telle sorte qu’il tombe sur son visage, cette opération se répète plusieurs fois).
– Torturé à l’électricité.
– Brûlé au visage et aux doigts à la cigarette.
– Menacé de mort pendant toute la durée de « l’interrogatoire », ils lui disaient : « Nous allons te tuer et dire que tu as essayé de t’enfuir. »
– Il fut obligé de signer le P.V. avec un pistolet pointé sur sa tête.
17 mai 1992.


Soudani Brahim, 2002

Je suis commerçant de Guelma. Quelques jours avant mon retour en Algérie et venant de Syrie, j’avais acheté des marchandises (vêtements pour femmes et enfants et robes pour mariées) que j’avais envoyées en Libye.

Le 1er septembre 2002 je suis rentré en Algérie pour passer quelques jours et rendre visite à ma famille et à mes amis. Puis j’ai rejoin la Libye par voie terrestre pour récupérer ma marchandise laissée là-bas et la ramener en Algérie afin de la vendre.
J’avais un ami en Syrie, commerçant grossiste qui m’avait envoyé également de la marchandise et qui m’avait appelé au téléphone pour me demander d’aller la réceptionner en Libye. C’est ce que j’ai fait.

De retour chez moi, le 21 décembre 2002, à 13 h 30, j’étais attablé dans un café quand soudain quatre hommes armés firent irruption dans le local et fermèrent les portes du café. L’un d’eux se mit à insulter les clients en nous menaçant avec son arme et exigea de nous de présenter nos pièces d’identité. Son collègue se mit alors à ramasser les cartes d’identité. Deux des hommes armés s’approchèrent de moi en pointant leurs armes sur ma tête et me demandèrent si j’étais Soudani Brahim. J’ai répondu par l’affirmative. L’un d’eux se mit à m’insulter et à me frapper. Il me menotta et me mit une cagoule sur la tête. Ils me jetèrent dans leur voiture. Une fois sortis de la ville, ils s’arrêtèrent, me sortirent de l’arrière de la voiture pour me mettre dans la malle. L’un de mes ravisseurs a appelé son supérieur avec son téléphone portable pour lui dire : « Mission accomplie, chef ! »

La voiture a pris alors une direction inconnue et roula plus d’une heure et demie. Puis elle s’arrêta. Je me suis retrouvé dans une grande cour où des militaires en tenue m’ont fait rentrer dans un bureau. Un homme âgé, en tenue militaire est alors venu et m’a dit : « Tu es Soudani Brahim ? » J’ai répondu par l’affirmative. Il me dit : « Ton dossier est chez nous. » Il sortit du tiroir des feuilles et me demanda d’apposer mes empreintes digitales. J’étais très fatigué et je tremblais de peur. Il alluma son ordinateur et se mit à charger les données figurant sur les feuilles.

Ils m’enlevèrent ma montre, ma bague, ma chaîne et mon argent, ils me donnèrent une vieille tenue militaire à mettre. Je fus alors enfermé dans une cellule où il y avait une bouteille d’eau, un bout de pain et quelques olives. J’ai alors dormi. Le matin, on m’emmena dans un bureau où j’ai trouvé un homme qui présenta comme étant le commandant de la caserne. Il me dit que je me trouvais à Constantine, qu’il avait pris contact avec Alger pour venir me réceptionner et que l’équipe était en route pour m’emmener vers la capitale. Je ferais, selon lui, l’objet d’une enquête sur des « faits graves me concernant ».

Après quelques heures d’attente et de grande inquiétude, arriva une voiture blindée de type 405 appartenant à une banque avec quatre hommes armés. Ces derniers me mirent les menottes, me sortirent du bâtiment et me jetèrent dans le coffre de la voiture, là où d’habitude on enfermait les fonds. Puis la voiture démarra et roula durant plusieurs heures. J’étais très à l’étroit dans le coffre et il y avait une très forte odeur d’essence. Il faisait nuit quand nous sommes arrivés à destination à Alger. On me sortit du coffre et me mit une cagoule avant de me faire rentrer dans un bureau. On m’enleva alors ma cagoule, les menottes et les chaussures pour m’enfermer dans une cellule. Un des gardiens me jeta une vieille couverture puante.

