Mouloud Mammeri par Tahar Djaout

Mouloud Mammeri par Tahar Djaout


Mouloud Mammeri est, avec Mouloud Feraoun, Mohamed Dib et Kateb Yacine, l’un des pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française.

C’est vrai que cette littérature existait de puis les années 20 et que l’œuvre poétique de Jean Amrouche l’avait portée dans les années 30 à un point de haut perfectionnement.

Mais ce n’est qu’au début des années 50 que le fils du pauvre, la grande maison et la colline oubliée signèrent l’acte de naissance d’une littérature désormais récusable qui allait marquer sa place dans cet espace d’ailleurs contestable qui s’appelle l’universel.

Le dernier des trois roman cités, qui aurait pourtant pu attiré l’attention par sa seule qualité littéraire, a surtout servi de catalyseur à une vive polémique qui s’attachera, paradoxalement à l’autre œuvre de Mouloud Mammeri. En effet, cet écrivain de haut classicisme, et humaniste tolérant et pondéré, ne cessera d’alimenter (souvent malgré lui, évidemment) des controverses. Confinée et marginalisée par certains corps d’institution, adulée par beaucoup de lecteur, son œuvre a connu un statut ambigu, a initié des interrogations qui n’ont pas toujours été exposées au grand jour. C’est une œuvre qui a suscité à la fois l’enthousiasme et le malaise.

Mais il est difficile de lui dénier des qualités de rigueur et de clarté. Le présent « dossier » a pour objet de rendre hommage – il vaut mieux tard que jamais – à un de nos grands écrivains qui a été si longtemps relégué dans l’ombre que de jeunes lecteurs le découvriront peut-être ici pour la première fois. Né le 28 décembre 1917, Mouloud Mammeri va avoir soixante et onze ans.

Mais il n’est pas dans notre intention de célébrer une fin de carrière ou d’enterrer sous les lauriers, un homme qui les a toujours refusés (à commencer par ce fameux « Prix des Quatre Jury » qui a couronné, en 1952, « La colline oubliée » et qui, à l’image de toutes les récompenses comporte une part d’insidieux).

Il s’agit juste pour nous de rencontrer aujourd’hui un écrivain plein d’allant et de jeunesse dont le talent généreux a encore tant de choses à nous donner.

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La Contribution de Mouloud Mammeri, au réprtoriage et au déchffrement de notre patrimoine culturel, est bien connue, elle est carctérisée par une grande abnégation et une grande rigueur, Mammeri a recueilli et transcrit les poèmes de Si Mohand Ou M’hand, il a sauvé quelques ahellils du Gourara de l’oubli qui commence à les happer. Nous avons choisi ici de parler plus particulièrement de cette somme inestimable que constituent « Poèmes kabyles anciens ».

Plus que la sagacité du chercheur, plus que l’ingéniosité du traducteur, ce qui saute aux yeux à la lecteur de cette somme considérable (470 pages), est sans soute l’immense investissement effectif. Pour nous présenter ces textes arrachés au ténèbres de l’oubli et au cercle trop étroit de quelques initiés, l’essayiste brillant et rigoureux de Si Mohand et de la mort absurde des Aztèques n’a pas trouvé de meilleur argument et de meilleur langage que ceux de la chair meurtrie.

L’analyste, d’habitude tenu à la distance et à l’objectivité ne dédaigne pas, ici, de recourir au paroles sensibles du cœur. Comme à chaque fois que la mort plane.

Indécise encore, sournoise mais imminente, si l’on y prenait garde : « les poèmes ici rapportés ne sont pas pour moi des documents indifférents, des pièces dont la seule valeur comptable est l’argumentation. Ils viennent, il font partie des réalités qui donnent un sens à l’existence du groupe qui les a créés et, à travers lui, à mon existence ». Mammeri s’en prend avec colère à l’éthologie, ce regard-scalpe qui, parce qu’il croit agir sur des cadavres, se garde de tout ménagement.

« En opérant sur le terrain même de notre intimité, l’ethnologie la violait, la menaçait dans son être ».

Ce qui a caractérisé la culture populaire chez nous est sans doute sa marginalité millénaire. La culture populaire a toujours était entravée par une sorte de culture élitiste (élite idéologique ou élite théologique, selon les siècles et les conjonctures) qui la refrénait et la refoulait dans une zone seconde, sans autre statut que celui de culture tolérée.