Le matin suivant, on m’emmena dans une salle où il y avait une longue planche, sous forme de lit munie de nombreuses sangles, de nombreux fils électriques, un grand bassin rempli d’eau et des tuyaux de gaz. Les tortionnaires m’allongèrent sur la planche et commencèrent à m’interroger. J’ai répondu à toutes leurs questions mais l’un d’eux me dit que je mentais et se mit à me frapper aux pieds avec ses rangers. Je perdis connaissance. Ils me ramenèrent alors à ma cellule.

Le lendemain, durant la soirée, ils m’emmenèrent de nouveau dans la salle de torture, m’allongèrent sur la planche et m’attachèrent avec les sangles. Je criais de toutes mes forces et je leur jurais que j’avais tout dit et rien caché. Mais sans résultats. Mes tortionnaires étaient en état d’ébriété. L’un d’eux avait dans sa main une petite bouteille de vin. Ils me mirent dans la bouche un chiffon et me pincèrent le nez. D’autres se mirent à verser dans ma bouche de l’eau. J’étais asphyxié. J’avalais de l’eau de partout. Mon ventre était gonflé d’eau. Ils me dirent que si je voulais parler je n’avais qu’à lever mon index. Puis ils arrêtèrent leurs supplices. J’ai alors tout vomi. Je me suis évanoui. Mes tortionnaires me transportèrent dans ma cellule.

Trois jours plus tard, on me sortit de nuit de ma cellule, sous les insultes et les coups avec un tuyau de gaz pour m’emmener dans la salle de torture. Ils m’interrogèrent alors sur un sujet qui n’avait rien à voir avec les motifs de mon arrestation. Ils m’accusaient alors d’appartenir à des groupes terroristes et ils me citeront des noms de personnes que je ne connaissais pas. J’ai nié ces nouvelles accusations sans fondements. Les méthodes de tortures devenaient de plus en plus atroces.

Dans la nuit du 1er janvier 2003, ils m’allongèrent comme d’habitude sur la planche et m’attachèrent avec les sangles. Ils me placèrent des fils électriques sur mon corps, reliés à un petit appareil. Des décharges électriques traversaient mon corps. Je criais de toutes mes forces. Mon corps tremblait et je sentais mes muscles se déchirer à l’intérieur. Du sang coulait de la bouche et du nez. Devant mon état, l’un des tortionnaires s’affola, m’enleva les fils électriques et détacha les sangles. Un autre courrait dans le couloir pour chercher le médecin. Puis j’ai perdu connaissance. Je ne sentais plus mon corps.

Le lendemain, je me suis retrouvé dans un lit d’hôpital, dans une salle propre avec un médecin et son assistant à mon chevet. Dans mon nez il y avait un tuyau d’oxygène. Le médecin mit sa main sur mon front et souriant m’a dit : « Quel est ton nom ? ». Puis il dit à son assistant que mon état s’améliorait. S’adressant à moi, il me dit : « Tu es sauvé, ils t’ont ramené hier soir dans un mauvais état. Tu es maintenant dans un hôpital militaire et nous avons procédé à l’ablation de ton appendice, avant qu’il n’éclate dans ton abdomen. Ton état s’améliore » (!!).

Je suis resté dix jours à l’hôpital, puis j’ai été transféré à la caserne où je suis resté quinze jours à l’infirmerie.

Le 28 janvier 2003, je fus présenté au tribunal Abane Ramdane d’Alger. Les tortionnaires me menacèrent que si je revenais sur mes déclarations devant le magistrat, ils me ramèneraient à la caserne pour reprendre la torture.
J’ai résisté puis j’ai tout dit au juge d’instruction sur ce que j’avais subi comme supplices. Mais j’avais franchement peur à ma sortie du bureau du magistrat. Ce dernier m’annonça mon incarcération. J’ai remercié Dieu d’être sorti sain et sauf de leurs griffes.

Soudani Brahim
Prison de Serkadji.
Juin 2003.


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