Réduite à l’état de culture tribale par les différents pouvoir centralisateurs, la culture n’a pu subsister que dans cet éparpillement de foyers anémiés, mais imprenables, lieux des survivances irréductibles et refuge de l’imaginaire qui fabule pour compenser les pesanteurs et les servitudes du quotidien.

Ce sont les fruits de cette sagesse et de cette humanisme confinés, et non reconnus, que Mouloud Mammeri nous livre faveur et générosité après avoir, en 1969, fait connaître, par un ouvrage magistral, l’œuvre dispersée, « errante » de Si Mohand Ou M’hand. Car Mammeri est lui-même du rang des « amousnaw », ces sages humanisent, par le verbe, l’imprévu que les jours apportent.

Les textes rassemblés dans poèmes kabyles anciens sont antérieur à l’œuvre (la plus connu sans doute dans le domaine) de Si Mohand Ou M’hand. Les premières dates du début XVIIIème siècle et le dernier évoque l’insurrection de 1871. Youcef Ou Kaci, Larbi Aït Bedjaoud, Hadj Mokhtar Aït Saïd, Sidi Kala, Ali Amrouche, Mohand Saïd des Aït Melikech, font revivre tour à tour, pour nous, (grâce à l’intercession aussi ingénieuse qu’enthousiaste de Mouloud Mammeri) les facette épiques, politiques, gnomiques et hagiographiques de l’ancienne poésie kabyle, essentiellement intérieure à la destruction coloniale, la poésie des tribus et des cités où le dire était un outil redoutable, au pouvoir quasi-absolu. C’est donc une sorte de poésie des auteurs que nous tenons ici. Nous pénétrons au cœur de cette période où, en Kabylie, le poète jouait un rôle essentiel dans la vie de la cité, ses dires, prenant dimension de sentences sinon d’oracles, excèdent de très loin les limites d’un texte littéraire.

Ces poètes, souvent sans prétention esthétique, qui chantent plus les obsessions communautaires que douleur ou leur aspiration propre, sont comme impérissable dans leur fragilité et leur effacement même. Plus que des artistes, ils se veulent des éléments d’un ensemble, son reflet, son écho et parfois aussi, ses guides et ses arbitres.

C’est pourquoi le temps et les peines qui les accablent, puis les détruisent, les élaborent et les éternisent, faisant d’eux les voix de cette pérennité intérieure, à la fois secrète et ouverte sur le monde qu’elle alimente. Cet «âge d’or» de la poésie populaire subira la première entreprise de démantèlement de la part de la pénétration coloniale. Dépossédée de son rôle social et de sa liberté d’investigation, la poésie allait désormais, se recroquevillant, jusqu’à devenir un propos décoloré à la merci d’un ordre dominant qui la manipule sans ménagement.

La prosodie ne survivra que dans le répertoire chaque jour plus menacer par la détérioration et l’amnésie de quelques poètes ambulants, souvent de seconde zone, dans cet espace culturel devenu, pour reprendre une expression de Michel de Certeau, « des folklores aux frontières d’une empire », Il n’est que de voir comment, à travers, toute l’Algérie, la police coloniale traquait ces diseurs populaires, les surveillaient, les fichaient, entravait leur déplacements afin d’annihiler leur influence.

Mais Mammeri nous parle essentiellement d’une autre époque, où la poésie échappait à la fois aux cadastres et aux fichiers de police.

C’était une poésie libre et altière mais qui n’est pas dénuée de désarroi et de tiraillements, car l’homme, investi d’une mission, connaît le poids de la solitude et le vertige des auteurs. La considération du groupe ne suffit pas à alléger les inquiétudes et les insomnies propres à tout vigile. Nul, mieux que lui, ne connaît la charge excédante des jours et cette poussière sans consistance qui seule reste de leurs mirages et de leurs douceurs passagères. Hadja Mokhtar Aït Saïd a bien exprimé les tourments et la lassitude de l’éclaireur qui accueille chaque aube les yeux ouverts :

Peut-être est-ce malédiction paternelle que mon lot soit les discours nocturnes.
Vienne la nuit tous.
Dorment en paix
Bien ou mal couverts
Fort moi à qui les pensées pèsent
A n’en pouvoir mais !

Il convient de saluer le travail énorme de Mouloud Mammeri, son objectivité et la perspicacité de ses analyses. Ce travail, ajouté à l’exhumation de Si Mohand et à la consignation des dernières Ahellils que les sables de l’oubli commencent déjà à couvrir, fait date dans l’inventaire du patrimoine maghrébin.

Tahar Djaout
Asirem – n°1

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